
La poésie
Ouvrons les
yeux: la poésie est un besoin. et non une jouissance,
un acte et non un délassement: le poète affirme, la poésie est une affirmation de
réalite. Quand nous écoutons une oeuvre d'art, nous ne contemplons pas, ni ne
jouissons, nous redressons un équilibre tordu, nous affirmons ce que tout le
long de la journée nous avons nié honteusement : la pleine réalité de nos
actes-, de notre espoir, de notre liberté, l' obscure
certitude que l'existence a un sens, un axe, un répondant. Les ignorants n'ont
pas un besoin excessif de 1'art; l'homme qui croit à son existence n'a pas un
besoin excessif de l'art, mais le docte qui sait que rien n'est réel autour de
lui, ni en lui, que seule existe la réalite rugueuse des lois et des essences
idéales, celui-là a un besoin éperdu d'art, il se jette dessus, comme un
scorbuteux se jette sur les salades fraîches qui lui apportent des vitamines.
Sa durée est à ce prix: et qu'importe si, par hypocrisie, ou par veulerie, il
continue à tenir le rugueux pour réel, et l'art pour une illusion.
Il a le droit d 'ignorer, lui, la souffrance atroce qui joue derrière les
mélodies de Mozart, la misère intolérable dont Baudelaire tire sa matière
d'ange, la lutte inhumaine et tragique que le poète mène contre soi-même, pour
en retirer une minime et éclatante parcelle d' être. Mais le poète, lui, doit
accepter les affres de sa maternité; il doit tous les jours arracher à la réalité,
les quelques litres d' air dont l' existence ne
saurait se passer. II doit, au prix de sa vie et de sa réputation, sécréter
tous les jours la dose d' affirmation dont l' humanité
a besoin pour vivre.
Ainsi va le
monde. Il interprète ce qu'on lui dit , mais n'écoute
jamais. Il ne veut se rendre à l'évidence que la fonction poétique est
irréductible, inexhaustible, et , tout en communiant
chaque jour de cette hostie, par quoi il se fortifie du sang et de la chair de
la vie, il se range du côté des ennemis de la poésie et se prosterne devant le
veau d ' or, de la réalité rugueuse. Ainsi va le monde. Chaque fois que nous
disons: pain, devoir, travail, progrès, horreurs légitimes et saintes de
l'existence, la voix du poète -voyant ou ange - nous apporte par les soupiraux
ouverts le vieux refrain : j ai longtemps habité sous de vastes portiques.
Contemporaine de notre vérite rationnelle, il y aura toujours dans le monde une
sorte étrange de vérité qui en prendra le contre-pied. Je vois d'ici le fou
risible qui serait tenté, non de la croire sur parole, mais de réfléchir un
instant sur le problème même qu'elle nous propose : la possibilité de la poésie
comme vérité (et je dis "vérité" bien que ce soit plus et mieux que
de la vérité, autre chose, comme si le mot vérité lui-même n'avait aucun sens
précis). Après tout, se dira-t-il, il se peut que l'on meure héroïquemenr sur
les barricades pour des choses fausses, que l'idéal soit une illusion et le
réel rugueux un mensonge, il se peut aussi que la mort ne soit pas la mort,
mais la vie, comme le disait Euripide - un poète ! - et que, par contre il soit
vrai, d'une vérité qui ne se prouve pas, mais tout aussi certaine, que nous
avons longtemps habité sous de vastes portiques. J'ai dit: il se peut; je crois
même avoir dit, par précaution, que c'était là une réflexion de fou. Mais le
fait est: nous tenons le réel de l'intellect pour solide, vrai et immuable; la
poésie le tient pour faux, menteur et répugnant; nous tenons l' expérience
poétique pour un luxe; la poésie se tient pour un acte vital et nécessaire.
