
Till R.
Kuhnle
PEREAT
MANIFESTUM – FIAT ARS !
A PROPOS DE QUELQUES FAUX TRAITÉS D'ESTHÉTIQUE
La
naissance du concept de l’art fut
un événement
historique malheureux
Prologue
Fiat ars
pereat mundus, cette exclamation de Marinetti a amené Walter Benjamin à
dénoncer l’eschatologie fasciste et sa mise en scène comme
l’apogée d’une « esthétisation de la politique » :[1]
l’avènement d’un état totalitaire est identifié à
l’accomplissement de l’art pour l’art dans la mesure où l’art est
confondu avec une machine de guerre portée à la perfection, une
perfection « esthétique » ayant pour apothéose la
destruction. En Allemagne, les mises en scène du Führer par Speer
ou Leni Riefenstahl forment un élément prépondérant
de cette « esthétisation ». Toutefois, les conséquences
allaient plus loin : dans la mesure ou le fascisme en Italie comme en
Allemagne mise sur l’effet, il corrompt profondément, à travers
un langage ‘artistique’, les concepts politico-esthétiques. Benjamin y répond
par la revendication d’une nouvelle terminologie, de nouveaux concepts qui
résistent à une telle corruption. Certes, son point de
départ a été l’esthétique : l’art est entré dans l’époque
de sa reproduction mécanisée. Mais, Benjamin revendique une
« politisation de l’art » pour créer un lieu de la
contestation et de la critique des idéologies. Vue de près, la
revendication de Benjamin s’avère plus que dangereuse – à savoir
qu’elle va même à l’encontre de l’art. Pourtant, son argument vise
cette tendance dangereuse qu’on pourrait nommer la ‘rhétorisation’ de
l’art, tendance ayant connu son apogée avec les mouvements d’avant-garde
dits « historiques ». Et le « choc » provoqué par
chacun de ces mouvements a été l’effet d’une rhétorique
particulière : des figures de discours qui trouvent leur analogie
dans l’agencement des lignes dans la peinture et dans la sculpture. Aux
onomatopées du poème futuriste, par exemple, correspond la
déformation des corps par dédoublement de lignes dans la peinture
pour faire prévaloir le mouvement sur l’objet. Dans la mesure où
ces formes se sont vidées, elles ne sont pas seulement devenues les
moules d’un discours de violence mais expression de la violence même.
Au commencement du
crépuscule des avant-gardes, André Breton a scandalisé
avec un propos qui n’était qu’une fiction à des desseins
rhétoriques, un amplifcatio
à travers l’exemplum :
« L’acte surréaliste le plus simple consiste revolver aux poings,
à descendre dans la rue et tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ».[2]
Bien entendu, Breton n’a pas voulu inciter à l’acte terroriste ;
néanmoins il a livré un prétexte pour
l’ « esthétisation »
d’un acte meurtrier permettant de traduire son exécution en tropes
rhétoriques. Chaque geste peut devenir trope ou figure inversant
les rapports métonymiques : le revolver ou le coup tiré ne
sont plus considérés comme pars
pro toto de l’acte meurtrier mais d’une revendication esthétique
– d’une autre herméneutique
fondée notamment sur le propos d’un manifeste ; ils font partie
intégrante d’une discursivité permettant dorénavant
l’esthétisation de tout acte – y compris le meurtre !
Les manifestations
"esthétiques", les mises en scènes du Reichsparteitag à Nuremberg ou
des jeux olympiques à Berlin n’ont poursuivi qu’un seul but :
seconder un discours qui est celui du Führer, créer du
pathétique, c’est-à-dire entraîner l’audience – dans le
sens du movere qui est la fonction du
pathos rhétorique. On pourrait donc dire « affaire
classée » puisque les rhéteurs ont disparu avec les
régimes ; on pourrait désormais admirer la
« technique » de l’architecture de Speer, des photographies de Leni
Riefenstahl, des sculptures de Breker. Les exploits des 'grands artistes' du
troisième Reich sont loin d’être innocents .
Une fois prononcée dans un discours, une rhétorique (une
série de combinaisons de figures et de tropes qui caractérisent
un style) a perdu son innocence tant qu’elle reste rattachée aux topoi du dit discours, à une
certaine topique
(« discursivité »). En d’autre termes : les ‘œuvres’
d’un Breker, d’une Riefenstahl ou d’un Speer resteront à jamais des
modes d’expression du nazisme. C’est par son discours, par la
discursivité qu’il a instauré, qu’ils développent leur
‘sens’ – et nullement par une maîtrise pourtant incontestable des techniques
artistiques.
Mais aussi le simple
refus du poète tenant le flambeau de l’autonomie s’avère
profondément rhétorique – là où les poètes
et les artistes s’empressent de
« prendre les images suscitées par leur vécu
interne pour des faits objectifs, leurs ‘états d’âme’ pour des
événements historiques, et de donner audience aux superstitions –
oh, combien rétrogrades ! –
qui ont trait à l’existence de quelque paradis perdu. Et est-il
admissible que l’on permette au poète de traverser en fantôme, une
sorte de monde-fantôme qu’il refuse de prendre au ‘sérieux’, bien
qu’il soit le seul à faire du ‘sérieux’ du monde même la
matière de son poème ? » (FT 79).[3]
C’est ainsi que Fondane, dans
son Faux Traité
d’esthétique, soulève la dialectique de l’autonomie d’un
art dont les œuvres ont perdu, selon Walter Benjamin, leur aura sous l’enseigne de la
possibilité de « leur reproduction mécanisée ».
Par deux voies différentes, Benjamin et Fondane cherchent à faire
discerner l’essence même de l’art – ce je ne sais quoi qui en constitue la differentia specifica.
