GisÈle Vanhese

 

 

ÉCHO DE MALLARMÉ DANS LUCARNĂ

DE BENJAMIN FONDANE :

 

DU VOYAGE RÊVÉ AU VOYAGE BRISÉ

 

 

« Un bateau m’attend quelque part » écrit Benjamin Fondane dans la Préface qu’il rédige en 1942, dans l’urgence, pour Baudelaire et l’expérience du gouffre. Quel est ce vaisseau-fantôme qui hante la poésie fondanienne ? Il traverse Ulysse, Titanic, L’Exode... recueils qui disent le départ, même si c’est bien souvent celui d’un « voyage entravé »[1]. Le périple du voyageur emprunte, chez lui, la voie de l’eau mortelle, eau tragique et mélancolisante. Et, dans son œuvre, Ulysse coïncidera à la fois avec le juif errant et avec ce « nautonnier, insaisissable, qui obsède la culture occidentale »[2]. Dès 1914, Fondane compose les poèmes roumains Ulisse, Sirenele, Galera lui Ulisse polarisés sur la grande figure mythique qui ne cessera de le hanter.

Nous remonterons à l’origine de cet imaginaire thalassal avec un autre poème de jeunesse. Le sonnet Lucarnă offre lui aussi la thématique du périple marin, mais plutôt que de se référer au canevas homérique, c’est à une toute autre source qu’il s’abreuve. Lucarnă s’inscrit en fait dans une longue tradition romantique et symboliste centrée sur l’appel de l’Ailleurs, en imposant toutefois, comme nous le montrerons, un renversement de la perspective.

 

 

Vers l’Ailleurs

 

C’est cette même méditation désirante vers un vrai lieu à la mesure de nos soifs et de nos faims qu’offre l’un des poèmes baudelairiens : Parfum exotique. L’île y devient le Centre d’une véritable topographie magique :

 

Parfum exotique

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

 

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine,

 

Pendant que le parfum des verts tamariniers,

Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,

Se mêle dans mon âme au chant des mariniers[3].

 

C’est cependant Mallarmé, avec Brise marine, qui a porté à ses extrêmes conséquences la quête baudelairienne de l’Ailleurs exotique. Et c’est justement à Brise marine que Fondane semble se référer, de manière souterraine, dans Lucarnă, mais pour en diverger à la fin radicalement :

 

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !

 

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...

Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! [4]

Brise marine recueille dans sa première partie la grande rêverie de l’Occident qu’aimante l’Ailleurs. « Fuir », écrit Mallarmé, la civilisation et son ennui pour aller vers la splendeur d’« une exotique nature ». C’était à partir du parfum – qualifié d’exotique – que Baudelaire recréait la terre de plénitude et d’abondance désirée. Et les mêmes thèmes vont circuler de Parfum exotique à Brise marine : le port avec ses « mâts » et surtout le chant des marins qui accompagne la vision. Chez Baudelaire : « Pendant que le parfum des verts tamariniers / [....] Se mêle dans mon âme au chant des mariniers ». Chez Mallarmé : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! ». Alors que pour Baudelaire, le chant s’unissait, en une fusion synesthésique, au parfum enivrant de la végétation, pour Mallarmé il se transmute en un véritable chant tentateur.

En effet, Mallarmé, dans la seconde partie du poème, entrevoit non seulement le départ vers l’Ailleurs exotique, mais aussi – et paradoxalement – son propre naufrage, en une vision de « mâts » pris dans la tempête « invitant » les orages. Si l’on peut sans doute discerner dans ces « orages désirés » une référence implicite au René de Chateaubriand, il n’en reste pas moins que se profile aussi et surtout l’appel du dernier Voyage baudelairien. Parti de l’évocation de Parfum exotique, Mallarmé renonce ici aux « fertiles îlots » pour envisager l’anéantissement aqueux comme terme ultime de son voyage. Approfondissant les intuitions bachelardiennes sur la Mort et la traversée, Jean Libis constate de son côté que « si on lui donne son véritable dynamisme, la pérégrination sur la mer s’achève en une catastrophe majeure, où se conjuguent la logique d’une transgression spatio-temporelle et le fantasme de l’engloutissement »[5]. Et pourtant, dans le dernier vers de Brise marine, le poète – s’adressant à son « cœur » – nous fait pressentir que, malgré les dangers de la traversée (ou peut-être à cause de ceux-ci), il ne renoncera pas au voyage, le chant des matelots devenant ici l’homologue du chant sirénique.

