
Michaël
Finkenthal
Fondane et la relativité
L'article
traduit dans ce Cahier a été écrit en 1922 par un très jeune Fondane
(Fundoianu) habitant encore
Une nouvelle
idole logique n'est pas seulement un bel exemple de “l'intuition du vrai” d'un penseur
de génie, mais il est aussi très important pour le travail d'archéologie
intellectuelle qui nous reste à faire, sur l'évolution de la pensée
philosophique de Benjamin Fondane. Car le titre annonce déjà la pensée du philosophe
qui écrira vers la fin de sa vie dans Baudelaire et l'expérience du gouffre
(en se référant à Paul Valéry): “Ce qu'il aime dans l'esprit c'est son pouvoir
d'ordonner, de jeter sur tout néant une ‘technique’. Mathématicien, il s'irrite
qu'il puisse y avoir des courbes sans tangeantes possibles et des fonctions
sans dérivées; physicien, la seule postulation d'une loi du discontinu
le froisse”. La réalisation la plus importante et la plus spectaculaire de la pensée humaine contemporaine, est rejetée par le jeune
Fondane comme une autre “idole logique”.
Son intuition -
car il ne comprenait vraiment ni les mathématiques ni la physique impliquées
dans la nouvelle théorie - est extraordinaire; dans un article de vulgarisation
écrit en 1919 et publié dans le London Times, Einstein expliquait en
effet la nature de sa nouvelle théorie, comme appartenant au groupe de
“théories de principes” (en opposition aux “théories constructives” basées sur
la synthèse des faits et observations empiriques), fondées sur la “perfection
logique et la sécurité de ses fondations”. L'exergue qui cite le mathématicien
français Jules Tannery (1848-1910), est une énonciation de ses postulats: Il ne
faut pas trop croire dans les abstractions logiques de la pensée humaine. Le
monde de la mathémathique, de la physique, de la chimie, bref, le monde des
sciences “objectives” (ou “positives”), n'est pas un monde “réel”; il est
seulement une fiction créée par une simplification qui permet les mesures
quantitatives et les formules (lois) qui lient les résultats de ces mesures. De
plus, dit Fondane, les lois de ce monde soi-disant objectif, doivent être
confinées à ce cadre seulement: “La relativité d'Einstein s'applique uniquement
en mécanique et en physique”, “s'applique au temps”; “[la relativité] est le
produit de la vitesse.”, etc. Ce qu'on voudra appeler “relativité” en
psychologie et en philosophie est quelque chose d'essentiellement différent
parce qu'il implique une relativité du savoir. L'importance de la nouvelle
théorie au-delà de ses confins, consiste dans le fait qu'elle montre la
faiblesse de la notion de l'absolu: “l'absolu est devenu un mot ridicule et il
part des sciences, comme il a fallu qu'il parte de la morale”. L'absolu est une
invention humaine, une invention basée sur l'observation de la constance de
certains phénomènes autour de nous. Notre pensée, voilée par cette illusion,
crée une image faussée du monde, et la question: “est-il possible d'avoir une
connaissance objective du monde?” s'impose comme corollaire. La réponse
- déjà en 1922 - est un “non!” catégorique. “Notre cerveau n'est qu'une
fabrique d'erreurs, et l'erreur l'emportant à un moment historique donné, porte
le nom de vérité". Et Fondane de conclure: “Le relatif serait-il, en
vérité, le seul absolu possible?”.
Evidemment, on
pourrait exploiter cette attitude pour revendiquer Fondane comme penseur
postmoderne avant la lettre; mais ce que je trouve vraiment intéressant dans
cet article de jeunesse, est plutôt la découverte in nuce des idées que
l'auteur développera plus tard. Et ce qui est encore plus surprenant, c'est que
ces idées chestoviennes lui sont propres avant même d'avoir rencontré celui qui
va devenir son maître à penser philosophique. En effet, c'est dans le chapitre Révolte
et soumission publié à Paris en 1929 dans le
volume Sur les balances de Job, que Chestov soutient que “la raison est
destinée seulement à guider l'homme à travers son existence empirique”, et que
“entre philosophie et science il n'y a aucune liaison”. Notre désir de
connaître est né de nos propres limitations. Chestov aussi était en plein
accord avec Tannery en écrivant: “nous nous efforçons de tout notre coeur
d'éliminer de nos vies tout ce qui est 'soudain', 'spontané' ou 'inattendu'”. Toutefois
il allait plus loin, considérant que ce n'est pas que la science qui élimine le
particulier, mais la philosophie “conventionnelle” aussi. Jeune, Fondane avait
déjà l'intuition de ce fait quand il parlait de l'habitude inhérente à notre
pensée de se débarrasser du particulier, d'adopter “le culte de
l'imperceptible” (comme le nommait Chestov), pour pouvoir établir des lois
basées sur les concepts “opérationnels”. Les petites variations qui permettent
de distinguer entre les objets et les êtres apparemment identiques, fussent-ils
des chats, des pierres ou des humains, permettant ainsi de créer des espèces et
des genres, sont négligées, considérées comme “imperceptibles”. “Le culte de
l'imperceptible” associé à “l'impersonnel”, rendent possible la connaissance
scientifique, ou - comme l'écrivait Fondane - nous amènent à “vivre dans un
monde de rapports que nous pouvons supposer constants”.
Plus tard,
surtout à travers les articles sur Bachelard publiés dans les Cahiers du Sud,
nous pourrons identifier des influences chestoviennes - comme par exemple quand
il écrit à propos du Nouvel esprit scientifique: “ [la science] est une
humble servante des besoins utilitaires et sociaux de l'homme”. Mais, dans le
même article écrit en 1935, on retrouve les échos de ce que le jeune Fundoianu
écrivait en 1922: “L'enseignement des sophistes que l'homme est la mesure de
toute chose, corrigé par Poincaré dans le sens que l'instrument ne mesure que
lui-même dans les choses.”
En fait, la
conclusion de cet article écrit par un penseur plus mûr et plus cultivé aussi
bien dans les sciences que dans la philosophie, n'est qu'une extension de la
conclusion de l'article de jeunesse: “A force de manoeuvrer le réel pour le
rendre ‘approprié’ à la pensée, la science le fait disparaître petit à petit”.