
Magicien des ténèbres et physicien du
cauchemar, Edgar Allan Poe a toujours opposé à l'analyste un
accueil sans cordialité, une pensée sans pont-levis, le refus
implacable de sa rigueur mathématique, de ses surfaces glissantes, de
ses miroirs sans reproches, de ses angles parfaits, si bien qu'on n'ose dans un
endroit où règne une si terrible propreté —
propreté elle-même de cauchemar — projeter une vie
intérieure bruyante, ni desceller le parquet où dorment les victimes,
ni tacher d'un sang vivant ce monde d'objets plus purs que les cornues d'un
alchimiste. Quel que soit le mystère premier qui semble avoir
été enseveli ici par la lave tenace d'un acte longuement
prémédité, on sent qu'on ne pourrait rien faire contre la
volonté têtue d'un metteur en scène capricieux qui a tout
classé, tout prévu, et tout suspendu hors des contingences, dans
le Noir absolu d'une éternité glacée. Rarement aussi
réel, aussi tremblant et pantelant, est sorti davantage armé,
ganté, du cerveau lucide du créateur. Comment briser une telle
armature? Faire fondre un tel métal? L'objectivation semble si totale
qu'un être en sa durée, la pétrification du sensible est si
parfaite, que la statue de sel paraît défier toute sournoise
intention humaine.
Madame Marie Bonaparte[i], d'une part, la psychanalyse d'autre part, pensent
depuis déjà quelque temps, que le moment est venu de toucher aux
énigmes, de faire parler le Sphinx. Des milliers de clefs nouvelles sont
là, qui ouvrent tout, qui font grincer toutes les serrures. Clefs
magiques, car le solide brusquement défaille, les miroirs font couler
leur eau, le métal se met à suinter Dieu sait quelle sueur et une
odeur de putréfaction se met à sourdre de toutes ces choses
inanimées, polies, inhumaines. Les meubles eux-mêmes, endormis par
la baguette se transfigurent; le pendule devient un "substitut transparent
du phallus du père, avec son mouvement dans le coït, de
va-et-vient"; "le pont semble être le vagin également
extraverti de la mère" - l'or qu'on y trouve c'est un pénis,
le clou mutilé d'une des fenêtres n'est qu'un symbole
"familier" de la castration de la mère et la
"fenêtre comme le corps de la femme après le coït, se
referme elle-même, l'acte achevé, le criminel sorti; la chambre
reparaît alors intactement close. "
C'est un monde de merveilles, de sorcellerie, un monde de cauchemar
autrement plus étrange que celui de Poe lui-même, que la
psychanalyse nous offre là. Je n'aurai garde, en échange de tant
d'invention, de richesses lyriques, de mettre en doute la bonne foi du
psychanalyste et encore moins de soupçonner l'intention scientifique qui
l'anime. Le monde fut si plat avant qu'il ne fût venu! Et derrière
Edgar Poe, aussi grand qu'il fut, il n'y avait qu'une pensée immobile,
un décor "vécu", un mobilier réel et des
problèmes qui, aussi singuliers qu'ils fussent, ne relevèrent que
du "généris". Et nous voici plongés dans un
monde d'entrailles tièdes, de sang vif, d'écoulements d'humeur,
un monde qui roule tout entier sur la menace, le souhait, la fuite et
l'accomplissement de l'acte sexuel. Derrière l'homme, l'enfant
paraît qui élargit le "cercle de famille". Dans cette
famille — on l'ignorait jusque là — il n'est qu'un grand baiseur en
puissance — de la mère principalement — et un futur meurtrier crapuleux
— du père bien entendu. Fantomas n'est rien auprès de cet enfant
habité de pied en cap par le crime et l'inceste. Le corps ouvert ou clos
de la mère, l'agression du père armé de son redoutable pénis,
la découverte de son propre corps et les malheurs qui le menacent font
de cet enfant le centre d'un drame auprès duquel celui d'Œdipe est
bagatelle. Tout cela est-il probable? Sans doute. Vécu? Comment le
savoir? Scientifique? Heureusement pas. Pas encore.
Donc Edgar Poe, plonge, baigne, dans ce monde obscur de
la libido infantile comme tous les enfants de son âge, comme nous tous.
Mais ce n'est pas pour rien qu'il est Edgar Poe. Dans ce
monde de rapports si frais, si terribles, il déduit sa structure
mentale. C'est là qu'il prend son calcaire, son azote, ses vitamines.
C'est là qu'il fixe ses réactions. Et que des circonstances
dramatiques eurent lieu comme il est dû au génie — la disparition
de son père à l'âge d'un an, la mort de sa mère quand
il n'en a que trois, le voilà marqué pour la vie. Cette
mère morte et morte de phtisie, imprègne si bien l'enfant qu'elle
se l'attache à jamais. Désormais à travers toute femme, il
ne rencontrera que la mère, à travers tout acte d'amour, il ne
cherchera que l'inceste. Et voilà Poe "contraint" par la
morte, invisible mais souveraine de fuir à chaque fois l'amour, la
rencontre décisive, le coït. Qu'il se marie, ce sera avec une
petite cousine, même nom que la mère, même santé
délicate, même mort prématurée et qu'il ne touchera
pas davantage. Mystère dévoilé de l'impuissance de Poe et
aussi, en partie, l'explication de sa passion pour la drogue, l'alcool: ce sont
des puissances inhibitives de l'activité sexuelle. Cette mère
exclusive, il la cherchera partout, à travers tout; et comme elle était
belle, ce sera la Beauté qu'il cherchera et morte, ce sera la Mort:
Je
n'ai jamais aimé que là où la Mort
Mêlait
son souffle à celui de la Beauté !