 

 

Lucarnă

 

Daté de 1923, publié d’abord dans Unu en 1930[6], Lucarnă semble occuper, pour Benjamin Fondane, une position-charnière puisqu’il l’insère comme avant-dernier texte de Privelişti. À la fois conclusion de Paysages, mais aussi annonce des recueils futurs par son thème du voyage en mer et par la présence finale, chargée de lourds présages, du vocable Titanic[7] :

 

Lucarnă

 

Dorinţa mea rămasă

umfle un catart

vrea porturi de amiază

pe ţărmuri care ard.

 

Aer sărat ! Pucioasă !

Furtunile au spart

băşica luminoasă

a zilelor din mart.

 

Catartele de spumă

s-au adăpat cu lună.

Ce matelot bătrîn

 

a mai păstrat, mecanic

(surd, cocoşat şi spîn),

credinţa în titanic ?[8]

 

Lucarne

 

Mon désir resté

à enfler un mât

veut des ports de midi

sur des rivages brûlants.

 

Air salin ! Soufre !

Les orages ont crevé

la baudruche lumineuse

des jours de mars.

 

Les mâts d’écume

se sont abreuvés de lune.

Quel vieux matelot

a gardé encore, mécanique

(sourd, voûté, glabre)

sa foi dans le Titanic ?

 

Le poème semble tout entier issu d’une rêverie sur l’Ailleurs, la lucarne (une sorte d’œil comme la vitre du poème Tout à coup : « je vis ma vitre / emplir son œil absent »[9]) et le paysage auquel elle donne accès étant à la fois un écran, où se projettent les visions du jeune poète, et un accès au monde et à l’Ouvert. On se souvient que Rimbaud lui-même se référait déjà à ce type de rêves/visions dans Les poètes de sept ans : « Et pour des visions écrasant son œil darne ». Ici aussi, le rêveur se laisse entraîner vers l’Ailleurs et le périple marin : « – seul, et couché sur des pièces de toile / Écrue, et pressentant violemment la voile »[10].

La première strophe de Lucarnă est aimantée par un Ailleurs exotique, comme chez Baudelaire et Mallarmé. Ailleurs qui coïncide avec les rivages luxuriants et voluptueux du Sud, où livré à un autre type de connaissance – plus instinctive – le voyageur s’ouvre au savoir des couleurs, des odeurs, des formes, des sons, des voix. D’où souvent, pour lui, la véritable découverte de l’éros (comme l’indique le verbe « brûlent », « ard ») et sans doute aussi de la part la plus profonde du moi : rivages que Fondane assimilera plus tard à ces « pays qui fondaient comme un fruit dans la bouche » (Au temps du poème, p. 255). Ce désir vers l’Ailleurs exotique et érotique[11] est senti comme une véritable tentation vu l’équation entre l’« air salin » et le « soufre ». Tentation qui était aussi présente chez Mallarmé et qui le sera dans Asfinţit marin (Coucher de soleil marin) où Lucian Blaga reprend lui aussi, comme nous l’avons montré dans un essai[12], le même hypotexte mallarméen.

Que ce soit dans la première et dans la deuxième strophe, Fondane reprend le terme « catart », signifiant « mât », forme étymologique du grec  τo κατάρτι (la variante « catarg » a été engendrée par la confusion avec un autre vocable grec « catargă », « galère »[13]). On le rencontre dans le poème bien connu d’Eminescu Dintre sute de catarge (Parmi tant de mâts)[14]. Fondane emploie aussi ce vocable dans Lui Ion Călugăru (daté de 1921), qui offre de singulières convergences avec Lucarnă et que nous approfondirons dans une prochaine étude : « Pe tine viaţa nouă te cheamă din catarte »[15] (« Pour toi une vie nouvelle t’appelle des mâts »). Nous voudrions montrer que, dans Lucarnă, « catart » ne peut être traduit par « voiles »[16] dans sa première occurence, car une telle restitution trahirait l’insistance de Fondane sur cet élément (qui est une métonymie du navire) et surtout son rapport intertextuel à Brise marine de Mallarmé. En fait si l’évocation des ports et des rivages ardents peut se référer aux visions de Parfum exotique de Baudelaire, la présence des mâts renvoie explicitement au poème de Mallarmé.