Malgré leurs intentions différentes, ils se trouvent unis dans
une démarche qui s’en prend à la fois à
l’esthétique traditionnelle et aux « avant-gardes »
prétendant rompre avec elle. Le présent essai se propose de
présenter quelques « faux traités d’esthétique »
qui peuvent être rapprochés de celui de Fondane et en ont peut-être été
influencés. Ils cherchent à défendre l’art à la
fois contre des théories « sur un mode lourdement
passéiste », qui ont tacitement accepté cette « mort de
l’art » proclamée par Hegel, et contre les avant-gardes les
confirmant par négation.[4]
Nous nous limitons dans les pages suivantes à un seul aspect : la
rhétorisation de l’art, tout en soulignant que les « faux
traités d’esthétique » sont, malgré leur ton souvent
polémique et pressant, en quelque sorte des anti-manifestes.
L’insaisissable matière de l’art
Depuis l’antiquité, l’art
et le discours sur l’art sont soumis à la rhétorique : chez
Aristote,
Le terme
« art » désigne à la fois une faculté humaine, un savoir instrumental ou technique,
et le produit qui en résulte – et ποιέω signifie « faire » /
« créer ». Toutefois, il y a toujours ce je ne sais quoi de la poésie et de l’art qui échappe
au discours. Platon « qui, le premier ouvrit "le procès
intellectuel de l’art" et particulièrement celui de la
poésie » en était conscient : tout en cherchant
à chasser la littérature (les œuvres des poètes) de
sa république conforme à son idée,
il a voulu rendre utile le savoir des poètes et des artistes. Ces
derniers œuvrant sur les matériaux du quotidien pour le
"décorer" paraissaient plus faciles à soumettre
à une volonté politique dans la mesure où ils ne se
perdaient pas dans la création de signes de vanité. « Certes,
écrit Fondane, il [Platon] prend encore le poète pour un
être dangereux, subversif et immoral là où nos physiciens
feignent d’y voir un jouisseur et un exalté » (FT47sq). Mais Platon
était au moins conscient de ce pouvoir émanant d’un fait
anthropologique, qui est celui que
l’homme aspire depuis toujours à la création artistique et
à la poésie. Pour cette raison, il constata au sujet de la
poésie « que ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle est
brouillée avec la philosophie » (République. Livre X, FT
41). Il y a donc un clivage entre la philosophie et la poésie (ainsi que
l’art) qui semble trahir une profonde interdépendance, qui amène
la philosophie moderne – avant tout
depuis Nietzsche – à repenser la philosophie à partir de
l’art.
Parmi ces approches, il
y a celle d’Alain Badiou pour qui l’art se manifeste tout d’abord à
travers une « configuration artistique ». Cette configuration
détermine la scène sur laquelle une vérité est
dévoilée sans pourtant être saisie:
« Une
configuration n’est ni un art, ni un genre, ni une période 'objective'
de l’histoire d’un art, ni même un dispositif 'technique'. C’est une
séquence identifiable, événementiellement initiée,
composée d’un complexe virtuellement infini d’œuvres, et dont il y
a sens à dire qu’elle produit, dans la stricte immanence à l’art
dont il s’agit, une vérité de cet art, une
vérité-art. La philosophie portera trace de la configuration, en
ceci qu’elle aura à montrer en quel sens cette configuration se laisse
saisir par la catégorie de vérité. Inversement, du reste,
le montage philosophique de la catégorie de vérité sera
singularisé par les configurations artistiques du temps »[6]
La « configuration »
ramène au caractère « événementiel » de
l’art. Ceci sous-entend une sorte de « Urszene », un choc dont toute
émanation d’un « événement artistique » prend
son départ, un choc qui est à reproduire ou à
réactualiser. Ceci rappelle le travail psychique qui instaure,
d’après Freud, le traumatisme. On pourrait également
référer ce passage à l’archéologie
de Foucault : l’artiste et son
public se confondent dans un processus
d’actualisations et de réactualisations ; ils traversent et
créent des « strates », des « archives » (Foucault)
– donc une tradition « en latence » (Freud) – pour en faire ressurgir
ce moment "épiphanique" qu’est l’accomplissement de
l’esthétique. Bref : le
passage cité évoque les sentiments d’un déjà-vu.
Mais tout en confinant l’histoire des idées dans la sainte
trinité si chère à la philosophie actuelle (Freud,
Foucault et Deleuze), trinité dont il ne saura jamais
s’émanciper, Badiou a fait ressurgir la tradition rhétorique qui
– avec l’idée d’un argument topique – a donné lieu à une vérité instaurée qui ne peut jamais
être
Chez Fondane, ce problème
se pose différemment : au lieu d’avancer la question de la
vérité, il pose celle de la réalité pour soutenir
sa défense de la poésie ; par conséquent, son Faux Traité d’esthétique
est à la fois un Essai sur la
crise de la réalité. L’art et avant tout la poésie
modernes sont les produits d’une aliénation paradoxale : celle du réel
au réel. Ayant recours aux travaux de l’ethnologue Lévy-Bruhl,
Fondane constate :
« […]
pour les 'primitifs', le réel
de leur art coïncide absolument avec le réel que leur
expérience leur donne pour véritable, alors que, pour le
civilisé, le réel appréhendé par son art se situe
hors de ce que son expérience leur donne pour véritable, alors
que pour le civilisé, le réel appréhendé par son
art, se situe hors de ce que son expérience ne cesse de tenir pour le
seul réel légitime » (FT 68).
Ce paradoxe constaté par
Fondane est à l’origine du clivage entre la philosophie et l’art puisque la question de la
vérité implique en même temps un objet posé par
cette question.
