
GisÈle
Vanhese
ÉCHO
DE MALLARMÉ DANS LUCARNĂ
DE
BENJAMIN FONDANE :
DU VOYAGE RÊVÉ AU VOYAGE BRISÉ
« Un bateau m’attend quelque
part » écrit Benjamin Fondane dans la Préface qu’il rédige en 1942, dans l’urgence, pour Baudelaire et l’expérience du gouffre.
Quel est ce vaisseau-fantôme qui hante la poésie fondanienne ? Il
traverse Ulysse, Titanic, L’Exode...
recueils qui disent le départ, même si c’est bien souvent celui
d’un « voyage entravé »[1].
Le périple du voyageur emprunte, chez lui, la voie de l’eau mortelle,
eau tragique et mélancolisante. Et, dans son œuvre, Ulysse
coïncidera à la fois avec le juif errant et avec ce « nautonnier,
insaisissable, qui obsède la culture occidentale »[2].
Dès 1914, Fondane compose les poèmes roumains Ulisse, Sirenele, Galera lui Ulisse
polarisés sur la grande figure mythique qui ne cessera de le hanter.
Nous remonterons à
l’origine de cet imaginaire thalassal avec un autre poème de jeunesse.
Le sonnet Lucarnă offre lui
aussi la thématique du périple marin, mais plutôt que de se
référer au canevas homérique, c’est à une toute
autre source qu’il s’abreuve. Lucarnă
s’inscrit en fait dans une longue tradition romantique et symboliste
centrée sur l’appel de l’Ailleurs, en imposant toutefois, comme nous le
montrerons, un renversement de la perspective.
Vers l’Ailleurs
C’est cette même
méditation désirante vers un vrai lieu à la mesure de nos
soifs et de nos faims qu’offre l’un des poèmes baudelairiens :
Parfum exotique. L’île y devient le Centre d’une véritable
topographie magique :
Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers[3].
C’est cependant Mallarmé, avec Brise
marine, qui a porté à ses extrêmes conséquences
la quête baudelairienne de l’Ailleurs exotique. Et c’est justement
à Brise marine que Fondane
semble se référer, de manière souterraine, dans Lucarnă, mais pour en diverger
à la fin radicalement :
Brise marine
La chair est triste,
hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas
fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue
et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins
reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur
qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la
blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant
son enfant.
Je partirai ! Steamer
balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une
exotique nature !
Un Ennui, désolé
par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu
suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les
mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent
penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans
mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur,
entends le chant des matelots ! [4]
Brise marine recueille dans sa
première partie la grande rêverie de l’Occident qu’aimante
l’Ailleurs. « Fuir », écrit Mallarmé, la civilisation et son
ennui pour aller vers la splendeur d’« une exotique nature ». C’était
à partir du parfum – qualifié d’exotique – que Baudelaire recréait
la terre de plénitude et d’abondance désirée. Et les
mêmes thèmes vont circuler de Parfum
exotique à Brise marine :
le port avec ses « mâts » et surtout le chant des marins qui accompagne
la vision. Chez Baudelaire : « Pendant que le parfum des verts tamariniers /
[....] Se mêle dans mon âme au chant des mariniers ». Chez
Mallarmé : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des
matelots ! ». Alors que pour Baudelaire, le chant s’unissait, en une fusion
synesthésique, au parfum enivrant de la végétation, pour
Mallarmé il se transmute en un véritable chant tentateur.
En effet, Mallarmé, dans la seconde partie du poème,
entrevoit non seulement le départ vers l’Ailleurs exotique, mais aussi –
et paradoxalement – son propre naufrage, en une vision de « mâts » pris
dans la tempête « invitant » les orages. Si l’on peut sans doute
discerner dans ces « orages désirés » une référence
implicite au René de
Chateaubriand, il n’en reste pas moins que se profile aussi et surtout l’appel
du dernier Voyage baudelairien. Parti de l’évocation de Parfum exotique, Mallarmé renonce
ici aux « fertiles îlots » pour envisager l’anéantissement aqueux
comme terme ultime de son voyage. Approfondissant les intuitions
bachelardiennes sur la Mort et la traversée, Jean Libis constate de son
côté que « si on lui donne son véritable dynamisme, la
pérégrination sur la mer s’achève en une catastrophe
majeure, où se conjuguent la logique d’une transgression
spatio-temporelle et le fantasme de l’engloutissement »[5].