Dans l’essai consacré à  Stéphane Mallarmé dans Imagini şi cărţi din Franţa (Images et Livres de France), Fondane cite plusieurs vers de l’auteur d’Igitur, en une sorte d’anthologie personnelle : « Il y a des vers dont on s’approche avec crainte comme si notre regard pouvait les flétrir ou notre émotion les briser »[17]. Et il cite avant tout les trois premiers vers de Brise marine, ce qui est selon nous significatif de sa fascination pour ce texte et pour sa thématique. Rappelons qu’une expression mallarméenne migrera dans un autre poème fondanien daté de 1944, Tout à coup, pour s’y inscrire dans un autre contexte, celui d’une rêverie sur la neige[18] : « je vis ma vitre / emplir son œil absent d’oiseaux légers et ivres » (Au temps du poème, p. 225). Notons aussi, dans le même poème, le surgissement inopiné du « filet de pêche » qui, en tant que composante marine, est avec « cœur » (et peut-être la présence de « livre »), comme un ultime vestige de son terreau originaire : « dans le cœur troué comme un filet de pêche » (p. 225). Enfin, rappelons qu’une dernière référence à l’hypotexte mallarméen de Brise marine surgira dans le poème-testament même de Fondane, Préface en prose : « J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins » (L’Exode, p. 152).  

Fondane reprend non seulement les « mâts » mais aussi les « orages » mallarméens, ce qui nous pousse à refuser ici « tempêtes »[19] comme traduction de « furtuni » ; notre choix est conforté par ce vers, alliant l’orage et l’eau létale, où il faut sans doute déceler une autre trace de l’intertexte mallarméen : « J’ai appelé sur moi l’orage, le naufrage » (Ulysse, XIV, p. 44). Dans Lucarnă, le mât, enflé démesurément par le désir du départ, est assimilé à une baudruche qui se rompt impitoyablement sous les coups de la tempête. « Băşică », dont l’étymologie latine est « bessica (= vessica) »[20], désigne une vessie d’animal séchée (ici gonflée d’air). On retrouve ce sens dans l’expression française proverbiale « prendre des vessies pour des lanternes ».

La précision temporelle (les jours de mars), jointe à la luminosité, connote le printemps et la jeunesse insouciante, en opposition avec la vieillesse incarnée par le matelot de la dernière strophe. C’est cette double postulation – départ et  retour, triomphe et échec, rêve et désillusion – qui traverse aussi Variante d’Ulysse :

 

Le monde s’ouvre en nous par la vue des navires

qui partent – comme ils partent leur chevelure au vent

qui rentrent – comme ils rentrent, vieillis et décrépits,

dans le bal des lumières (p. 21).

 

Alors que chez Mallarmé, les mâts « invitaient » inconsciemment les orages et donc le naufrage, chez Fondane ils sont irrémédiablement détruits et même taxés d’illusion : l’ordre du désir commence, chez lui, à se heurter au principe de réalité. Remarquons que la trace intertextuelle mallaméenne affleure non seulement avec le pluriel d’« orages » (un orage aurait été suffisant pour détruire un ballon), mais aussi le pluriel de « mâts » à la troisième strophe.

En effet, d’unique le mât devient « les mâts » comme dans l’hypotexte mallarméen. Il s’agit de mâts abattus, transformés alchimiquement en écume. Une image apparentée – « dentelles d’anciens naufrages » – réapparaîtra dans Est-ce ?... (qui suit Tout à coup), poème du désenchantement se terminant sur « la nostalgie de l’extrême » (p. 226) et l’écume – associée à l’Inconnu baudelairien – reviendra dans « L’écume / de l’inconnu bava sur leur visage » (Le mal des fantômes, I, p. 78).  Le vers de Lucarnă offre, avant le retour à la réalité, une dernière et magnifique vision où la blancheur écumeuse entre en résonance avec la couleur argentée de la lune à laquelle « s’abreuvent » les mâts, chromatisme qui se retrouvera dans le vers « quand la lune blanchit le large » (Ulysse, XV, p. 45). Fondane ébauche ici le thème de la soif qui traversera toute sa poésie française où, de matérielle, elle deviendra métaphysique. On la décèle déjà en germe dans l’expression « setoşilor de umblet »[21] (« altérés de voyage »[22]) de Rugă simplă (Prière simple) de Privelişti. 

