
Monique Jutrin
SUR LES TRACES DE RIMBAUD LE VOYOU
Aux prises avec le monde à travers son poème,
aux prises avec le poème à travers sa vie [1]
A partir de quel moment Rimbaud s'est-il mis à
préoccuper Fondane et comment l'a-t-il "hanté"
jusqu'à la fin? Car, à l'origine, la figure de Rimbaud
apparaît de manière floue, ses contours sont imprécis. Il
semble qu'il soit dissimulé sous un discours qui l'occulte et le masque.
Comment Fondane a-t-il découvert la dimension tragique de Rimbaud,
faisant d'une Saison en enfer le texte central d'une expérience
existentielle?
Première constatation, assez surprenante : durant
l'époque roumaine Fondane semble ignorer Rimbaud, alors que Baudelaire
l'obsède déjà. Dans Images et Livres de France
(1922),[2]
deux brèves mentions, visant "la théorie des Voyelles"
de Rimbaud qui, selon Fondane a nui à l'auteur.[3]
En se détournant de Rimbaud, Fondane aurait-il suivi Remy de Gourmont?
En effet, dans Le Livre des masques, Gourmont évoque Rimbaud avec
condescendance et réticence, comparant l'impression qu'il suscite
à celle que l'on ressent devant "un crapaud pustuleux". Et
Fondane lui a sans doute emprunté le terme de " voyou".[4]
Selon Petre Solomon[5], c'est grâce au
poète Alexandru Macedonski (1854-1920) qui fréquenta les
symbolistes français et belges, que Rimbaud est entré dans le
conscience littéraire roumaine. Dans un article de 1895, Macedonski
mentionne le fameux sonnet des voyelles, tout en critiquant la théorie
que les symbolistes fondent sur lui. Entre 1905 et
Que conclure ? Rimbaud était loin d'être
inconnu en Roumanie avant 1925, mais il semble en effet avoir été
occulté par l'importance accordée au sonnet des voyelles.
1925 - 1930 : Emergence de Rimbaud
Peu après son arrivée à Paris,
Fondane commence à rédiger un texte resté inédit,
qu'il intitule déjà : Faux Traité d'esthétique.[7]
On y trouve une première trace d'intérêt pour Rimbaud, mais
il s'agit d'un jugement assez sommaire;
Rimbaud est présenté comme un héros du mouvement
Dada : "apologie volontaire et réfléchie du
vagabondage". Evoquant son abandon de la poésie, il le
présente ainsi : "Il eut une singulière vision qui tarit
trop tôt. Il crut que son art n'était que ce qu'il y avait en lui
de sa vie morbide : il fut logique avec lui-même, lorsqu'il crut ne plus
rien avoir à dire, il se tut; c'est là tout le secret de
Rimbaud." Dans ce même essai, la figure de Chestov apparaît
elle aussi de manière
étrange, incarnant "l'esprit de Dada".
Nous savons que Fondane ne découvrira vraiment
Chestov qu'à partir de 1927, ainsi qu'en témoigne la fameuse
lettre de janvier 1927 :
"Vous me
faites non seulement comprendre Nietzsche, Tolstoï, etc…mais aussi des
hommes auxquels vous n'avez pas pensé, Rimbaud, Baudelaire. J'ai eu
même un instant l'idée de vous soumettre quelques textes, de vous
intéresser à Rimbaud par exemple, tant votre pensée me
semble de nature à pouvoir éclaircir certains grands
mystères."
Serait-ce Une
Saison en enfer que Fondane est tenté de faire lire à
Chestov? C'est en effet à travers
la philosophie de la tragédie que Fondane a
déchiffré ce texte. Désormais Rimbaud a trouvé sa
place sur l'échiquier des héros tragiques.[8]
Chestov s'est fort intéressé à Rimbaud le voyou,
ainsi qu'en témoignent les Rencontres avec Chestov.