Que nous voilà loin à présent du
Poe, auteur de romans policiers, sur lequel crachait "en passant" M.
Breton et loin d'un Poe amoureux "Insatiable de la Beauté" tel
que l'a dépeint Baudelaire. Nous nous doutons déjà un peu
que Poe mentait alors qu'il nous dévoilait dans "The Poetic
Principle" (traduit par Baudelaire sous le titre "La Genèse du
Poème") la soi-disant méthode d'après laquelle il
avait composé "Le Corbeau". Cela n'avait pu tromper que M.
Valéry — et pour cause. Mais nous ne pouvions supposer que cette
lucidité effrayante tient sa propriété et son
mystère de sources si profondes et si scabreuses.
Mais il va de soi que l'étude de Marie Bonaparte
sur Poe, pas plus que celle du Dr Laforgue sur l’Échec de Baudelaire, ne
saurait prétendre à une explication du génie de ces
derniers; je suppose même que s'ils s'attaquent aux plus beaux
génies, ce n'est que pour nous mettre sous les yeux des
"documents" humains de tout premier ordre et aussi parce qu'il est
tout à fait impossible de dépecer l'homme normal qui
échappe à notre prise.
Le seul reproche qu'il reste à faire à la psychanalyse ne
doit donc pas s'adresser à ses procédés d'investigation,
mais à la philosophie primaire à laquelle elle aboutit. Loin de
croire à un agrandissement infini du mystère humain, elle pense
simplifier l'humain, le réduire, premièrement à un
état de fait et secundo à une thérapeutique. La plus mystérieuse
et la plus délicate des sciences se trouve être aussi la plus
scientiste de toutes, la plus hégelienne et la plus bavarde. Par le
moyen de comparaisons fallacieuses, d'allégories osées et de
métaphores faciles, la psychanalyse croit prouver — et dès
à présent étendre ses jugements sur l'histoire, sur
l'homme et sur les religions. Une psychologie est née, et si enfantine,
que la psychologie marxiste n'a rien à lui envier. de
la découverte de ténèbres nouvelles, d'une puissance de
cauchemar, et qui ont de quoi effrayer un honnête homme, le psychanalyste
se réjouit comme si le monde, tout à coup était devenu
plus simple. Loin d'être appelés à un scepticisme
fortifiant ou à un pessimisme salutaire ayant trait aux forces
fondamentales irréductibles de l'homme, nous sommes conviés
à voir dans le psychanalyste un praticien optimiste, un scientiste
sûr de lui-même et joyeux, un pacifiste de tout repos. Que Freud
qui connaît mieux que personne la résistance des instincts
primitifs de l'homme et toute la ruse qu'ils mettent en œuvre pour se
dédommager de l'oppression sanglante, abusive, de la Raison, se mette
à discourir de la paix universelle et de la sublimation totale de forces
sadiques, agressives de l'homme, qui vont du complexe d'Œdipe à la
guerre des races et des classes, cela me semble prétentieusement
attristant. Et cela prouve que l'homme scientifique n'est pas prêt
à abandonner ce qui fait sa faiblesse et sa tare, je veux dire son
idéalisme invétéré, son optimisme de mauvais aloi,
qui vont mal de pair avec l'importance des horreurs qu'il soulève et
dont il devrait être le premier à saisir la terrible
portée. Le grief le plus grave que l'on puisse faire à la Science
(qui n'enfante que des ténèbres et des malédictions) c'est
qu'elle soit gaie.
C'est de là que vient l'inhumanité de la
science actuelle et le manque d'émotion qui nous étonne dans ces
laborieuses, pénétrantes, et si effrayantes analyses d'un Poe,
d'un Baudelaire. Avec la découverte progressive de l'homme, le sens
profond de l'homme semble s'être perdu. Qu'importe Poe après tout,
seul le "cas Poe" intéresse le clinicien. On est trop certain
que l'homme n'est qu'un mécanisme, que le génie n'est qu'un
complexe physico-chimique, pour attacher une importance excessive à ce
qui ne vaut guère. Toute la grandeur et la misère de l'homme: le
sentiment de sa finalité, son angoisse devant la mort, le sentiment de
la liberté, ses croyances religieuses, l'expression de son génie,
va être ramenée en un clin d'œil, par une main experte,
à quelques rapports du stade infantile, entre l'enfant et ses parents.
L'adolescence, la maturité de l'individu, ne sont que des
"reflets" d'un drame pré-logique, infantile, traduit et
développé en termes logiques, éthiques, métaphysiques.
C'est par là que (de) la psychologie nouvelle, l'homme sort plus
rapetissé encore que (de) la psychologie classique. La Science
nous en veut, décidément! Mais quelles rancunes profondes
satisferait-elle, de quels complexes se libère-t-elle, quel est le
psychanalyste, assez averti et assez courageux, qui nous le dira un jour?
[i] Marie Bonaparte: Edgar
Poe, avec un avant-propos de Freud (Denoël et Steele). Cette
étude, publiée en 1931, comprend 3 volumes: I La Vie et les
poèmes, II Les Contes: les cycles de la Mère; III Les
Contes: les cycles du Père. Poe
et l’âme humaine. .