Notons que « lună » sans article indique la matière-clarté lunaire et non l’astre lui-même. Peut-être Fondane se souvient-il du poème d’Eminescu Peste vîrfuri (Sur les cimes) : là aussi passe sur les cimes nocturnes de la lune (« Peste vîrfuri trece lună »[23]). Chez Fondane, sous la magie lunaire, la mer devient véritablement un lait ; elle « s’opalise » comme l’écrit Bachelard :

 

      « Quelle est donc au fond cette image d’une eau laiteuse ? C’est l’image d’une nuit tiède et heureuse, l’image d’une matière claire et enveloppante, une image qui prend à la fois l’air et l’eau, le ciel et la terre et qui les unit, une image cosmique, large, immense, douce. »[24]     

 

Brisant cette rêverie cosmique d’une eau maternelle et féminine, l’irruption du « matelot » marque un retour au réel le plus sinistre. Notons que le vocable « matelot » est peu fréquent dans la langue roumaine parlée, mais déjà présent chez Fondane dans Ulisse (1914) et chez les poètes symbolistes (comme Ion Minulescu). Il appartient aussi à l’hypotexte mallarméen où il est employé au pluriel. Fondane reprendra le terme « marinier » dans un poème d’Ulysse, où il unit en quelque sorte l’hypotexte baudelairien avec celui de Mallarmé (d’où est issu « mouchoir ») : « de tremper le mouchoir des voiliers dans l’onde / de lécher l’agonie salée des mariniers » (XVIII, p. 49) dans un contexte connotant lui aussi le naufrage. Dans Lucarnă, il s’agit d’un vieux marin, sourd et  voûté. La surdité évoque-t-elle l’épisode des Sirènes, mythème qui hantera de nombreux poèmes fondaniens ? Fondane se demande s’il existe un seul matelot qui, revenu de son périple, puisse croire encore – et de façon « mécanique », anti-poétique – au pouvoir des navires de mener à bien les voyages, sans risquer le naufrage que symbolise le vocable « titanic », employé ici sans la majuscule comme pour indiquer génériquement un type de bateau invincible.

Lucarnă oppose en quelque sorte le voyage rêvé au voyage brisé par le naufrage (qu’il n’appelle pas à la différence de Mallarmé). Pour Fondane, le réel et sa finitude prédominent déjà sur le songe, finitude qui sera incarnée – en ce qui concerne le périple maritime – par la figure de l’émigrant. Le poète prend conscience que, si le voyage a coïncidé, en Occident, avec le mythe de l’Ailleurs exotique, dont Parfum exotique de Baudelaire et Brise marine de Mallarmé sont les plus parfaits talismans, pour lui – au contraire – le voyage n’est plus un luxe, mais la condition que subissent des milliers de personnes persécutées par l’Histoire, et en tout premier lieu les Juifs que « les pogroms d’Ukraine [...] ont chassés des villes » (p. 32), errants qui n’auraient pas voulu quitter leur terre (« Un grain de terre m’eût suffi / qui m’a poussé dans les grand’villes ? », Ulysse, p. 42). Fondane redit aussi, après Baudelaire, l’échec – métaphysique – de tout voyage. Méditation qu’il dévoile dans les vers superbes d’Au temps du poème, où la soif « lunaire » de Lucarnă n’a pas été apaisée par le voyage, mais s’est comme ensablée sous la marée contraire :

 

J’ai voyagé...

 

Ma soif s’est échouée aux terres de rupture,

portée par le jusant (XII, p. 217).