Depuis le romantisme,
afin de désigner la differentia
specifica de l’art et de la littérature, on réactualise sans
cesse le terme poésie. Mais
ayant pour racine étymologique ποιέω (« faire »), il gagne la même
ambiguïté que le terme art.
Celui-ci peut désigner à la fois un je ne sais quoi de sublime et une certaine maîtrise dans la
création d’artéfacts. Cette ambiguïté terminologique
exprime donc le hiatus entre les deux sphères du réel et de la
vérité. Engendré par la représentation, ce hiatus
demande à être surmonté afin de faire valoir le réel
et la vérité – de pousser le poète / l’artiste à assumer le sérieux du
réel. Avec sa revendication du sublime et du grotesque dans un nouveau
drame « monumental » de vocation totalisatrice, Victor Hugo entreprit
un premier règlement de comptes d’envergure contre la "ruse"
aristotélicienne poursuivie sous la bannière du classicisme.
Certes, le
théorème de Walter Benjamin selon lequel l’art aurait
définitivement perdu son aura
avec la reproduction mécanisée ne saisit qu’un seul aspect de
l’emprise de l’image sur la réalité, notamment celle de
l’œuvre d’art en tant qu’ « existence unique au lieu où elle
se trouve ».[7]
Toutefois il désigne le fait que l’art est devenu un moule vide
permettant de le transformer en instrument – et surtout en instrument
rhétorique. Fondane le met au point en disant que les
vérités de l’homme civilisé « se sont toujours
comportées comme si le signe intelligible qu’elles
étaient avaient épuisé le contenu du signifié » (FT 74). Ou pour le dire avec Clément
Rosset : l’art et l’écriture sont devenus
« grandiloquents ». Il s’ensuit que « la grandiloquence parfaite
figure en somme un cas extrême de divorce entre le réel et sa
représentation ».[8]
L’art devient irrévocablement
rhétorique – un aspect négligé des avant-gardes
Pereat
mundus, fiat ars – cette exclamation de Marinetti a une consonance profondément
eschatologique : il prône l’avènement d’une ère
nouvelle, notamment celle de l’art futuriste. Mais qu’est-ce que l’art
futuriste ? Voici notre
hypothèse : la differentia
specifica des œuvres artistiques ou littéraires des grands
mouvements d’avant-garde est le fait que les manifestes qui les
précèdent ou qui les accompagnent les constituent en tant
qu’œuvres d’art. Au fait, ce sont les manifestes et les autres
écrits sur l’esthétique, notamment les poétiques depuis
Aristote, qui développent des topiques (topicae) pour imposer une discursivité désignant
l’œuvre d’art en tant que telle. Dans le cas des avant-gardes ainsi que de
leurs précurseurs, c’est une discursivité qui exige la rupture
avec une tradition, in extremis la
fin d’un monde afin qu’advienne l’ART tel
qu’il est conçu par le mouvement en question.
Cela veut dire que dorénavant l’art se soumet de plus en plus au discours,
au commentaire. Ainsi, dans sa fameuse Histoire
de l’art de 1927, Élie Faure
constate pour l’art moderne :
« L’un
des plus impressionnants témoignages de l’inquiétude des
artistes, de leur besoin de rapprochement et d’entente, c’est leur disposition
à écrire sur leur art et leurs tendances permanentes ou actuelles
de leur art. Elle est commune à tous ceux des époques de
changement de système décisifs, les universalistes italiens, les
artistes français, anglais, allemands, de la fin du 18e
siècle, le passage du romantisme et du matérialisme aux
orientations d’aujourd’hui ».[9]
Le commentaire de Cioran sur
l’art de son temps et donc sur les avant-gardes est particulièrement
amer puisqu’il y voit une dégradation de l’art, une aliénation
à ce qui pourrait être son essence :
«[…] ce n’est plus l’œuvre qui compte mais le
commentaire qui le précède ou qui lui succède. Et ce qu’un
artiste produit de meilleur, ce sont ses idées sur ce qu’il aurait pu
accomplir. Il est devenu son propre critique, comme le vulgaire son propre
psychologue ».[10]
Ces témoignages
le prouvent : l’art est définitivement devenu rhétorique. Le
manifeste n’est pas seulement une partie intégrale de l’œuvre d’art, mais elle constitue celle-ci en
tant que telle ! D’ailleurs
Nietzsche avait déjà souligné que les artistes du 19e
siècle étaient devenus des « fanatiques de l’expression »
– et il a également dénoncé le principe de l’amplificatio et ainsi le caractère profondément
rhétorique de tout avant-gardisme en proclamant « la volonté
du grand style (quelques propositions
principales, et celles-ci unies dans la suite la plus rigoureuse) ; pas
d’esprit ; pas de rhétorique ». Si Nietzsche réclame un
« grand style » (appollinien), celui-ci préconise
l’expérience de l’absurde à travers le dionysiaque.[11]
Ce « grand style » est censé être l’expression
même d’une expérience existentielle.
Ou pour le dire avec Fondane : il ne se contente plus de communiquer
les images de ces fantômes que sont les poètes modernes, des
« images suscitées par leur vécu interne pour des faits
objectifs, leurs 'états d’âme' pour des événements
historiques » ; un tel style appartient à celui qui est
« le seul à faire du 'sérieux' du monde la matière
même de son poème » (FT 79). La vraie poésie s’annonce
donc dans les œuvres tournées vers la cruauté et la violence vécues, vers l’expérience du gouffre.