J' ai dit nous, parce que nous parlons tous aujourd 'hui comme les philosophes,
parce que nous nous croyons tous issus de la cuisse même de l'Esprit. Car, entre nous, qu'est-ce que ça
nous fait, à nous, que le poète chante l'odeur des foins et des étoiles, au
lieu de sacrifier sur l'autel de la connaissance et du devoir ? II se peut même
que nous préférions l'entendre chanter sa propre joie, et ce qui lui passe par
la tête, et qu'il ait l'air maigre du fantôme - à la vérité, on dirait que ça
nous fait du bien, qu'il nous soulage d'un je ne sais pas quoi, et que cela
soit très important, bien que ça ait l'air si futile! Mais l'Esprit, non, il ne
pense pas comme nous; ce n'est pas qu'il tienne à tout prix à ce que le poète
soit utile, on meure sur les barricades, ou crève de faim, ou encore se mêle de
science et de connaissance. Ce qu'il veut c'est que la conscience du poète soit
empoisonnée par les horreurs de l'existence, que le poète redescende au niveau
des autres hommes, qu'il cesse, par sa liberté et sa mélancolie d'ange, de
gifler le visage morne, cancéreux et résigné de
l' Esprit. Que le poète se soumette ! c'est cela même, qu 'il apprenne
ses limites, les limites de l'homme et de l'existence, qu 'il cesse de bavarder
bêtement sur des passés et des avenirs, de promettre joie, pureté et paresse -
et de nous laisser croire qu'un dieu se sert de sa bouche - un dieu, voyez-vous
ça ! II n 'y a, face à nous, que le réel rugueux à étreindre - devant nous: l' impossible, l'inexorable, la nécessité; au-dedans de nous
: l'impuissance et la résignation. Nous sommes dans un cul-de-sac, et nul ne
peut nous en tirer: voila ce que crie l'Esprit. Et tout le monde d'applaudir,
comme si c'était là une chose sublime, sacrée, plus encore: adorable. Et le Je
du poète de faire chorus, à présent. . . Mais au-dedans de lui indompté, le
dybuk, l'Autre, comme s'il n'avait pas pour voir les yeux de l'Esprit, mais de
simples yeux humains, ne se laisse pas prendre au piège et hurle à tue-tête: J'
ai longtemps habité. . .
Je vous le
demande: peut-il y avoir vérité, morale, et un réel rugueux, solidement assuré d 'une durée éternelle tant que, sur terre, il y aura des
hommes qui entendront des voix ?
(Faux traité d'esthétique, 1938)
Le poète
Le propre de
l'homme naturel, de l'homme vulgaire, c' est de
trouver dans la vie de quoi s'accommoder à la vie. II est vrai que le processus
du vivre, comporte une assez sensible production de néant. Toute vie humaine
fabrique du néant et plus l'homme monte dans l'échelle des valeurs, plus il
prend conscience de lui-même, plus sa production de néant s'accroît.
Le problème vital qui se pose à tout être est celui-ci : comment se défaire de
ce néant que je secrète, afin qu' il ne finisse pas
par me tuer? II ne faut pas croire ce problème insoluble: la plupart des gens
trouvent assez aisément la solution; de là, dans toute société humaine, la
sanctification du travail. Aux esprits les plus difficiles, l'ambition, la
volonté de puissance, la recherche scientifique, la débauche. Voire 1'héroïsme
et la sainteté, procurent les mêmes resultats. Quant au poète, il a justement
la faculté d'écrire : je veux dire tirer de lui les énormes paquets de néant
qui l'encombrent et les amener au langage, leur donner une forme. Ce qui fait
que le poète paraît un homme satisfait et non ce qu'il est d'habitude : un
malheureux, c'est que nous arrêtons notre vue sur la forme qu'il a donnée à ce
néant, qui est sa guérison spécifique, et non son énorme écoulement de néant,
qui est sa blessure spécifique.
L'opération
poétique est une thérapie de premier ordre : elle protège le poète contre son
propre néant, mais elle l'empêche aussi de courir le risque de la rencontre, du
corps-à-corps, le risque de toucher à la vérité qu'il pressent, qu'il chante,
mais qu'il n'épouse pas. La supériorité du poète sur l'homme normal vient de
ceci: qu 'il ne se fuit pas entièrement; il ne se guérit pas avec l'autre ,
mais avec le même, c'est de son propre néant qu'il fait sa poésie; de là
l'évidence du néant sur lequel il porte témoignage : de là aussi la nostalgie,
de ce dont on a trop vite guéri; il n'est quelque chose que pendant son
travail; il n'est un héros que pendant son inspiration, tout lui fait croire à
cet instant qu'il sera porté aux extrêmes de son acte, un moment après, il en
revient. Cela a été. Le Je qui était un autre redevient le je cartésien. Au
héros succède le poltron, le lâche. Jusqu'à nouvelle inspiration. Tel est le
cycle poétique : tel est son conditionnement métaphysique.