Notons que c'est aussi à partir
de 1927 que Fondane commence a
être obsédé par la figure d'Ulysse, au moment
où il commence à rédiger son œuvre poétique en
langue française. Si Fondane, à l'instar de Rimbaud, a
été tenté par le silence, il ne s'y est pas
résigné. Ou plutôt, comme il l'affirme dans sa
préface à Privelisti, qui date probablement de 1929,
" c'est la poésie qui est revenue, sans frapper à la porte,
comme un puits artésien". Il y évoque également
"l'ami mystérieux qui lui a jeté une bouée de
sauvetage". D'autre part, rejetant la poésie qu'il avait
admirée jusqu'alors, il ne retient que deux noms : "avec Baudelaire
et Rimbaud seuls pointait une lueur de vérité." Ajoutons que
le poème liminaire de Privelisti, le seul poème
récent du recueil, porte un titre bien rimbaldien : "Parada",
et que le dernier vers provient du "Bateau ivre" : Baisers montant
aux yeux des mers avec lenteur[9]
.
Le premier texte critique où
l'on comprend que Fondane s'interroge sérieusement sur Rimbaud, c'est
"Signification de dada". Ce fragment publié posthumement n'est
pas daté;[10]
une allusion au Chien andalou de Bunuel, sorti en 1928, permet de le
situer. y présente
"l'esprit dada" que le
surréalisme a "tout fait pour étouffer". Et c'est sous
le signe de "mort à l'art" , qu'il cite pour la
première fois le prologue d'Une Saison en enfer :
J'ai
assis
"Que
Rimbaud change de champ d'expérience, qu'il substitue une
activité de commerçant, d'explorateur, à son
activité poétique, il est toujours là, devant nos
yeux."
Ainsi,
commence à poindre pour Fondane le visage d'un Rimbaud tragique. Fondane
souligne que peu importe si Rimbaud a voulu se marier ou s'il a voulu se
convertir. L'essentiel est dans son expérience. La fameuse
théorie du voyant pourrait donner l'apparence d'être une
théorie esthétique parmi d'autres. Or l'extrême
lucidité du poète, affirme Fondane, lui permet de prévoir
la "non-réussite"[11].
De toute évidence, conclut Fondane, Rimbaud "piétine toute
trace de miracle." Et de rapprocher l'expérience rimbaldienne de
celle de Nietzsche qui lui aussi "s'est implanté des verrues sur le
visage".
Dans une lettre de février 1930
à Claude Sernet, l'on peut lire :
"Moi
je donne le dernier coup de main à mon Rimbaud le voyou ; je
détache le Rimbaud vrai du Rimbaud faux, je sors Rimbaud de sa
théorie du voyant, je porte plainte en escroquerie contre les
surréalistes, contre Breton et le commerce au miracle." En mars
1930, Fondane semble avoir trouvé un éditeur, puisqu'il annonce à sa sœur
Rodica que son livre va paraître Au Sans Pareil.[12]
Ce projet d'édition
échoua, car fin mai 1932 il écrit à Jean Ballard
que son Rimbaud doit paraître "un jour" chez Gallimard. L'on
suppose que Boris de Schloezer s'était entremis auprès de Jean
Paulhan, car dans une lettre du 29
octobre 1933, Paulhan confie à de Schloezer :"Le terrible, chez
Fondane, c'est qu'il vient toujours après quelqu'un : il écrit
Ulysse après Ulysse, Rimbaud le voyou après Rimbaud le
voyant."[13] Dans une lettre du 12 juin 1933, Fondane
informe Jean Ballard que le livre paraîtra chez Denoël, et l'on
comprend que le directeur des Cahiers du Sud fut le "moteur du
rapprochement"avec Denoël. Le livre paraît fin 1933, et une
lettre de Line à Rodica nous apprend que c'est un véritable succès : il est exposé
dans toutes les librairies du Quartier Latin. Une autre lettre de Line
annoncera en 1936 que le livre est épuisé.