Les œuvres d’un
Baudelaire ou d’un Kafka lancent leurs lecteurs vers les régions
où règne l’anti-aisthesis,
c’est-à-dire la négation de la perception esthétique, donc
de l’aisthesis (terme résumant
les attitudes émanant de cette idée du beau qui s’est
formée d'Aristote à Kant et bien au-delà). Dans ce
dualisme réside une profonde préoccupation: communiquer le choc
causé par la rencontre avec l’existence sans le transformer en une
rhétorique qui serait pathétique. Des auteurs comme Baudelaire ou
Rimbaud, Dostoïevski ou Kafka, défendent l’espace poétique
en tant qu’espace respectant la liberté de leurs lecteurs qu’ils
invitent à l’aventure existentielle. Il s’agit – mutatis mutandis – de ce
"lieu" dont émerge toute parole, de cet ou-topos qu’Emmanuel Levinas appelle le « il y a » : le point de départ de toute
expérience humaine – et ainsi le moment de l’indicible messianique. Ceci
trouve son équivalent dans la poétique de Paul Celan qui demande
au poème de s’affranchir des tropes et des métaphores.[12]
Rompre avec l’esthétique
Le pathétique est donc le
style de la violence mise en œuvre in
actu et non point l’imitation (mimesis)
de la violence, ni le lieu où
s’exprime la violence vécue qui constitue la chanson humaine. Benjamin
Fondane l’a bien démontré en soulignant, dans son Baudelaire, que l’expérience du
gouffre n’exige pas forcément une forme littéraire nouvelle qui –
au fond – ne serait qu’une rhétorique nouvelle. On peut donc comprendre
cet argument de Fondane comme une critique d’un avant-gardisme en tant que démarche
rhétorique tournée vers cette amplification (amplificatio) qui caractérise le pathétique. Quand
les expressionnistes allemands comme le poète Gottfried Benn ou le
peintre Kandinsky ont proclamé l’universalité de l’avant-gardisme
de leur époque (y compris le futurisme et le cubisme), c’était
sous l’enseigne de ce pathos qui ne serait pas moins partagé par les
surréalistes.
Le
« nihilisme » de l’avant-gardisme commence au moment où
celui-ci renie la tradition du langage poétique – en littérature
comme dans tous les arts, y compris la musique. Tant que cette tradition
résumant « en latence » l’expérience humaine est encore
palpable à travers l’œuvre, il est « communication » ou
« communion » respectant la liberté de l’autre. Au moment
où toute trace d’une telle tradition paraît – ou prétend
être – effacée, aucun recul n’est plus possible. Le discours
devient usurpation de l’être : il nous enveloppe d’une couche
d’inauthenticité qu’il supplée à la "pureté"
d’une argumentation cohérente. Ou pour le dire avec Fondane : c’est
encore l’Esprit qui l’emporte en dernière instance.
Son Faux Traité d’esthétique, son Essai sur la crise de la réalité, est – en quelque
sorte – un anti-manifeste. Quoiqu’il prétende se démarquer d’un Laokoon ou de la querelle des anciens et des modernes, Fondane a
pris pour cible les manifestes de l’avant-garde, avant tout ceux du
surréalisme. C’est déjà à la première page
de son avant-propos, intitulé À
bâtons rompus, qu’on peut lire à propos de la
modernité :
« Notre
époque a tout remis en question, en tension ; il n’est valeur qui
n’ait été touchée, blessée ; l’Esprit ne peut
plus supporter les choses indifférentes ; il lui faut à tout
prix faire le point, savoir où nous sommes, distinguer – afin de
désunir – ce qui fait vivre de ce
qui fait mourir » (FT 23)
L’Esprit – dont il souligne qu’on « n’a jamais su ce que
représentait ce terme » – est dévoilé ici en tant que
topos résumant une topique, c’est-à-dire en tant que
facteur purement rhétorique : il cherche à assigner un lieu
à tous les manifestations. La métaphysique est
dévoilée comme un moule d’arguments vides face à
l’existence – c’est ainsi qu’on peut résumer la révolte d’une
pensée existentielle. C’est d’ailleurs Jean Dubuffet, artiste et
défenseur d’un art brut, qui
reprochera la même chose à la pensée occidentale: la
fragmentation des choses, de la vie « par son appétit de
cohérence, son illusion de cohérence ». [13]
Fondane s’en prend donc
à tout argument ayant la prétention de donner une explication
exhaustive de ce qui pourrait être l’art et la vie. Le surréalisme
ne lui sert que de bouc émissaire. Cette revendication d’une
cohérence théorique que Fondane distingue chez les
surréalistes désigne un discours basé sur une topique (« discursivité »)
sans faille qui se soumet toute éthique en la rabaissant au rang d’une
simple morale à l’intérieur de son système. Ses
idées sur l'art, Fondane les développe ailleurs : dans Rimbaud le voyou, dans
Comme dans tout
"vrai" traité, Fondane commence par l’évocation d’une
autorité qu’il démonte aussitôt : Platon. Il est bien
conscient du fait que Platon a banni le poète de sa République
puisqu’il connaissait sa vraie valeur – et donc le danger qui en résulte
pour la cohérence de son système. À l’instar de Platon,
les surréalistes veulent bannir la poésie de leur cité. Le Faux Traité est donc un plaidoyer pour la poésie
au-delà ou en deçà de ce hiatus la séparant du
réel, hiatus posé par l’esthétique.
Pour une
relecture de Fondane à travers quelques esthétiques à
bâtons rompus
Le philosophe dont la
pensée pivote autour du concept de l’événement cherche
à réviser le rapport que l’art et la philosophie entretiennent
avec la vérité. Comme Fondane, Alain Badiou distingue strictement
entre la connaissance philosophique et la connaissance artistique /
poétique. Et comme Fondane, il part d’une critique de Platon.