Rares sont les
hommes qui ne veulent ou ne peuvent se défaire de leur néant, et s'évertuent à
le surmonter. Ils courent à la victoire ou à l'échec : mais en général. victoire et échec dans ce domaine, demeurent anonymes; la
recherche, ni la bataille n'ont eu lieu dans la zone du général; leur action
n'est pas transparente au social, n'est pas déductible à l'intelligence;
victoire, échec, ne deviennent sensibles que lorsque la bataille spirituelle a
eu lieu dans un domaine public de l'agir humain, lorsqu'on a vaincu : ou
lorsqu'on est tombé hors de soi, quelque part. La précautionneuse et prudente
nature n'aime pas d'habitude nous mettre en face des résultats de ses
opérations: les séries causales ne s'encrecroisent jamais; elle ne doue jamais
un homme voué à la recherche, de techniques qui sont spécifiques au
renoncement. Elle évite avec succès la publicité de l'arbitraire, ou du
miracle, ou encore du paradoxe: le poltron ne pousse pas souvent sur un
cerisier; mais enfin, il
n'est précaution qui, à la longue, ne connaisse une défaillance. On dirait
qu'il s'agit là de la volonté délibérée d'une exception qui confirmât. qui posât, la règle. C'est alors que la providence met au
monde un tempérament métaphysique doublé d'un poète, c'est-à-dire situé quelque
part; et alors le chercheur se voit aux prises avec un instrument forgé pour
obtenir le fini; il cherche une issue et ne trouve qu'une cloison: c'est cette
recherche d'issues, qui donne à la poésie de Rimbaud ces rebondissements, ces
sauts apparents ces ruptures; à l'intérieur du poème. un
poète se trouve, qui a hâte de prolonger indéfiniment le moment de la création,
le moment de la recherche, de la puissance; il essaie furieusement d'éviter
l'arrêt, le moment du poème. Or, le poème ne se peut briser tout seul; le poète
n'a aucun pouvoir sur lui; ce n'est pas le poème qui est dans les mains du
poète, mais le poète dans les mains de son poème; l'échec des surréalistes est
là tout entier, de leur plume désespérée et qui niait la poésie, il est sorti
de la poésie. Autre chose que le poème, par contre, le peut briser. C'est ainsi
que l'autre en Rimbaud brisa le poème et il fut projeté hors de lui.
Il tomba de la poésie dans le réel. On ne se relève pas de ces fractures-là.
Mais l'échec ayant eu lieu dans un lieu public, dans le domaine de
l'intelligible, il a été vu. Il a cessé d'être un rapport obscur, impondérable,
immatériel, un rapport personnel et secret entre l'homme et l'inconnu; il est
devenu un fait historique, un événement à cheval sur l'histoire de la poésie et
cette absence d'histoire qu'est l'Inconnu, Il est un pont entre nous et l'autre
chose.
(Rimbaud le voyou, 1933)
Le cri
Excellent le
procédé dialectique de Croce. qui définit l'art, en l'absence de données
précises, par ce qu'il n'est pas.Ainsi, dans la définition de Kierkegaard, si
l'art est peut-être bien les lèvres qui transforment les soupirs et les cris en
une musique harmonieuse , ce qui est certain c'est qu'il n'est ni le soupir ni
le cri. Son impuissance est totale à exprimer les essences, les actions immédiates.
Si, comme le pense le Zohar (Livre de
Mais, me
dit-on, même le cri pur, celui de Job, celui du psalmiste, qu'est-ce sinon de
la plus haute poésie : je le veux bien, mais je distingue le cri de Job, du
psalmiste, le cri vrai , véritablemcnt crié à Dieu, du
cri postérieurement enregistré dans le poème, du cri raconté, dont on se
souvient. Sans doute. cette trajectoire permet- elle
au poète de recueillir le cri au passage, comme un événemcnt considérable, une
matière poétique de premier ordre. Qu'un Rimbaud, se méprenant sur son rôle,
veuille non seulemcnt se ressouvenir de son cri - ce qui lui arrive
fréquemment, et qui fait qu'il est un grand poète (voir le poème Vertige qui
finit par l'avouer: Ce n'est rien j'y suis, j'y suis toujours)- mais qu'il
veuille crier dans la poésie même, faire coïncider inspiration et cri, cela
pose la question de 1'essence même du lyrisme et définit ses limites, son
impuissance à modifier le réel, à forcer la rigueur, etc.Après cela il ne
restait à Rimbaud qu'à briser l'instrument ou qu'à l'abandonner .