Malgré l'accueil chaleureux de
la critique, Fondane fut déçu de la réception du livre. A
l'instar de Chestov il déplora que sa "question" n'avait pas
été entendue. Car il avait écrit ce livre contre Claudel,
contre Rolland de Renéville, contre les surréalistes, et surtout
contre Breton. Pourquoi? Pour venir au secours de Rimbaud. Or, son cri n'a pas
été perçu. Plutôt que de prendre parti, les
critiques ont préferé donner raison à tout le monde.
"Rimbaud pour moi n'est pas un cas, c'est mon cas", écrit-il
dans un texte qui semble avoir été destiné aux Cahiers
du Sud.[14]
Comme il le fera pour Baudelaire et l'expérience du gouffre, il
nie que ce soit un ouvrage de critique littéraire : "C'est un acte
de volonté, l'acte par lequel j'essaie de dégager ma
destinée."
1933 : Rimbaud le voyou
Sans Dieu, plus rien ne lui reste que
En fait, le Rimbaud de Fondane est une
figure d' "insolent"[15],
dans tous les sens du terme : un être qui " s'encrapule", tout
en étant dévoré par une hybris insatiable. Ainsi
s'explique qu' Une Saison en enfer constitue le texte central selon Fondane[16].
Car Rimbaud est poète par hasard : la poésie ne
peut étancher sa soif, la religion ne peut le satisfaire. Et de citer :
"J'attends Dieu avec gourmandise." La plupart des chapitres de R.V.
s'ouvrent avec en exergue une citation provenant d'Une Saison en enfer , ou
parfois des Illuminations.
C'est dans les chapitres XIII et XIV
que Fondane développe son
idée principale, que nous résumons : Rimbaud est le
représentant le plus pur de la révolte contre l'Anankè. Le
véritable Rimbaud, c'est celui de
Selon Fondane, Rimbaud semble parfois
près de le comprendre. Ainsi,
dans le chapitre XXIV, où Fondane oppose la révolte de Rimbaud
à celle de Lautréamont, l'on peut lire : " C'est l'esprit et
la minute d'éveil qu'il ambitionne, l'esprit par lequel on
pourrait aller à Dieu, s'il n'y avait cette sacrée
Nécessité, (…)"(p.134)[17]
.
L'on reconnaît ici la
pensée de Chestov, celle qu'il a déjà
développée dans son texte sur Husserl : Memento Mori, et
que l'on retrouvera dans ses
écrits ultérieurs. L'origine de ces métaphores du sommeil et de
l'éveil se trouve apparemment dans les Evangiles.[18]
Le terme grec désignant l'éveil est : egregorsis. Et c'est
ce terme que Chestov reprend en se référant à Plotin. Pour
Chestov, l'éveil, c'est l'accès à la seconde dimension de
la pensée, c'est l'abandon de la pensée
réfléchissant sur le monde, pour entrer en contact direct avec
Dieu.
En effet, Fondane avait
souligné dans
"Mais
je m'aperçois que mon esprit dort. S'il était bien
éveillé (…), nous serions bientôt à la
vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant!
(…)
C'est cette
minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté! – Par
l'esprit on va à Dieu!" ("L'impossible").[20]
Prolongeant la métaphore du
sommeil, apparaît à la fin du chapitre XXVII la notion de Stupeur,
extraite des Illuminations : "Qu'est mon néant, face
à
La stupeur, altération de l'état de la
conscience, désigne aussi un état de stupéfaction profonde
devant un évènement qui vous dépasse et vous
anéantit. Quant au néant, s'agit-il du non-être, ou faut-il
comprendre ce terme comme "inanité de tout ce qui n'est pas
Dieu"? En tous cas, selon le commentaire de Fondane, du néant
Rimbaud peut être sauvé, mais
1933 - 1944
Dès lors Rimbaud ne quitte plus
l'univers de Fondane, qui le relit ensuite à la lumière de la
pensée de participation de Lucien Lévy-Bruhl. Le nom de Rimbaud
apparaît dans la préface
à
De plus,
"Je est un autre " est cité pour intervenir dans le
débat des surréalistes concernant les ratures du poème :
"Celui qui retouche le poème c'est encore l'Autre; et ce qu'il
retouche, qu'il élimine, c'est encore et toujours le Je." [22]
Durant la guerre
Fondane avait entrepris de remanier son livre, mais ne put achever ce projet.