Dans le
« nouage » entre l’art et la philosophie, Badiou distingue trois
schèmes différents : (1) le « schème
didactique » qui présuppose que « l’art est incapable de
vérité ou que toute vérité lui est
extérieure » ; (2) le « schème romantique »
qui s’y oppose radicalement et dont la thèse est « que l’art seul
est capable de vérité » ; et finalement le
« schème classique » dont le but est de signer une sorte de
traité de paix entre art et philosophie puisque « le schème
classique déshystérise l’art ». Et avec cette approche
nosographique de l’art, Badiou prend encore la suite et le sillon du Faux Traité d’esthétique.
Au cours de son
exposé sur la confrontation entre la connaissance sous l’enseigne de
l’Esprit (Badiou : « connaissance discursive / dianoia ») et poésie,
Fondane, reprend le portrait du poète en schizophrène
dressé par Caillois tout en lui attribuant une autre signification. Chez
ce dernier, on peut déceler, selon Fondane, une erreur
fondamentale : bien que Caillois reconnaisse qu’il y a quelque chose comme
une essence de la poésie échappant
à
« Nous
désignons donc par le mot schizophrène un type humain qui a le
dégoût et la haine de l’existence, qui la poursuit avec
acharnement au nom d’une pensée évidée de tout contenu
sensible, appelé Esprit – type intellectuel tellement répandu
à notre époque, qu’il semble qu’il l’ait inventé. Mais,
bien que la création en série de ce type fût le but obscur
et obstiné de la pensée rationnelle, il n’a jamais
été avoué par une philosophie qui, sournoise,
prétendit toujours ne travailler que pour le plus grand bien de
l’existence » (FT 46)
Chez Alain Badiou, on peut
trouver une approche presque similaire : celui-ci compare le poète
(l’artiste) à l’hystérique qu’il oppose au maître – dans le
sens hégélien respectivement lacanien du terme :
« […]
philosophie et art sont historiquement couplés comme le sont,
d’après Lacan, le Maître et l’Hystérique. On sait que
l’hystérique vient dire au maître : 'La vérité
parle par ma bouche, je suis là,
et toi qui sais, dis-moi qui je suis'. Et l’on devine que, quelle que soit la
subtilité savante de la réponse du maître,
l’hystérique lui fera savoir que ce n’est pas encore ça, que son
là se dérobe à la prise, qu’il faut tout reprendre, et
beaucoup travailler, pour lui plaire ». [14]
Regardons de près ces
deux citations : dans les deux cas, le poète – l’artiste – est
posé comme un marginal défini par rapport à un
système rationaliste. Le Maître hégélien – ou lacanien – chez Badiou est le représentant
de l’Esprit dénoncé par Fondane.
Le cas extrême
d’une telle « existence manquée » – missglücktes Dasein –
c’est la schizophrénie. Alors, le malade est confiné dans
un monde définitivement inaccessible aux autres : dans le monde de
sa folie – seine Wahnwelt (les termes
allemands sont de L. Binswanger). À ce monde de la folie correspondent
non seulement des images chimériques ayant leur propre symbolisme mais
aussi une forme d’expression verbale s’exprimant en figures rhétoriques
particulières comme, par exemple, l’hyperbate. Cette rhétorique
de la folie donne avant tout un effet d’amplification hyperbolique – un effet
donc esthétique si l’on considère l’amplification novatrice comme
conditio sine qua non de l’expression
artistique.
En d’autres
termes : le discours du schizophrène est particulièrement
expressif – il s’ensuit un parallèle évident avec les modes
d’expression de certaines avant-gardes. Malgré la différence
entre les maladies en question établie par la nosographie psychiatrique,
les structures du discours schizophrénique et celles de l’hystérique
se ressemblent. Ainsi, on peut renoncer, dans le contexte de la présente
analyse, à une « anamnèse » proprement dite, puisque
seul le rapport au monde qui se cache derrière ses structures nous
intéresse ici : elles trahissent un mode d’existence particulier,
un mode d’existence qui est, d’après Laing et Gabel, disciples de Ludwig
Binswanger, caractéristique de la
condition moderne – mais elles ne sont « pathologiques » que dans la
mesure où elles s’avèrent d’avance inaptes aux formes
établies de la communication.[15]
Un aliéné mental n’est donc pas forcément un grand artiste
mais il le rejoint dans la solitude indispensable à la création . Ainsi, un artiste comme Jean
Dubuffet, qui prend l’esthétique à bâtons rompus,[16]
peut constater dans son essai Honneur
aux valeurs sauvages : « La création d’art, pour avoir son
plein intérêt, nécessite une concentration et une solitude
qui ne sont guère compatibles avec la vie sociale de nos artistes
professionnels ».[17]
Mais « le cas d’un véritable artiste est presque aussi rare chez
les fous que chez les gens normaux ». Un « schizophrène n’est
donc pas forcément un grand artiste. Néanmoins, on a une plus
forte chance d’un trouver un parmi les « fous » car
« Il
appartient à l’art, au premier chef, de substituer de nouveaux yeux
à nos yeux habituels, de rompre tout ce qui est habituel, de crever
toutes les croûtes de l’habituel, d’éclater justement la coquille
de l’homme social et policé, et de déboucher les passages par
où peuvent s’exprimer ses voix intérieures d’homme
sauvage ».[18]
Le portrait du poète en « hystérique »
ou en « schizophrène » renoue avec cette (auto-)
marginalisation du poète en tant que « maudit » ou
« voyou » (auto-) proclamé. Mais, comme le souligne Jean
Dubuffet, il ne s’agit point d’une définition ex negativo de ce qu’est l’art, puisque l’art est tourné
d’une façon particulière vers le réel :
« Le
seul art qui mérite ce nom et qui a quelque prise, est […] celui qui
s’applique à restituer l’exacte, la totale vérité des choses, et l’art n’aurait aucun sens s’il
n’était justement une voie de voyance et de connaissance par laquelle
l’homme s’efforce d’appréhender la vérité ».[19]
Et dans une asphyxiante culture, Dubuffet voit l’homme profondément
aliéné à la réalité. Il s’ensuit que
« L’homme de culture est aussi éloigné de l’artiste que l’historien
l’est de l’homme d’action ».[20]
Cela rappelle la définition de la culture proposée par Fondane
dans son écrit polémique L’Écrivain
devant la révolution (1935) : « le mot culture est une
sorte de mot magique qui désigne une opération de l’homme sur les
pouvoirs qui lui échappent, aux fins de réduction en signe »
(EdR 94)[21].
