
Le droit de lire
Traduit
du roumain par Hélène Lenz
Ces jours-ci, en rangeant des
livres sur les rayonnages, je suis tombé à nouveau sur de vieux exemplaires dont personne ne s’attache à
découvrir l’utile signification. Le papier en était satiné ou poreux, sec et olivâtre,
certains étaient recouverts
de peau de veau, d’autres étaient verrouillés par une serrure de métal.
On pouvait lire
l’âge de ces livres à travers leur couleur, à travers leur profil aussi bien que dans la date
de parution, chétivement, presque honteusement inscrite au dos de la couverture. Mais de l’autre
côté de la couverture, figurent des titres curieux aux yeux du lecteur d’aujourdhui:
édition
interdite pour
Maintes fois,
face à la bibiothèque de mon grand-père dont j’ai hérité avec mission de la
continuer, je suis tombé en arrêt devant les volumes à lettres d’or sur la
tranche, demeurés intacts sur le rayonnage, quoique leur édition ait été un
jour frappée d’anathème et brûlée par la synagogue! Que d’amour pour l’art dut
ressentir l’homme qui acquit un livre aussi cher à partir de son maigre pécule
d’usurier -- pour le seul plaisir de s’user les yeux sur lui, de le mettre en
place sur une étagère, pour sa seule joie intérieure. Je n’ai pas connu mon
grand-père, mais sa main m’a caressé à travers le papier de tant de livres, son
âme m’a souri à travers tant de caractères d’or, ses genoux m’ont si souvent
bercé sous les vieux in-folio où je vais chercher comme lui, le besoin d’un
monde vécu de façon plus belle et la joie de l’y découvrir si aisément.
Comme je me sens
bien parmi mes livres anciens, même quand je ne peux rien retirer de leur
écriture inconnue. Ceux qui lisent sans conserver les ouvrages, ceux qui les
empruntent sans ressentir pour autant angoisse ni torture, n’ont même pas
compris le quart de la notion de « culture », quel que soit leur
mérite par ailleurs. Sans nul doute, c’est réaliser un profit que d’acheter un
livre, c’est acquérir un guide et un bien qui nourrit. Mais celui qui a jeté le
livre, après en avoir pressuré le contenu comme s’il s’agissait du liquide
gonflant les pores d’une éponge n’en a connu ni la valeur, ni la saveur
stimulante. Je crains que ce ne soit le cas du lecteur d’aujourd’hui: cet homme
sans tradition, ce produit de la démocratie, acquérant un livre en vue d’un
diplôme, d’une promotion ou pour améliorer sa cote « de culture
générale », nécessaire à qui ne veut pas paraître un inférieur, en ce
siècle de Homais. Ce lecteur-là fait injure au livre par ignorance, après en
avoir assimilé l’anecdote. A Rome, de même, une fois que l’on a vu le Colisée,
il n’est pas interdit d’uriner à l’intérieur. Le livre pieusement copié, fleuri
d’encres dans une cellule médiévale, s’est aujourd’hui transformé, par un
paradoxe de l’évolution, en objet commercial d’une valeur dérisoire. A l’époque
de
Mes amis,
l’Inquisition n’existe
plus, ni la censure, ni la potence et l’on n’exige même plus des manuscrits qu’ils soient
empreints de l’auguste approbation royale! Au Vatican, la commission de l’
Index existe encore, monument ridicule et impuissant. Mais nous avons l’institution de
l’édition et celle de la librairie. L’art - objet de luxe - a été déclaré d’utilité
publique. L’Allemand Gutenberg a apporté la démocratie dans le monde des lettres et il a
précipité, avec l’instauration de la « superstition de l’écrit »,
l’avènement
de l’autre démocratie, celle du suffrage. Nous n’avons plus de censure. Le livre peut
sembler libre mais il n’y a plus de lecteurs. Où est passé le moine
pieux qui lavait la feuille du livre supportant le texte de l’Evangile, en vue de lire l’églogue de
Virgile se trouvant sous ce dernier? L’art crie en vain dans des
oreilles sourdes. Nous avons des livres, nous avons encore des acheteurs de livres, nous avons
en outre des bûcheurs de livres, mais il n’y a plus de lecteurs.
Avec tristesse,
je me dis que pour finir, nous avons le droit de lire. Le plus vain des travaux
humains continue d’être poursuite de la liberté, lutte pour le privilège. Il y
a deux siècles encore, les livres étaient lus sur manuscrits et ils faisaient
leur entrée dans le monde en voyageant de main en main, à l’intérieur d’un
groupe restreint et dans une durée restreinte, passant du duc de
Il y a à peine un siècle pourtant
que Goethe à Weimar traduisait
Le Neveu de Rameau, d’après le manuscrit authentique
de Diderot.
Sburătorul Literar, 22 octobre 1921, p. 142 - 143.