Et pourtant, dans le dernier vers de Brise
marine, le poète – s’adressant à son « cœur » – nous
fait pressentir que, malgré les dangers de la traversée (ou
peut-être à cause de ceux-ci), il ne renoncera pas au voyage, le
chant des matelots devenant ici l’homologue du chant sirénique.
Lucarnă
Daté de 1923,
publié d’abord dans Unu en
1930[6],
Lucarnă semble occuper, pour
Benjamin Fondane, une position-charnière puisqu’il l’insère comme
avant-dernier texte de Privelişti.
À la fois conclusion de Paysages,
mais aussi annonce des recueils futurs par son thème du voyage en mer et
par la présence finale, chargée de lourds présages, du
vocable Titanic[7]
:
Lucarnă
Dorinţa mea rămasă
să umfle un catart
vrea porturi de amiază
pe ţărmuri care ard.
Aer sărat ! Pucioasă !
Furtunile au spart
băşica luminoasă
a zilelor din mart.
Catartele de spumă
s-au adăpat cu lună.
Ce matelot bătrîn
a mai păstrat, mecanic
(surd,
cocoşat şi spîn),
credinţa în titanic ?[8]
Lucarne
Mon désir resté
à enfler un mât
veut des ports de midi
sur des rivages brûlants.
Air salin ! Soufre !
Les orages ont crevé
la baudruche lumineuse
des jours de mars.
Les mâts d’écume
se sont abreuvés de lune.
Quel vieux matelot
a gardé encore, mécanique
(sourd, voûté, glabre)
sa foi dans le Titanic ?
Le poème semble tout
entier issu d’une rêverie sur l’Ailleurs, la lucarne (une sorte
d’œil comme la vitre du poème Tout
à coup : « je vis ma vitre / emplir son œil absent »[9])
et le paysage auquel elle donne accès étant à la fois un
écran, où se projettent les visions du jeune poète, et un
accès au monde et à l’Ouvert. On se souvient que Rimbaud
lui-même se référait déjà à ce type de
rêves/visions dans Les
poètes de sept ans : « Et pour des visions écrasant son
œil darne ». Ici aussi, le rêveur se laisse entraîner vers
l’Ailleurs et le périple marin : « – seul, et couché sur des
pièces de toile / Écrue, et pressentant violemment la voile »[10].
La première strophe de Lucarnă
est aimantée par un Ailleurs exotique, comme chez Baudelaire et
Mallarmé. Ailleurs qui coïncide avec les rivages luxuriants et
voluptueux du Sud, où livré à un autre type de
connaissance – plus instinctive – le voyageur s’ouvre au savoir des couleurs,
des odeurs, des formes, des sons, des voix. D’où souvent, pour lui, la
véritable découverte de l’éros (comme l’indique le verbe «
brûlent », « ard ») et sans doute aussi de la part la plus profonde du
moi : rivages que Fondane assimilera plus tard à ces « pays qui
fondaient comme un fruit dans la bouche » (Au
temps du poème, p. 255). Ce désir vers l’Ailleurs exotique et
érotique[11]
est senti comme une véritable tentation vu l’équation entre l’«
air salin » et le « soufre ». Tentation qui était aussi
présente chez Mallarmé et qui le sera dans Asfinţit marin (Coucher
de soleil marin) où Lucian Blaga reprend lui aussi, comme nous
l’avons montré dans un essai[12],
le même hypotexte mallarméen.
Que ce soit dans la première et dans la deuxième strophe,
Fondane reprend le terme « catart », signifiant « mât », forme étymologique du
grec τo κατάρτι (la variante
« catarg » a été engendrée par la confusion avec
un autre vocable grec « catargă », « galère »[13]).
On le rencontre dans le poème bien connu d’Eminescu Dintre sute de catarge (Parmi tant de mâts)[14].
Fondane emploie aussi ce vocable dans Lui
Ion Călugăru (daté de 1921), qui offre de
singulières convergences avec Lucarnă
et que nous approfondirons dans une prochaine étude : « Pe tine
viaţa nouă te cheamă din catarte »[15]
(« Pour toi une vie nouvelle t’appelle des mâts »). Nous voudrions
montrer que, dans Lucarnă,
« catart » ne peut être traduit par « voiles »[16]
dans sa première occurence, car une telle restitution trahirait
l’insistance de Fondane sur cet élément (qui est une
métonymie du navire) et surtout son rapport intertextuel à Brise marine de Mallarmé. En fait
si l’évocation des ports et des rivages ardents peut se
référer aux visions de Parfum
exotique de Baudelaire, la présence des mâts renvoie
explicitement au poème de Mallarmé.