Dans sa dernière lettre de Drancy (29 mai 1944) l'on peut lire :
Pour une
réédition de Rimbaud le voyou, je voulais préparer un
nouveau texte. L'éditeur pourra faire état
séparément des corrections et des chapitres inédits que
l'on retrouvera. Mais il faudra laisser l'ancien texte presque exact.
L'exemplaire remanié par Fondane est
conservé dans les archives de Michel Carassou et nous en
possédons une photocopie. Les remaniements opérés par
Fondane sont-ils significatifs? Sur quoi portent-ils? De manière
générale, Fondane s'efforce surtout de préciser sa
pensée, il l'affine, il l'approfondit surtout par rapport à sa
conception de l'expérience poétique. Rappelons qu'en même
temps sa réflexion sur Baudelaire
et l'expérience du gouffre,[23]
alimente la réécriture de R.V. Il supprime aussi des
passages avec lesquels il n'est plus en accord, et réduit la part de
polémique avec Breton et Claudel.
D'autre
part, de nouveaux livres ont paru, dont Fondane veut rendre compte.
Modifications de la seconde édition
L'on se souvient du début de cette lettre de
janvier 1944 à Boris de Schloezer où Fondane exprime son
désir de recommencer tous ses livres à l'infini : "Comment
avoir une pensée finie sur quoi que ce soit? " Aussi est-il
difficile d'obtenir une image claire du projet de remaniement de R.V. :
de ce travail inachevé il nous
reste un exemplaire du livre de 1933,
annoté, commenté, avec des ajouts et des passages barrés.
Seule la préface avait été réécrite, ainsi
que les nouveaux chapitres IV à
VIII, reproduits dans la deuxième édition. Tentons de montrer
l'essentiel des remaniements à l'aide du tableau suivant :
|
Edition de 1933 |
Projet de la seconde édition |
|
|
Ajout d'un sous-titre sur la couverture Ajout d'un sous-titre sur la page de garde |
|
|
Préface de la seconde édition (publiée) |
|
Notes biographiques→ |
Chap. I (peu modifié) |
|
Chap.I Importance de Rimbaud et
polémique→ |
Chap. II (peu modifié) |
|
Chap.II Philosophie de la tragédie → |
Chap.III (peu modifié) |
|
ChapIII "Le révolté d'avant toute
expérience"→ |
Chap.IV et V refaits et
publiés. |
|
|
Chap.VI et VII : nouveaux chapitres sur l'expérience
poétique (publiés) |
|
Chap.IV et VII La lettre du Voyant → |
Chap.VIII refait et publié |
|
Chap. V et VI Baudelaire |
"A refaire" |
|
Chap.VIII Le Voyou → |
Peu modifié |
|
Chap IX Le Paradis |
Fort modifié |
|
Chap.X Métaphysique et
éthique→ |
"A revoir" |
|
Chap.XI La conversion → |
"Déplacer vers la
fin" |
|
Chap XII La religion de Rimbaud → |
Peu modifié |
|
Chap XIII à XXII Une Saison en enfer→ |
Peu modifiés |
|
Chap.XXIII La mort → |
Peu modifé |
|
Chap.XXIV Lautréamont → |
Peu modifié |
|
Chap.XXV Le suicide→ |
Peu modifié |
|
Chap.XXVI Mise au point :l'homme tragique |
"A refaire" |
|
Chap.XXVII Le réveil et la stupeur→ |
Peu modifié |
Sur la
couverture : ajout d'une citation sous le titre : "Un
tas de choses que ça fait
pitié". Cette citation, provenant d'une lettre à Izambard,
figurait déjà en exergue au premier chapitre. Elle n'a pas
été reprise dans la seconde édition.
Sur la
page de titre : ajout d'un sous-titre : "-et l'expérience
poétique-", qui figure dans la deuxième édition.