 

 

 La dernière traversée

 

Si dans Lucarnă, Fondane semble renoncer au rêve mallarméen et baudelairien de l’Ailleurs exotique, il adhère puissamment à toutes les vibrations d’un autre poème  de Baudelaire, Le Voyage[25] qui marquera pour longtemps l’imaginaire de l’homme de la modernité :

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

                               

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ![26]

 

La force de cette profération semble d’abord provenir du contenu symbolique que Gaston Bachelard a décelé dans tout voyage sur l’eau et qui continue de nous hanter si nous le rêvons en anima. Dans ce qu’il nomme les patries de la mort, le philosophe distingue quatre types d’imaginaires reliés symboliquement à divers scénarios mortuaires où prédomine l’un des quatre éléments de la nature. Mais il note que toujours « l’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort ; elle a besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage »[27]. ll s’agit ici d’une eau active qui emporte l’homme vers l’Inconnu. La référence à la Mort, « vieux capitaine », entraîne avec elle les images apocalyptiques du naufrage, du vaisseau-fantôme et du départ vers l’Au-delà.

« Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre » : c’est vers la Mer des Ténèbres que le poète appareille. L’eau, affirme Gilbert Durand, est une « grande épiphanie de la Mort »[28]. Le processus de « stymphalisation » éclaire pourquoi l’eau peut devenir la matière même du désespoir. L’eau qui s’alourdit – écrit Jean Libis – « “précipite”, au sens chimique, toutes les obscurités de l’être, tout ce par quoi l’être quotidiennement se défait, et notamment le jeu de la mémoire »[29].

« La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ? » se demande Bachelard. « Tout un côté de notre âme nocturne s’explique par le mythe de la mort conçue comme un départ sur l’eau »[30]. Fondane retrouve lui aussi le schème archétypal de la navigation mortelle, de la mort considérée comme traversée, dans un texte où se profile la tentation du suicide :

 

J’ai soif de l’autre rive.

Pourquoi ne pas

tenter la source vive ?

Il n’est qu’un pas...

 

Hardi ! ma soif. Embarque ! (Au temps du poème, p. 229).

 

Fondane assimilera le poème à un bateau-fantôme et l’écriture, qui lui assurera la pérennité, à l’ultime navigation :

 

Le temps est fini. On commence

un autre voyage. Mais là

nous voyageons ensemble

dans un poème dont je suis le pilote

en un temps, en un temps où il n’y a pas de temps (p. 247).

Dans la Préface de Baudelaire et l’expérience du gouffre, Fondane constate qu’il ne pourra pas corriger les épreuves de son dernier livre : « Le temps presse. Un bateau m’attend quelque part (Pourquoi un bateau ? Ce serait trop long à dire) »[31]. Conscient du dénouement tragique, Fondane reprend, dans la lettre à sa femme du 29 mai 1944, le vers du Mal des fantômes « Le voyageur n’a pas fini de voyager » auquel il ajoute « c’est pour demain et pour de bon »[32]. Il fait ici allusion à son départ pour Auschwitz avec l’avant-dernier convoi. Train de la déportation que Celan comparait au char de Médée tiré par des dragons dans un poème centré sur le souvenir de sa mère, emmenée dans un lager de Transnistrie (Im Schlangenwagen, Dans le chariot à serpents d’Atemwende). Pourtant, chez Fondane, c’est l’image d’un bateau qui surgit dans la Préface, image qu’il n’a pas le temps d’expliquer. Cette longue explication ne coïncide-t-elle pas en fait avec son œuvre poétique elle-même, ce bateau ayant été tour à tour le navire rêvé de Lucarnă, la galère ulyssienne, le Titanic, le transatlantique, l’arche, pour se transfigurer en l’ultime barque qui appareilla vers l’invisible un jour d’octobre 1944 ? Comme Fondane le pressentait, « Il est des poèmes qui ne se déprennent pas du poète, et qui dessinent finalement une sorte de destin»[33]. Recelant un infracassable noyau existentiel et symbolique, Lucarnă est bien lui aussi un poème destinal qui a tracé, en roumain, l’itinéraire existentiel et spirituel qui allait se déployer à travers toute l’œuvre française de Benjamin Fondane.

 



[1] Expression reprise à M. Todosin, « Le Voyage entravé chez Benjamin Fondane et Blaise Cendrars », Cahiers Benjamin Fondane, No10, 2007, p. 206-209. 

[2] J. Libis, L’Eau et la mort, Figures Libres, Dijon, EUD, 1993, p. 114.

[3] Baudelaire, Œuvres complètes, texte établi par Y.-G. Le Dantec, Édition révisée, complétée et présentée par C. Pichois, «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1963, p. 24.

[4] Mallarmé, Œuvres complètes, Édition établie et annotée par H. Mondor et G. Jean-Aubry, «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1989, p. 38.

