
Traduction
d’Odile Serre , Poèmes d’autrefois et Le Reniement de Pierre, Le Temps qu’il
fait, 2010.
Le psaume du lépreux
« Le lépreux, atteint de la plaie,
portera ses vêtements
déchirés
[…] et criera : Impur ! Impur !
Aussi longtemps qu’il aura la plaie,
il sera impur : il
est
impur. Il habitera seul ; sa demeure sera hors du
camp.
»
Lévitique, 45-46 ( trad. Louis Segond
)
L’aube
a
rafraîchi les sources des abreuvoirs
a
lavé la gorge du merle dans la forêt,
a
creusé d’une charrue légère les labours,
a
mis des hommes derrière les charrues −,
et
elle a mis dans les palmiers autant de flammes
que
si tu étais dans chaque palmier,
que
si tu étais dans chaque flamme, Seigneur !
Je voudrais tomber foudroyé devant toi,
toi,
qui n’as ni début ni fin.
Et je
voudrais
t’embrasser
dans les palmiers et dans les flammes −
mais
je crains de souiller ton sol,
de
souiller ta saine broussaille,
de
souiller tes insectes sur les écorces,
et
les choses de lumière, toutes choses
que
tu as créées en six jours.
Car mon corps
se crevasse sous les abcès −
et
sur mon visage,
des
croûtes blêmes laissent échapper du pus blême ;
et
mon oeil est vide de regard −
et
ma main s’appuie sur un bâton.
Je suis un
marais où chantent les grenouilles,
où
il y a des écrevisses d’argile, des sangsues sales,
du
soufre dû à la sécheresse et au soleil.
Et
mon âme, grenouille elle-aussi, coasse
par
ennui vers toi, ô Seigneur.
Oh, si tu étais toi aussi comme moi, Seigneur !
Oh, si tu étais toi aussi lépreux comme
moi,
si
tu avais toi aussi tous ces abcès,
les
yeux vidés de la larme de lumière…
Oh, si tu pleurais lorsque s’abat le
soir −
lorsque
le bétail s’en retourne du bain,
lorsque
les hommes reviennent deux par deux des champs −
lorsque
personne n’est là pour recueillir tes pleurs…
Oh, si tu t’en allais
toi aussi par les chemins,
pitoyable…
Les chiens efflanqués te
pousseraient contre les claies −
les
passants, sur la route, t’éviteraient −
la
synagogue n’accueillerait pas ta prière.
Et
à la fontaine, les vierges aux hanches fermes,
aux
seins blancs, cracheraient de dégoût, de crainte ;
et
les petits enfants qui ont dit dans leur prière :
« Sois glorifié, ô Seigneur, d’avoir
créé
la
terre et les créatures qui la peuplent »
resteraient
là à cracher vers ta face céleste,
te
chassant à force d’imprécations et de
Oui, ô Seigneur, si tu étais lépreux
comme moi,
on
te chasserait à coups de pierres.
Qu’ai-je fait, Seigneur, pour que tu
ravages d’abcès
tout
mon corps, comme les crapauds de pustules –
en
quoi ai-je péché –
pour
que les mâtins me déchirent entre leurs crocs,
pour
n’être point reçu dans la synagogue,
pour
que même tes petits enfants me jettent des
et
pour que les vierges, aux hanches fermes,
avec
effroi détournent leur visage de moi.
Aie pitié de moi, ô Seigneur, aie pitié
–
et
si tu peux, purifie-moi de la maladie.
Mais ne me prends pas la parcelle de vie
qui
dispense son huile en moi –
tu
ne la prends ni à la fourmi ni au criquet.
Je
que
tu es sain parce que je suis lépreux –
que
nous sommes sortis pareillement du non-être –
que
mon prosternement te donne de la grandeur,
que
mon non-savoir te donne du savoir,
que
ma faiblesse te donne de la force,
que
ma crasse te donne de la lumière.
Laisse-moi les pleurs, feuilles au gré
des vents,
Toi, qui as écrit que je serai nid de
serpents –
Toi, qui as décidé que je serai un lépreux –
Toi, qui as mis dans mon
âme cette haine –
Toi, qui as voulu que je sois comme
l’animal
dans
les tanières puantes des forêts
sans
petits et sans bonheur…
Tu n’as pas voulu que je sois comme le
jeune arbre,
qui
croît vigoureux là où coulent les eaux.
Tu n’as pas voulu que j’aie une
chaumière
et
que je puisse entrer dans la synagogue,
que
je puisse avoir des enfants turbulents,
une
vierge sur le seuil, aux hanches fermes –
et
des chiens au portail que j’exciterais
au
passage des lépreux couverts d’abcès.
Mais, si tu le veux, écoute mon souhait,
laisse
mon être tel quel, non purifié –
et
accorde-moi une mort ordinaire,
si
telle est ta volonté.
Et
lorsque je me décomposerai dans la nuit,
bon
compagnon de la vermine brunâtre,
grain
de blé pour la germination future,
lorsque
je mourrai aussi comme les autres −
lorsque
je ne souillerai plus ta terre, ô Seigneur,
ni
ne souillerai plus ta saine broussaille,
ni
ne souillerai toutes ces choses-là −
créées
en six jours d’Ėcritures −
lorsque
je m’avancerai vers toi, Seigneur,
lorsque
mon pus se fera sève pour moi,
pour
cette faute d’avoir été lépreux −
Toi, Seigneur, si tu veux me rendre justice :
tous
ceux qui m’ont jeté leur haine −
(la haine des
forts à l’encontre du faible ) −
oh,
ne les envoie pas dans les flammes rouges −
oh,
ne les soumets pas aux souffrances des supplices,
mais
appelle-les ensemble, tous les hommes
(ceux des
champs et des synagogues ),
les
passants qui ont évité mon chemin,
les
enfants qui m’ont frappé à coups de pierres,
les
chiens qui voulaient déchiqueter mon corps −
et
laisse-les, Seigneur, renaître à la vie,
une
fois encore revivre en ce monde ;
et
afin qu’ils sachent ce qu’est le bonheur −
rends-les
tous lépreux.
Oui, afin qu’ils sachent ce qu’est le bonheur,
rends-les
tous, ô Seigneur, rends-les tous lépreux.
Qu’ils marchent côte à côte, chiens,
hommes, vieilles,
et
tous les enfants jeteurs de pierres −
Mais pardonne aux vierges à la hanche
de
lait immaculé − et aux mamelles de lait,
car
elles ne voulaient me faire aucun mal,
car
elles, Seigneur, ne savaient pas ce qu’elles faisaient,
et
même si elles me fuyaient avec effroi,
moi,
je m’arrêtais −
à
genoux, sur leurs traces laissées par terre,
je
baisais leurs pieds nus.