C'est un ajout significatif : si, dans la première édition,
l'expérience centrale était celle de l'homme tragique, la seconde
version se focalise davantage sur la
nature de l'expérience poétique elle-même.
Sur la
page de garde : indications de citations à ajouter : des extraits du livre de
Chestov sur Kierkegaard, de Crainte
et tremblement de Kierkegaard, ainsi que du livre d'Etiemble.[24]
(v.photo 1)
Dans les
pages de garde qui suivent, un long
ajout inédit où Fondane repose la question de l'énigme de
Rimbaud, de son silence, et la creuse en profondeur :
"Nous
ne pouvons pas l'expliquer. Voyons si, par contre, il peut expliquer, lui, ou
éclaircir, quelques-uns de nos problèmes. (…) Ce n'est pas parce
que Rimbaud est COMME TOUT LE MONDE que nous comprenons quelque chose à
son aventure : c'est parce que 'tout le monde a, en soi, larvaire,
inhibée, la possibilité d'un Rimbaud, que nous le suivons. Il
faut le diminuer, lui, pour le faire entrer dans nos cadres, il nous
faut nous dilater, nous, et
rompre nos cadres, nous prolonger par une ligne de pointillés non point
infinie, mais indéfinie, pour le rejoindre.' "
Fondane ne
prétend pas "expliquer" Rimbaud, mais le comprendre.[25]
Peu importe si "l'objet sera mal saisi", il ne sera pas
détruit. Il s'agit, pour Fondane, qui emprunte une métaphore
à la radio, de trouver "la longueur d'onde" que Rimbaud
utilise.
La
préface à la seconde édition. Fondane y exprime sa
déception d'avoir été mal compris et revient on ne peut
plus clairement sur son intention : "Avec quoi ferait-on une biographie,
sinon avec sa propre vie? "
Ensuite les
notes biographiques deviennent le premier chapitre, et le premier chapitre
devient le second, déplaçant
les suivants. Peu de corrections dans les deux premiers chapitres. Par
contre les anciens chapitres III, IV, V,VI et VII ont
été entièrement refaits et publiés dans
l'édition de 1980. De surcroît l'ancien chapitre IV,
consacré à "La lettre du Voyant", devient le chapitre
VIII. L'analyse y est beaucoup plus
approfondie, montrant mieux la rupture contenue dans ce texte, qui permet de
prévoir à la fois l'échec de la tentative et l'abandon de
la poésie.
Fondane
reprend et développe dans les nouveaux chapitres IV et V la notion de
révolte du héros tragique ( sujet de l'ancien chapitre III), celle du
"révolté d'avant toute expérience".[26]
Quant
aux anciens chapitres V et VI, où Rimbaud et Baudelaire étaient
rapprochés en raison de leur "tempérement
métaphysique", ils devaient être réécrits.
Fondane avait barré dans la première édition tout ce qui
concerne Baudelaire et avait écrit : "Refaire le chapitre sur
Baudelaire". Parmi les notes manuscrites citons :
"Baudelaire
et la poésie du malheur. Du sublime à
Une
citation de Blake :" L'art doit détruire la réalité
en rétablissant l'unité divine." (V.photo 2)
L'ancien
chapitre VII est versé dans le nouveau chapitre VIII, consacré au Voyant.
L'on remarque que Fondane rassemble dans un même chapitre des notions
parfois éparses.
L'ancien
chapitre VIII, contenant la définition du voyou, n'est pas modifié.
Le
chapitre IX, consacré au Paradis, devait être remanié.
En
tête du chapitre X, il écrit : "A revoir. Ne pas
confondre métaphysique et catégories de la foi, ni le réel
avec l'éthique. "
Le
chapitre XI, au sujet de la "conversion", avait été
modifié, bien que l'essentiel soit conservé. Fondane écrit
: "Voir si l'on peut mettre le chapitre sur la conversion vers la fin du
livre."