Dans l’essai consacré à Stéphane Mallarmé dans
Imagini şi cărţi din
Franţa (Images et Livres de
France), Fondane cite plusieurs vers de l’auteur d’Igitur, en une sorte d’anthologie personnelle : « Il y a des vers
dont on s’approche avec crainte comme si notre regard pouvait les
flétrir ou notre émotion les briser »[17].
Et il cite avant tout les trois premiers vers de Brise marine, ce qui est selon nous significatif de sa fascination
pour ce texte et pour sa thématique. Rappelons qu’une expression
mallarméenne migrera dans un autre poème fondanien daté de
1944, Tout à coup, pour s’y
inscrire dans un autre contexte, celui d’une rêverie sur la neige[18]
: « je vis ma vitre / emplir son œil absent d’oiseaux légers et
ivres » (Au temps du poème, p.
225). Notons aussi, dans le même poème, le surgissement
inopiné du « filet de pêche » qui, en tant que composante marine,
est avec « cœur » (et peut-être la présence de «
livre »), comme un ultime vestige de son terreau originaire : « dans le
cœur troué comme un filet de pêche » (p. 225). Enfin,
rappelons qu’une dernière référence à l’hypotexte
mallarméen de Brise marine
surgira dans le poème-testament même de Fondane, Préface en prose : « J’ai lu
comme vous tous les journaux tous les bouquins » (L’Exode, p. 152).
Fondane reprend non seulement les « mâts » mais aussi les « orages »
mallarméens, ce qui nous pousse à refuser ici « tempêtes »[19]
comme traduction de « furtuni » ; notre choix est conforté par ce vers,
alliant l’orage et l’eau létale, où il faut sans doute
déceler une autre trace de l’intertexte mallarméen : « J’ai
appelé sur moi l’orage, le naufrage » (Ulysse, XIV, p. 44). Dans Lucarnă,
le mât, enflé démesurément par le désir du
départ, est assimilé à une baudruche qui se rompt
impitoyablement sous les coups de la tempête. « Băşică »,
dont l’étymologie latine est « bessica (= vessica) »[20],
désigne une vessie d’animal séchée (ici gonflée
d’air). On retrouve ce sens dans l’expression française proverbiale
« prendre des vessies pour des lanternes ».
La précision temporelle (les jours de mars), jointe à la
luminosité, connote le printemps et la jeunesse insouciante, en
opposition avec la vieillesse incarnée par le matelot de la
dernière strophe. C’est cette double postulation – départ et retour, triomphe et échec, rêve
et désillusion – qui traverse aussi Variante
d’Ulysse :
Le monde s’ouvre en nous par la
vue des navires
qui partent – comme ils
partent leur chevelure au vent
qui rentrent – comme ils
rentrent, vieillis et décrépits,
dans le bal des
lumières (p. 21).
Alors que chez Mallarmé, les mâts « invitaient »
inconsciemment les orages et donc le naufrage, chez Fondane ils sont
irrémédiablement détruits et même taxés
d’illusion : l’ordre du désir commence, chez lui, à se heurter au
principe de réalité. Remarquons que la trace intertextuelle
mallaméenne affleure non seulement avec le pluriel d’« orages » (un
orage aurait été suffisant pour détruire un ballon), mais
aussi le pluriel de « mâts » à la troisième strophe.
En effet, d’unique le mât devient « les mâts » comme dans
l’hypotexte mallarméen. Il s’agit de mâts abattus,
transformés alchimiquement en écume. Une image apparentée
– « dentelles d’anciens naufrages » – réapparaîtra dans Est-ce ?... (qui
suit Tout à coup),
poème du désenchantement se terminant sur « la nostalgie de
l’extrême » (p. 226) et l’écume – associée à l’Inconnu baudelairien – reviendra dans «
L’écume / de l’inconnu bava sur leur visage » (Le mal des fantômes, I, p. 78). Le vers de Lucarnă offre, avant le retour à la
réalité, une dernière et magnifique vision où la
blancheur écumeuse entre en résonance avec la couleur
argentée de la lune à laquelle « s’abreuvent » les
mâts, chromatisme qui se retrouvera dans le vers « quand la lune
blanchit le large » (Ulysse, XV, p.