Dans son Faux traité, il
précise « l’idée que le civilisé se fait de
l’art : la contemplation d’une vérité
désaffectée, la consommation d’un réel mort » (FT
95). Dubuffet y oppose « un art de haute voyance et haut
délire » tel qu’on le rencontre chez les « sauvages »[22] dont la violence risque
de provoquer le rejet d’une société qui les assimile aux
aliénés. Cela rappelle bien le traité de Fondane sur
l’aliénation de l’homme moderne au réel. Cette aliénation
le pousse à chercher, à travers l’art, un "lieu" autre
que cet être qui lui est imputé par le discours rationaliste,
celui préconisant l’intelligibilité absolue des choses. En tant
qu’artiste, l’homme moderne cherche une autre réalité à
l’instar de celle des « primitifs » qui, par rapport à son
être (aliéné), se révèle comme
« non-être » ou « non-réalité »
(fictions, songes, images etc.) : « dans leur art, les modernes semblent fuir l’être véritable
de leur réel […], alors qu’ils
font leur dilection d’un art qui assure la primauté au non-être ».
Et cette aliénation causée par le réel imputé par
le discours rationaliste est à l’origine de l’esthétique :
« Le courant esthétique passe
de la réalité des primitifs dans la non-réalité des
modernes » (FT 97).
Il incombe à l’artiste de créer au lieu de fabriquer des signes. C’est à
travers les signes que l’homme se soumet à cette discursivité
appelée « éthique » ou « morale », et cette
éthique sera toujours ébranlée par les artistes et
poètes opposant au « sois bon, aime ton prochain » des
exclamations comme « soyez vampire » (Lautréamont) ou
« la femme est naturelle donc infâme » (Baudelaire), par
des artistes et poètes demandant « de nous révolter contre
la mort » (Rimbaud) : « Ce désaccord, il nous faudra le
tenir pour la différence spécifique qui joue dans les deux
manières vivantes et dissemblables
de rechercher les mêmes valeurs afin d’aboutir au même
terme » (EdR 85 sq.). Ainsi L’Art
brut préféré aux arts culturels signifie pour Dubuffet
une redéfinition à fond du rôle de l’art :
« C’est la raison d’être de l’art qu’il est un moyen
d’opération ne passant pas par le chemin des idées ». [23]
Quand Fondane s’en prend
au surréalisme, il pense certainement à l’ensemble des mouvements
d’avant-garde qui font valoir leurs -ismes
et dont le mouvement de Breton a été en quelque sorte la somme – résumant les apories des
avant-garde dites « historiques » en théorie ainsi que dans la
praxis poétique. C’est ici que
s’impose la comparaison de la polémique de Fondane avec les arguments du
Petit manuel d’inesthétique résumant
les positions des avant-gardes du siècle dernier :
« Les
avant-gardes du siècle, du dadaïsme au situationnisme, n’ont
été des expériences d’escorte de l’art contemporain, et
non la désignation adéquate des opérations de cet art.
Elles ont eu un rôle de représentation plutôt que de nouage.
C’est que les avant-gardes n’ont été que la recherche
désespérée et instable d’un schème
médiateur, d’un schème didacto-romantique. Didactiques, elles
l’étaient par leur désir de mettre fin à l’art, par la
dénonciation de son caractère aliéné et
inauthentique. Romantiques aussi bine, par la conviction que l’art devrait
renaître aussitôt comme absoluité, comme
vérité immédiatement lisible de soi-même. » [24]
Les avant-gardes
« historiques » ont suivi le romantisme en tant que révolte
anti-classiciste au nom de l’art – sans pourtant préciser ce qu'est
l’art tant vanté. Le pereat mundus
fiat ars est néanmoins l’expression d’une crise profonde de l’art
– à l’instar de cette crise qui
avait marqué l’entrée dans l’ère moderne proprement dite
à l’âge romantique. Fondane a rappelé la nature de ces
crises:
« La
première crise de la poésie a eu lieu au XIXe
siècle, et j’entends par ‘crise’ cette lutte de conflits devenue
interne, l’ennemi ayant trouvé le moyen de s’installer avec armes et
bagages au centre même de l’assiégé. Le romantisme
français marqua bien le déchirement philosophique social produit
par la grande révolution, mais ce fut au romantisme allemand – bien que
situé aux confins des lieux de bataille – ou peut-être à
cause de cela – qu’il échut la
tâche de prendre conscience de la rupture métaphysique qu’il avait
suscitée (…); c’est au point de croisement de ces deux courants, qui ne
font plus qu’un, la sécularisation du mythe chrétien, qu’il faut
situer l’origine de la crise qui porte le nom romantisme allemand » (FT
62sq).
C’est encore Alain Badiou qui
précise le problème majeur de l’avant-gardisme – tout en
s’avérant proche de Fondane – quand il souligne le dialogue de sourds
entre les mouvements d’avant-garde d’un côté et les
idéologies politiques de l’autre :
« Leur
limite [sc : des avant-gardes] a été qu’elles n’ont pu
sceller durablement d’alliance ni avec les formes contemporaines du
schème didactique ni avec celle du schème romantique.