Les chapitres XII à XXV, qui constituent la
partie centrale du livre, et portent sur la lecture de
Par contre le
chapitre XXVI, l'avant-dernier, qui constitue une mise au point sur Rimbaud
type de l'homme tragique a été fort modifé : certains
passages sont barrés, parfois un NON apparaît dans la marge.
Fondane prend à partie Etiemble et Gauclère qui traitent Rimbaud
"d'inadapté". A nouveau il se reproche d'avoir lui-même voulu expliquer Rimbaud :
"J'ai
essayé de rendre Rimbaud intelligible, mais le rendre intelligible,
c'est le perdre. Voyez depuis qu'on ne le comprend pas, l'action qu'il exerce
!"
Le chapitre XXVII, qui se
termine sur la notion de Stupeur, est
peu modifié.
Quant aux
notes reproduites à la fin du volume, elles sont conservées, sauf
la note J du chapitre XVI. Fondane indique parfois : à revoir.
Ajoutons toufefois qu'il n'est pas
certain que Fondane s'en serait tenu à ces remaniements.
Pour ne pas conclure
Tout comme celle d'Ulysse, la figure de Rimbaud aura
poursuivi Fondane durant quinze ans. Elle finit par incarner pour lui
l'expérience poétique elle-même, dans ce qu'elle a de plus
insaisissable. Ce qui fascine Fondane,
c'est que Rimbaud n'ait mis que trois ans à vivre une
expérience unique dans l'histoire de la poésie.
Il en veut aux critiques ayant fait de Rimbaud un lecteur
de philosophie et de kabbale; dans une note pour le nouveau chapitre V il écrit :
"Remarquez la consistance substancielle des propositions de Rimbaud. Il
touche à la pointe même des questions, et cependant il ignore
avoir posé ces questions. C'est un ignorant. Les esprits qui lui ont
fait lire
Citons un ajout important où Fondane
définit "le
tempérament métaphysique"[27]:
"Il ne s'agit pas d'une attitude mentale qui ne veut
que le pur connaître, mais d'une volonté de se mettre en cause, de
se créer, d'être – une action sans laquelle on n'est pas .[28]
(…). "
L'on a
l'impression qu'il vit le drame de Rimbaud "en temps réel",
"en direct".[29]
Dans les remaniements du livre, il insiste sur la nécessité de ne
pas pulvériser l'objet de sa réflexion, de le maintenir vivant en
le projetant devant nous. Et de montrer Rimbaud "aux prises avec le
monde à travers le poème, aux prises avec le poème
à travers sa vie." Car "c'est au poème qu'il demandera
le secret du vivre."[30]
Si le poème est consubstantiel
au poète, et lui est en même temps inconnu, c'est le poème
qu'il faut interroger pour y lire son
destin. Fondane est encore plus explicite dans une note trouvée dans un
carnet de travail (1943) :
"Rimbaud
écrit-il dans ses poèmes
ce qu'il a l'intention de faire ou réalise-t-il leur promesse
- après-coup - devient
ce qu'il a chanté? Qui le saura? ."
Enfin, dans
un ajout à l'ancien chapitre XXVI l'on peut lire :
"Comme
le spectateur au drame on vit, haletant, de la vie son héros (sic), sans se demander :
que faire ? Je ne sais si à la fin il triomphera – je suspends la
fin."


Photo 1 : Page de garde
Photo 2 : Chapitre VI
[1]Rimbaud le
voyou, Plasma,1979,p193 (chapitreVII remanié).
Désormais abrégé : R.V.
[2]Images et Livres de
France,
Paris-Méditerranée, 2002. Traduit du roumain par Odile Serre.
[3] C'est dans le chapitre
consacré à
[4] Notons que Fondane cite
Gourmont dans "les notes biographiques" servant
d'introduction à R.V. Benedetto Croce reprend aussi le
terme de "voyou" dans un article de 1917.
[5] Petre Solomon,
"Rimbaud en Roumanie", Rimbaud Vivant, no30, 1991.
Nous remercions André Guyaux qui nous a communiqué cet article.
[6] Fondane collabora
à cette revue et correspondit avec Densusianu entre 1914 et 1915.