45). Fondane ébauche ici le thème de la soif qui traversera toute
sa poésie française où, de matérielle, elle
deviendra métaphysique. On la décèle déjà en
germe dans l’expression « setoşilor de umblet »[21]
(« altérés de voyage »[22])
de Rugă simplă (Prière simple) de Privelişti.
Notons que « lună » sans article indique la
matière-clarté lunaire et non l’astre lui-même.
Peut-être Fondane se souvient-il du poème d’Eminescu Peste vîrfuri (Sur les cimes) : là aussi
passe sur les cimes nocturnes de la
lune (« Peste vîrfuri trece lună »[23]).
Chez Fondane, sous la magie lunaire, la mer devient véritablement un
lait ; elle « s’opalise » comme l’écrit Bachelard :
« Quelle est
donc au fond cette image d’une eau laiteuse ? C’est l’image d’une nuit
tiède et heureuse, l’image d’une matière claire et enveloppante,
une image qui prend à la fois l’air et l’eau, le ciel et la terre et qui
les unit, une image cosmique, large, immense, douce. »[24]
Brisant cette rêverie cosmique d’une eau maternelle et
féminine, l’irruption du « matelot » marque un retour au
réel le plus sinistre. Notons que le vocable « matelot » est peu
fréquent dans la langue roumaine parlée, mais déjà
présent chez Fondane dans Ulisse
(1914) et chez les poètes symbolistes (comme Ion Minulescu). Il
appartient aussi à l’hypotexte mallarméen où il est
employé au pluriel. Fondane reprendra le terme « marinier »
dans un poème d’Ulysse,
où il unit en quelque sorte l’hypotexte baudelairien avec celui de
Mallarmé (d’où est issu « mouchoir ») : « de tremper le
mouchoir des voiliers dans l’onde / de lécher l’agonie salée des
mariniers » (XVIII, p. 49) dans un contexte connotant lui aussi le naufrage.
Dans Lucarnă, il s’agit d’un
vieux marin, sourd et
voûté. La surdité évoque-t-elle
l’épisode des Sirènes, mythème qui hantera de nombreux
poèmes fondaniens ? Fondane se demande s’il existe un seul matelot qui,
revenu de son périple, puisse croire encore – et de façon
« mécanique », anti-poétique – au pouvoir des navires de
mener à bien les voyages, sans risquer le naufrage que symbolise le
vocable « titanic », employé ici sans la majuscule comme pour
indiquer génériquement un type de bateau invincible.
Lucarnă oppose en quelque sorte
le voyage rêvé au voyage brisé par le naufrage (qu’il
n’appelle pas à la différence de Mallarmé). Pour Fondane,
le réel et sa finitude prédominent déjà sur le
songe, finitude qui sera incarnée – en ce qui concerne le périple
maritime – par la figure de l’émigrant. Le poète prend conscience
que, si le voyage a coïncidé, en Occident, avec le mythe de
l’Ailleurs exotique, dont Parfum exotique
de Baudelaire et Brise marine de
Mallarmé sont les plus parfaits talismans, pour lui – au contraire – le
voyage n’est plus un luxe, mais la condition que subissent des milliers de
personnes persécutées par l’Histoire, et en tout premier lieu les
Juifs que « les pogroms d’Ukraine [...] ont chassés des villes » (p.
32), errants qui n’auraient pas voulu quitter leur terre (« Un grain de terre
m’eût suffi / qui m’a poussé dans les grand’villes ? », Ulysse, p. 42). Fondane redit aussi,
après Baudelaire, l’échec – métaphysique – de tout voyage.
Méditation qu’il dévoile dans les vers superbes d’Au temps du poème, où la
soif « lunaire » de Lucarnă
n’a pas été apaisée par le voyage, mais s’est comme
ensablée sous la marée contraire :
J’ai voyagé...
Ma soif s’est
échouée aux terres de rupture,
portée par le jusant (XII, p. 217).
La dernière traversée
Si dans Lucarnă, Fondane semble renoncer au rêve
mallarméen et baudelairien de l’Ailleurs exotique, il adhère
puissamment à toutes les vibrations d’un autre poème de Baudelaire, Le Voyage[25]
qui marquera pour longtemps l’imaginaire de l’homme de la modernité :
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons
l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ![26]
La force de cette
profération semble d’abord provenir du contenu symbolique que Gaston
Bachelard a décelé dans tout voyage sur l’eau et qui continue de
nous hanter si nous le rêvons en
anima. Dans ce qu’il nomme les patries de la mort, le philosophe distingue
quatre types d’imaginaires reliés symboliquement à divers
scénarios mortuaires où prédomine l’un des quatre
éléments de la nature. Mais il note que toujours
« l’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort ; elle a
besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage »[27].
ll s’agit ici d’une eau active qui emporte l’homme
vers l’Inconnu. La référence à la Mort, « vieux capitaine
», entraîne avec elle les images apocalyptiques du naufrage, du
vaisseau-fantôme et du départ vers l’Au-delà.