[5] J. Libis, op. cit., p. 96.

[6] Unu, an. III, n. 25, V 1930, p. 2 (B. Fundoianu, Poezii, Ediţie, note şi variante de P. Daniel şi G. Zarafu. Studiu introductiv de M. Martin, Postfaţă de P. Daniel, Bucarest, Ed. Minerva, 1978, p. 497).

[7] Voir M. Jutrin, « Le mythe de la destruction universelle : Titanic ou le bruit et la fureur », Cahiers Benjamin Fondane, 2009, No12, p. 12-21.

[8] B. Fundoianu, op. cit., p. 75.

[9] B. Fondane, Le Mal des fantômes, Paris, Verdier, 2006, p. 225. Toutes les citations de ce volume seront suivies directement de la page.

[10] Rimbaud, Œuvres complètes, Édition établie, présentée et annotée par A. Adam, «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard, 1979, p. 45.

[11] On ne peut exclure la présence d’une isotopie autoérotique signalée par le deuxième vers et par le terme « spumă » de la deuxième strophe, isotopie qui traverse aussi souterrainement les vers cités de Rimbaud.

[12] G. Vanhese, « Asfinţit marin et Ulise de Lucian Blaga dans le sillage de Baudelaire et de Mallarmé », dans P. Menzio et C. Kanceff (ed.), Odeporica e dintorni, Studi in onore di Emanuele Kanceff, Torino, Ed. del C.I.R.V.I, 2011, vol. IV.

[13] Academia Română, Dicţionarul limbii române, tomul I, partea a II-a ([litera] C), Bucureşti, Tipografia ziarului «Universul», 1940.

[14] M. Eminescu, Poezii, Bucureşti, Ed. Minerva, 1975, p. 457-458.

[15] B. Fundoianu, op. cit., p. 56. 

[16] Comme le traduit Odile Serre dans sa très intéressante restitution du poème : « Mon désir resté là / à gonfler des voiles » (B. Fondane, Le Mal des fantômes. Précédé de Paysages, Traduit du roumain par O. Serre, Paris, Paris-Méditerranée, 1996, p. 83). Nous en reproduisons les trois dernières strophes, la première étant traduite par nous. Nous avons aussi substitué «orages » à « tempêtes » dans la deuxième.

[17] B. Fondane, Images et Livres de France, Traduit du roumain par Odile Serre, Paris, Paris-Méditerranée, 2002, p. 69.

[18] Consulter M. Jutrin, « Un lecteur nommé Ulysse », dans M. Jutrin (ed.), Rencontres autour de Benjamin Fondane, poète et philosophe, Paris, Parole et Silence, 2003, p. 121-126.

[19] O. Serre, op. cit., p. 83.

[20] Dicţionarul explicativ al limbii române (DEX), Bucureşti, Ed. Academiei, 1984.

[21] B. Fundoianu, op. cit., p. 41.

[22] B. Fondane, Le Mal des fantômes. Précédé de Paysages, Traduit du roumain par O. Serre, op. cit., p. 52. 

[23] M. Eminescu, op. cit., p. 160.

[24] G. Bachelard, L’Eau et les rêves, Paris, Édition J. Corti, 1979, p. 163.

[25] Le premier vers du Voyage est réénoncé par Fondane dans Ulysse : « (il suffit d’un regard amoureux sur la mappe) » (XXIII, p. 54). 

[26] Baudelaire, op. cit., p. 127.

[27] G. Bachelard, op. cit., p. 104.

[28] G. Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1984, p. 104.

[29] J. Libis, op. cit., p. 75.

[30] G. Bachelard, op. cit., p. 103.

[31] B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1994, p. XII.

Dans Benjamin Fondane au-delà de l’Histoire, (Parole et Silence, 2011), Monique Jutrin affirme que cette préface, qui date de 1942, aurait été rédigée au moment où Fondane espérait encore pouvoir rejoindre l’Argentine.

[32] Lettre publiée dans le Bulletin de la Société d’études Benjamin Fondane, 1994, No2, p. 7.

[33] Note accompagnant la publication de fragments d’Ulysse, dans la revue Messages de Jean Lescure en 1942. Cité par M. Jutrin, op. cit., p. 126.