[7] J'ai
présenté ce texte et en ai publié quelques extraits dans
le Cahier Benjamin Fondane no 5.
[8] Dans la note accompagnant
le chapitre XX de R.V. Fondane affirme que ce livre n'aurait
peut-être pas été écrit "sans l'impulsion de la
pensée fécondante de Léon Chestov." D'autre part il avait envoyé à Victoria
Ocampo, sous forme de lettre un projet de préface à R.V.
où il affirme que ce livre serait né d'une discussion avec elle.
[9] Ce poème
résulte du remaniement d'un brouillon de 1918 : huit strophes sous le
titre de "Biblie"(p.467).
[10] Publié pour la
première fois par Michel Carassou dans
Fondane et l'avant-garde, Paris-Méditerranée, 1999.
[11] A la même
époque Fondane s'intéresse à la notion d'échec dans
un article sur Reverdy publié dans Integral en avril 1928.
[12] Rimbaud
le voyant de Rolland de Renéville avait paru en
1929 chez cet éditeur.
[13] Cette lettre, qui m'a
été communiquée par Olivier Salazar-Ferrer, se trouve
à
[14] Publié dans Le
Voyageur n'a pas fini de voyager, Paris-Méditerranée, 1996,
p.105.
[15] Nous renvoyons le
lecteur à : Michel Meyer, De l'Insolence. Essai sur la morale et le
politique, Grasset, 1996.
[16] Notons que l'essai de
Raymond Clauzel : Arthur Rimbaud et une Saison en enfer, que Fondane
avait annoté, est également centré sur
[17] Citons encore page 106 : "Dieu, pour Rimbaud, mais
c'eût été la 'vraie vie', la minute d'éveil, la
contemplation de la vérité, la suppression de la mort."
[18] Par exemple : Matthieu, 25, 13 : "Veillez
donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. Ou encore Luc, 9,32 :
"Demeurés quand même éveillés, ils virent sa gloire(…)
[19] Cet
exemplaire annoté par Fondane date de 1943, nous n'avons malheureusement
pas retrouvé une édition antérieure ayant appartenu
à Fondane.
[20] Cette notion
d'éveil se retrouve ailleurs chez Rimbaud, par exemple dans la lettre de
mai 1871 à Paul Demeny : " l'homme n'étant pas encore
éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand
songe".
[21] Faux Traité
d'esthétique, Plasma, 1980, p.99.
[22] Ibid, p.87.
[23] Où Rimbaud est
cité, en particulier à propos de l'esthétique d'Ulysse.
[24] Etiemble et
Gauclère, Rimbaud, Gallimard, 1933.
[25]A plusieurs reprises
Fondane reviendra sur cette idée : "Certes, j'ai voulu expliquer;
on écrit pour expliquer; on me demandait : comment avez-vous
résolu le départ de Rimbaud? (…) On ne comprend pas toujours par
la réflexion (mais par la sympathie, l'amour) et le langage discursif
refuse d'exprimer ! Il arrive aussi de comprendre plus haut que la
réflexion : c'est-à-dire au-dessus de
l'enseignement." (Ajout à lancien chapitre XXVI)
[26] Certains passages
manuscrits figurant dans l'exemplaire remanié par Fondane n'apparaissent
pas dans les chapitres ajoutés
à la seconde édition, par exemple : "Il ressent l'offense
des lois, de la nécessité, de la laideur, de l'absence, comme si
on venait de le créer à l'instant, comme s'il avait
été le premier homme à les subir."
[27] Cet ajout manuscrit
figure page 79 de l'exemplaire remanié par Fondane (chapitre VII).
[28]Et plus loin : " le
statu quo est le rôle métaphysique échu
au poète. Il est dans le meilleurs des cas celui qui chante le réveil –
non la volonté qui réveille. (…) quand
[29] Ceci explique que Fondane
lise l'oeuvre de Rimbaud comme un tout, citant sur le même plan des
lettres, des poèmes, les Illuminations et
[30] R.V., p.188. (Nouveau chapitre VII)