« Si le ciel et la mer sont
noirs comme de l’encre » : c’est vers la Mer des Ténèbres que le
poète appareille. L’eau, affirme Gilbert Durand, est une « grande
épiphanie de la Mort »[28].
Le processus de « stymphalisation » éclaire pourquoi l’eau peut devenir
la matière même du désespoir. L’eau qui s’alourdit –
écrit Jean Libis – « “précipite”, au sens chimique, toutes
les obscurités de l’être, tout ce par quoi l’être
quotidiennement se défait, et notamment le jeu de la mémoire »[29].
« La Mort ne fut-elle pas le
premier Navigateur ? » se demande Bachelard. « Tout un côté de
notre âme nocturne s’explique par le mythe de la mort conçue comme
un départ sur l’eau »[30].
Fondane retrouve lui aussi le schème archétypal de la navigation
mortelle, de la mort considérée comme traversée, dans un
texte où se profile la tentation du suicide :
J’ai soif de l’autre rive.
Pourquoi ne pas
tenter la source vive ?
Il n’est qu’un pas...
Hardi ! ma soif. Embarque ! (Au temps du poème, p. 229).
Fondane assimilera le
poème à un bateau-fantôme et l’écriture, qui lui
assurera la pérennité, à l’ultime navigation :
Le temps est fini. On commence
un autre voyage. Mais là
nous voyageons ensemble
dans un poème dont je suis le pilote
en un temps, en un temps où il n’y a pas de
temps
(p. 247).
Dans la Préface de Baudelaire
et l’expérience du gouffre, Fondane constate qu’il ne pourra pas
corriger les épreuves de son dernier livre : « Le temps presse. Un
bateau m’attend quelque part (Pourquoi un bateau ? Ce serait trop long à
dire) »[31].
Conscient du dénouement tragique, Fondane reprend, dans la lettre
à sa femme du 29 mai 1944, le vers du Mal des fantômes « Le voyageur n’a pas fini de voyager »
auquel il ajoute « c’est pour demain et pour de bon »[32].
Il fait ici allusion à son départ pour Auschwitz avec
l’avant-dernier convoi. Train de la déportation que Celan comparait au char
de Médée tiré par des dragons dans un poème
centré sur le souvenir de sa mère, emmenée dans un lager
de Transnistrie (Im Schlangenwagen, Dans le chariot à serpents d’Atemwende). Pourtant, chez Fondane,
c’est l’image d’un bateau qui surgit dans la Préface, image qu’il n’a pas le temps d’expliquer. Cette
longue explication ne coïncide-t-elle pas en fait avec son œuvre
poétique elle-même, ce bateau ayant été tour
à tour le navire rêvé de Lucarnă, la galère ulyssienne, le Titanic, le
transatlantique, l’arche, pour se transfigurer en l’ultime barque qui
appareilla vers l’invisible un jour d’octobre 1944 ? Comme Fondane le
pressentait, « Il est des poèmes qui ne se déprennent pas du
poète, et qui dessinent finalement une sorte de destin»[33].
Recelant un infracassable noyau existentiel et symbolique, Lucarnă est bien lui aussi un poème destinal qui a
tracé, en roumain, l’itinéraire existentiel et spirituel qui
allait se déployer à travers toute l’œuvre française
de Benjamin Fondane.
[1] Expression reprise
à M. Todosin, « Le Voyage entravé chez Benjamin Fondane et Blaise
Cendrars », Cahiers Benjamin Fondane,
No10, 2007, p. 206-209.
[2] J. Libis, L’Eau et la mort, Figures Libres, Dijon,
EUD, 1993, p. 114.
[3] Baudelaire, Œuvres complètes, texte
établi par Y.-G. Le Dantec, Édition révisée,
complétée et présentée par C. Pichois,
«Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1963, p. 24.
[4] Mallarmé, Œuvres complètes,
Édition établie et annotée par H. Mondor et G. Jean-Aubry,
«Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1989, p. 38.