J'insiste une fois de plus sur le fait qu'il nous est impossible de savoir ce
que la poésie est, bien qu'il nous semble qu'elle soit beaucoup. Nous
n'essayons nullement de la vider de toute substance éthique ou métaphysique -la
poésie de Rimbaud est un témoignage formel des cimes qu 'elle
atteint quand son expression porte sur ces réalités immenses. Rien de ce qui
est humain ne lui est étranger: l'homme entier ne lui est pas de trop. Mais
tout acte qui tend à modifier le réel, s'il est excellent sujet et merveilleux
stimulant de poésie, ne peut être néanmoins identique à l'action poétique.
C'est pourquoi les termes par lesquels nous caractérisons Rimbaud: tempérament
métaphysique, nous semblent absolument impropres. On pourrait croire quc nous
entendons par là un caractère contemplatif, quand il s'agit, par contre, d'un
caractère combatif pour qui tout acte qui ne traduit pas en termes d'action la
révolte contre le donné, la volonté de détruire, n'est qu'inutile, superflu et
absurde, cet acte engendrerait-il le plus beau poème du monde. Il en veut, mon
esprit, écrivait Rimbaud.
(Rimbaud le voyou, 1933)
Le voyant
… La voyance
étant obtenue au prix de toute la foi, de toute la force surhumaine, qui
m'assure, Rimbaud l'ayant eue, qu'elle n'ait pas été refusée à Breton ? Et que,
ce que l'un a découvert au prix de sa propre folie, le second pourra l'acquérir
froidement - je veux dire automatiquement ? La légèreté, sinon la mauvaise foi,
du disciple, nous empêchera-t-elle de pousser l'investigation plus loin, de
toucher au tabou, de vérifier si Rimbaud lui-même, dont la bonne foi n' est heureusement pas en cause, est arrivé, lui le
premier, à déboucher sur l'Inconnu, si son expérience n'a d'analogie avec
aucune autre et si, par hasard, cette étude comparée ne nous livrerait pas la
clef de celle du Voyant ?
Jamais,
peut-être, depuis les cabalistes - prophètes, fous et faux-messies- une action
pareille à celle tentée par Rimbaud avec sa theorie du Voyant n'eut plus haute
signification. Se servir du réel et de
Les cabalistes et Rimbaud utilisent la raison à chaud, tout comme les sciences
et la théologie 1'utilisent à froid : c'est la la seule différence.Mais c'est
toujours de la raison qu'il retourne, cette raison qui, sans sortir
d'elle-même, voudrait s'incorporer ce qui est étranger à son essence et faire
main basse sur ce qui est hors de son pouvoir.
Ne pouvant - par définition - être ce qu'elle n' est
pas, elle se met en état d'ébullition, dérègle son propre mécanisme, travaille
à devenir déraison. Il ne faut, dans cette sorte d'opération, tenir compte que
de la valeur de l'événement, la plus haute présomption humaine pensant pouvoir
résoudre par elle-même et toute seule, par tous les moyens, intégralement ,
problème de la destinée de l'homme. Par l'obtention du don prophétique - la
voyance - et par leur incarnation en messies, la plupart des cabalistes, bien
que partis pour rejoindre Dieu, ne faisaient en somme, que l'éconduire, annuler
sa liberté d'action, son immixion arbitraire dans la trame exacte,
mathématique, des événements. Par tous les moyens! Rimbaud déjà s'en rend
compte puisque, pour faire part de sa théorie à un ami éprouvé
, il débute par ces mots : " Je m'encrapule de plus en plus".
De même les pratiques des cabalistes, faiseurs d'or, alchimistes, faux
prophètes, furent toujours considérées, tant par l'orthodoxie juive que par les
foules superstitieuses. comme des actions
manifestement crapuleuses.
Avoir tenté ce coup de force, avoir tout misé sur cette carte, tout risqué
(puisqu'il a conscience d'y avoir joué son salut, sa part d'éternité) et être
revenu sur terre, le cerveau lourd, la conscience humiliée, les sens
stupéfaits, les mains vides, tout le drame de Rimbaud est là. Furieux, il
dénoncera ses pratiques, livrera le mécanisme de sa présomption et de sa chute,
quittera 1'écriture, fera voeu de silence: "plus de mots", et se
retrouvera face à face avec le problème ancien, dont il pose à nouveau les
termes insolubles dans sa Saison en Enfer: il n 'y a que le moi (c' est-à-dire Rimbaud) et Dieu: l'Univers n' est qu'un
décor: "La vraie vie est absente.."
La tentative de Rimbaud se ramène donc en fin de compte à une catastrophe
morale: la théorie du Voyant fut sa tour de Babel.
(Rimbaud
le voyou, 1933)