Empiriquement : le communisme de Breton et des surréalistes est
resté allégorique, tout comme le fascisme de Marinetti et des
futuristes. Les avant-gardes ne sont pas parvenues, comme c’était leur
destination consciente, à être la direction d’un front uni
anti-classique. La didactique révolutionnaire les a condamnées
à raison de ce qu’ils avaient de romantique […]. Le romantisme
herméneutique les a condamnées à raison de qu’elles avaient de didactique […] ». [25]
Badiou reprendra –mutatis mutandis – un argument
déjà promulgué par Fondane : le fait que le
surréalisme se heurte à la morale du communisme. Là
où Badiou écrit « didactique » on peut lire avec
Fondane « morale ». Le côté romantique du
surréalisme, par contre, c’est la révolte affichée contre
la raison. Ainsi on peut lire dans le Faux
Traité d’esthétique :
« A
ces heures-là, il n’a que faire d’une liberté, d’une innocence,
d’une irresponsabilité qui se
passent de la direction et de la surveillance de l’Esprit, qui
échappent à la dialectique et à l’histoire, et donc
l’action exercée ne saurait emprunter aucune des vies royales par
lesquelles se justifie et se couvre de prestige notre conscience
rationnelle » (FT 71)
Voici la conclusion
formulée par Fondane : le surréalisme n’a pu échapper
à l’emprise du rationalisme, à la surveillance de l’Esprit,
étant donné qu’il n’a donné qu’une idée ex negativo de ce que c’est la
poésie – ou l’art . Le surréalisme a court-circuité
consciemment, et ainsi sous la surveillance
de l’Esprit, la raison : une entreprise qui ne saura expliquer le je ne sais quoi de la poésie. En
d’autres termes : Fondane souligne l’impasse de toute démarche
avant-gardiste prônant une eschatologie de l’art. Il n’y a point d’art
qui puisse suivre à la crise puisque le concept même de l’art est
dorénavant irréparablement lié à celui de la crise.
Les mouvements d’avant-garde, dont le surréalisme est devenu le
schibboleth, ont perdu leur impact novateur. C’est ainsi qu’il faut comprendre
le bilan tiré par Badiou, bilan que Fondane aurait signé sans
toutefois reprendre le ton eschatologique dont il est teint:
« Les
avant-gardes on aujourd-hui disparu. La situation globale est finalement la
suivante : saturation des trois schèmes hérités,
clôture de tout effet du seul schème tenté en ce
siècle, qui était en fait un schème synthétique, le
didacto-romantisme .[26]
Ce constat ne signifie point la
fin de l’art, mais la nécessité de redéfinir le concept de
l’art. Ce n'est donc point un hasard si
le nombre d’écrits sur l’art susceptibles d'être situés dans le sillage du Faux Traité, se multiplient en marge d’un postmodernisme dont les
théories s’avèrent de plus en plus insatisfaisantes. Les
écrits esthétiques de Dubuffet ou de Badiou en témoignent.
Et pourtant ils ne contiennent aucune
référence à Fondane. C’est pourquoi il faut
particulièrement relever le livre de Paul Audi : Créer, paru en 2005, qui se réfère
explicitement au Faux Traité
d’esthétique ainsi qu’à Baudelaire
et l’expérience du gouffre
– tout en s’appuyant sur Nietzsche et Schopenhauer. L’acte créateur de
l’artiste est perçu ici comme un changement qui n’opère pas sur
le plan des signifiants, mais comme un changement dans le réel qu’il
saisit. Le « sens » du produit de la création est donc
déterminé ainsi : « [...] le sens a bon se montrer
d’emblée signifiant, il n’est jamais plus significatif par nature ;
si bien que pour qu’il le devienne, significatif, il faut qu’il lui arrive
quelque chose de plus. Un événement supplémentaire. Un
événement nommé création ».[27]
L’événementiel de l’art est également
présent dans la théorie de Badiou selon laquelle l’œuvre
d’art « est à la fois une vérité et
l’événement qui origine cette vérité » [28]. Walter Benjamin n’a
pas moins misé sur l’ « événement » – dans
le sens le plus large du terme. De plus Benjamin, dans le « faux
traité » qu’est son essai sur L’Art
à l’époque de sa représentation mécanisée ne soulève pas le problème de
la création. Il en est de même, en fin de compte, avec Rosset qui
traite bien le problème de la représentation. Mais pour lui, le
philosophe qui n’est pas tout d’abord « poète » ou
« artiste », le hiatus par rapport au réel ne permet qu’une
issue apocalyptique, un événement
dont l’évocation engendre de la panique : « La
coïncidence du réel et de sa représentation, qui
détermine la panique, définit aussi, la manière plus
générale, tout ce qui relève de la catastrophe ».[29]
Sans vouloir l’avouer, le philosophe s’arrête donc là où
Fondane, le poète-philosophe, cherche à situer le
poète : au cœur même de ce hiatus. « Mais pour que
l’art puisse servir d’exutoire, écrit-il déjà dans l’Écrivain devant la révolution,
pour que l’artiste puisse remplir sa fonction d’égoutier, il doit
prendre sur lui-même de vivre les tourments, les angoisses, les crimes de
l’homme » (EdR 87). Cela demande plus que de descendre dans la rue et
tirer dans la foule : un tel acte est aussi rhétorique que son
évocation. Vivre le crime ne signifie pas le commettre, mais non plus
s’en défaire en le transformant en hyperbole rhétorique.