[5] J. Libis, op. cit., p. 96.
[6] Unu, an. III, n. 25, V 1930, p.
2 (B. Fundoianu, Poezii, Ediţie,
note şi variante de P. Daniel şi G. Zarafu. Studiu introductiv de M.
Martin, Postfaţă de P. Daniel, Bucarest, Ed. Minerva, 1978, p. 497).
[7] Voir M. Jutrin, « Le
mythe de la destruction universelle : Titanic ou le bruit et la fureur », Cahiers Benjamin Fondane, 2009, No12,
p. 12-21.
[8] B. Fundoianu, op.
cit., p. 75.
[9] B. Fondane, Le Mal des fantômes, Paris,
Verdier, 2006, p. 225. Toutes les citations de ce volume seront suivies
directement de la page.
[10] Rimbaud, Œuvres complètes,
Édition établie, présentée et annotée par A.
Adam, «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1979, p.
45.
[11] On ne peut exclure
la présence d’une isotopie autoérotique signalée par le
deuxième vers et par le terme « spumă » de la deuxième
strophe, isotopie qui traverse aussi souterrainement les vers cités de
Rimbaud.
[12] G.
Vanhese, « Asfinţit marin et Ulise de Lucian Blaga dans le sillage de
Baudelaire et de Mallarmé », dans P. Menzio et C. Kanceff (ed.), Odeporica e dintorni, Studi in onore di
Emanuele Kanceff, Torino, Ed. del C.I.R.V.I, 2011,
vol. IV.
[13] Academia
Română, Dicţionarul
limbii române, tomul I, partea a II-a ([litera] C), Bucureşti,
Tipografia ziarului «Universul», 1940.
[14] M. Eminescu, Poezii,
Bucureşti, Ed. Minerva, 1975, p. 457-458.
[15] B. Fundoianu, op.
cit., p. 56.
[16] Comme le traduit
Odile Serre dans sa très intéressante restitution du poème
: « Mon désir resté là / à gonfler des voiles » (B.
Fondane, Le Mal des fantômes.
Précédé de Paysages,
Traduit du roumain par O. Serre, Paris, Paris-Méditerranée, 1996,
p. 83). Nous en reproduisons les trois dernières strophes, la
première étant traduite par nous. Nous avons aussi
substitué «orages » à
« tempêtes » dans la deuxième.
[17] B. Fondane, Images et Livres de France, Traduit du
roumain par Odile Serre, Paris, Paris-Méditerranée, 2002, p. 69.
[18] Consulter M. Jutrin,
« Un lecteur nommé Ulysse », dans M. Jutrin (ed.), Rencontres autour de Benjamin Fondane, poète et philosophe,
Paris, Parole et Silence, 2003, p. 121-126.
[19] O. Serre, op. cit., p. 83.
[20] Dicţionarul
explicativ al limbii române (DEX), Bucureşti, Ed. Academiei, 1984.
[21] B. Fundoianu, op.
cit., p. 41.
[22] B. Fondane, Le Mal des fantômes.
Précédé de Paysages,
Traduit du roumain par O. Serre, op. cit., p. 52.
[23] M. Eminescu, op. cit., p. 160.
[24] G. Bachelard, L’Eau et les rêves, Paris,
Édition J. Corti, 1979, p. 163.
[25] Le premier vers du Voyage est réénoncé
par Fondane dans Ulysse : « (il
suffit d’un regard amoureux sur la mappe) » (XXIII, p. 54).
[26] Baudelaire, op. cit., p. 127.
[27] G. Bachelard, op. cit., p. 104.
[28] G. Durand, Les
Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1984, p. 104.
[29] J. Libis, op.
cit., p. 75.
[30] G. Bachelard, op.
cit., p. 103.
[31] B.
Fondane, Baudelaire et l’expérience
du gouffre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1994, p. XII.
Dans Benjamin
Fondane au-delà de l’Histoire, (Parole et Silence, 2011), Monique
Jutrin affirme que cette préface, qui date de 1942, aurait
été rédigée au moment où Fondane
espérait encore pouvoir rejoindre l’Argentine.
[32] Lettre
publiée dans le Bulletin de la Société d’études
Benjamin Fondane, 1994, No2, p. 7.
[33] Note accompagnant la
publication de fragments d’Ulysse,
dans la revue Messages de Jean
Lescure en 1942. Cité par M. Jutrin, op.
cit., p.
126.