Dictée par
Les surréalistes, chantres de
l’inconscient, ne peuvent se passer de
S’appuyant entre autres
sur Fondane, Paul Audi, esquisse une « esth/éthique » dans le
but « de 'voir' l’homme (c’est-à-dire de concevoir son essence)
à partir de cette
possibilité supérieure où son existence ose et gagne le
chaos et s’avère ainsi parfaitement créatrice ».[30]
Selon Audi, on peut trouver une telle approche
« esth/éthique » dans Baudelaire
et l’expérience du gouffre
ainsi que dans le Faux Traité, dans lequel Fondane exprime
« ses réserves quant à la 'fausse' autonomie de
l’esthétique par rapport à l’éthique, ou bien quant
à la non moins 'fausse' indépendance de l’œuvre d’art par
rapport à la vie de son auteur » – tout en soulignant « le
lien entre ces pôles en apparence antagonistes ayant pour nom l’acte spirituel ».[31]
Par la création, d’après Audi, on cherche à « se
défaire de soi », donc à s’affranchir de ce « moi
haïssable » qui n’est qu’un topos créé par
« La
poésie cesse d’être quelque chose de positif, dès que, pour
des raisons éthiques, le poète cesse de lui faire confiance. Alors,
mais alors seulement, le mal apparaît, et la hideur de ce monde, et le
réel rugueux à étreindre. Rimbaud a voulu conclure hors de
la poésie ; il a, du même coup, tué sa
poésie ; avec elle, il a tué ce qui donnait un sens à
son existence, à l’existence ; il a libéré de la
boîte de Pandore le flot effrayant du réel rugueux à
étreindre, le flot de la pensée éthique qui prend ses
désirs pour ceux de la réalité profonde » (FT 88).
[1] Walter Benjamin,«L'Oeuvre d'art
à l'époque de sa reproduction mécanisée». Ds. : Ecrits
français, Gallimard, 1991, p.140-171.
[2]
André Breton, Second Manifeste du surréalisme. Ds. : Œuvres
complètes I, Gallimard, 1988, p. 775-828.
[3]
Benjamin Fondane, Faux Traité
d’esthétique, Paris- Méditerranée, 1998 – cité
dans le texte : FT.
[4] Cf.
Gérard Genette, L’Œuvre de
l’art I. Immanence et transcendance,
Seuil (coll. Poétique), 1994, p. 286.
[5] Cf.
Roland Barthes, « L’Ancienne Rhétorique. Aide-mémoire », ds. : Recherches
rhétoriques ( Communications 16),
Seuil, 1994, p. 256-340.
[6] Alain
Badiou, Petit Manuel
d’inesthétique, Seuil , 1998, p. 26.
[7] W. Benjamin,
« L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction
mécanisée », op. cit., p. 140.
[8]
Clément Rosset, Le Réel.
Traité de l’idiotie, Minuit, 1997 / 2004, p. 105.
[9]
Élie Faure, L’Histoire de l’art.
L’Art moderne II, Denoël / Gallimard (folio essais), p. 280.
Ajoutons qu’en littérature, ce phénomène a
déjà accompagné l’avènement de l’âge
classique.
[10] E. M.
Cioran,
[11] Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Böse. Ds.: KSA 5, p. 202 (n° 206); Nachgelassene
Fragmente 1885-1887. Ds. : KSA 12, p. 303; Die Geburt der
Tragödie. Ds. KSA 1,
p.52-57 – tous: München: dtv/de
Gruyter, 1988.
[12]
Emmanuel Levinas, De l’Existence à
l’existant, Paris, Fontaine, 1947, p.100 ; Paul Celan, « Der
Meridian ». Ds. Gesammelte Werke III, Frankfurt a. M.: Suhrkamp (st) 2000, 187-202, 199.
Ces arguments ont été développés dans Till R.
Kuhnle : « Die permanente Revolution der Tradition – oder die
Wiederauferstehung der Kunst aus dem Geist der
Avantgarde? ». Ds. : H. V.
Geppert, Hans et H. Zapf (dir.): Theorien
der Literatur II, Tübingen, A. Francke, 2005, p.95-133.
[13] Jean Dubuffet, Asphyxiante Culture, Minuit, 1968 /
1986, p.44.
[14] A. Badiou, op. cit , p.8sq.
[15] Cf. Ludwig Binswange,: Drei
Formen des missglückten Daseins [1956]. Ds. : Ausgewählte
Werke 1. Formen des missglückten Daseins, Heidelberg, Asanger, 1992;
Ronald D. Laing, The Devided Self. An
Existential Study in Sanitiy and Madness,
[16] Une série
d’entretiens a été publiée après la mort de Dubuffet
sous le titre Bâtons rompus
(Minuit, 1986) – titre choisi par
l’artiste lui-même !
[17] Jean
Dubuffet: « Honneur
aux valeurs sauvages ». Ds. : L’Homme
commun à l’ouvrage, Gallimard, 1999 ,
p.93-118.
[18] Op. cit., p.115.
[19] Op. cit., p.117.
[20] J.
Dubuffet, Asphyxiante Culture, op.
cit., p.16.
[21]
Benjamin Fondane, L’Ecrivain devant
[22] J.
Dubuffet, « Honneur aux valeurs sauvages », op. cit., p.104.
[23] Jean
Dubuffet, « L’Art brut
préféré aux arts culturels ». Ds. : L’Homme commun à l’ouvrage, op. cit. , p.
87-92.
[24] A.
Badiou, Petit Manuel
d’inesthétique, op. cit. , p.18sq.
[25] Op. cit. , p.19.
[26]
A.Badiou, Petit Manuel
d’inesthétique, op. cit. , p. 19.
[27] Paul
Audi, Créer,
[28] A.Badiou, op. cit. , p.24..
[29] C.
Rosset, op. cit.
p., 105.
[30] P.
Audi, op .cit.,
p.59.
[31] Op .cit.,p. 224.
[32] Op. cit.,p. 231.