
PRÉSENTATIONBenjamin
Fondane (1898-1944) apparaît de plus en plus comme un homme de la
modernité, dont il a su capter très à l'avance les
hantises, les fascinations et les apories. Le choix de Baudelaire
et l'expérience du gouffre (livre-testament,
puisque Fondane sera déporté et assassiné avant de le
terminer) visait à mieux
connaître sa démarche critique. Se situant au point instable
où la critique croise la poésie et la philosophie, sa
réflexion sur l'auteur des Fleurs du Mal est encore aujourd'hui
essentielle pour pénétrer dans l'univers baudelairien et ses
énigmes. Sa lecture, fondée sur la « pensée de
participation » qu'il développe dans le Faux Traité
d'esthétique, tente d'éclairer ce poète pour
qui, reconnaît Yves Bonnefoy, « la
vérité de parole est directement issue de cette rencontre, pour
la première fois dans nos lettres consciente et nue, du corps
blessé et du langage immortel [1] ».
Alliage obscur dont Fondane a voulu, à son tour, percer le secret.
La
modernité herméneutique de Fondane se révèle aussi
dans une constante interrogation éthique sur la poésie. Si pour
Yves Bonnefoy, la
poésie coïncide avec un geste d'hospitalité, « comme on
offre un verre d'eau, à des arrivants inconnus [...] au désert [2] »,
eau que les assoiffés du temps de la détresse boivent avidement,
le dire poétique se situe, pour Fondane, à un autre niveau. Comme
chez Paul Celan le poème se veut « une forme
d'apparition du langage, et par là d'essence dialogique [3] ».
C'est ce
même dialogue entre les langues, les cultures et les savoirs que Fondane,
parti de sa Roumanie natale pour s'établir définitivement en
France, a poursuivi toute sa vie durant. Et il était pour nous naturel
que ce colloque se déroule dans un lieu offrant autant de richesses
culturelles que
Soulignons enfin
que le hasard des dates a fait que nous nous sommes
réunis le 2 octobre, exactement jour pour jour, cinquante-cinq ans
après la mort de Fondane à Auschwitz. Que ce soit ainsi encore
une fois une façon de rappeler non seulement son oeuvre, mais aussi son
destin et – comme il l'écrit lui-même dans un
poème tragique – « son visage d'homme tout simplement [5]».
A la fin de cette brève introduction, nous
voulons exprimer notre gratitude à tous ceux et celles qui nous ont
aidée pour la réalisation de ce colloque, Franco Altimari,
Maria-Teresa Zanola, Eva Catizone, Valeria Vaccaro et tant d'autres
collègues et amis qui ont soutenu cette initiative. Nos remerciements
vont en particulier à Monique Jutrin, qui nous a encouragée par
son enthousiasme et ses conseils éclairés dès le
début de cette entreprise, et à
GISÈLE
VANHESE
Le projet
de Gisèle Vanhese répondait à l’un de mes désirs
les plus chers : celui de réunir une équipe de chercheurs
autour de cet ouvrage que Fondane n’a cessé de remanier durant les
années de guerre. La paix d’un monastère de Calabre nous
permettrait-elle d’éclairer la nature du « gouffre » ? Trois
journées de débats n’ont pu épuiser les multiples
questions soulevées, mais nous ne pourrons relire ce Baudelaire sans
évoquer la luminosité des collines entourant San Cosmo.
Relire le Baudelaire
de Fondane en 1999, c’est se demander, 50 ans après sa publication, si
ce livre tient toujours la route ; s’interroger sur la nature complexe de cet
ouvrage : autoportrait sprirituel, somme esthétique et
philosophique ? Il importait d’abord de situer cet essai par rapport
à la « pensée de participation », que Fondane
développe à partir de
Un certain nombre
d’exposés tournent autour de la « la pensée du
gouffre ». Selon Michaël Finkenthal, le gouffre, coincidentia
oppositorum, actualise simultanément deux pôles
opposés, constituant une catégorie nouvelle par laquelle une
transcendance entre dans l’immanent. Pour Olivier Salazar-Ferrer, le concept de
gouffre rassemble deux aspects complémentaires de l’ontologie de
Fondane : l’un négatif, le vide créé par la
disparition du tissu rationnel cognitif, éthique ou esthétique,
et l’autre positif, qui est la plénitude de l’existant ainsi
dévoilée.
Eric
Freedman a tenté d’établir une distinction entre les concepts de
« vide », de « néant », d’ « abîme » et de « rien »,
tout en se référant à la pensée grecque et à
la pensée juive, en particulier à
Ricardo
Nirenberg s’est lui aussi référé à
Les
rapports entre éthique et esthétique ont préoccupé
certains intervenants. Ramona Fotiade
explore la relation entre l'éthique et la finitude dans la pensée
de Benjamin Fondane. A partir de l'analyse d'un passage de Kafka cité
dans Baudelaire et l'expérience du gouffre, elle éclaire
l'élaboration d'une pensée du dépassement de l'éthique
chez Fondane, dans son rapport à la conception du temps et l'idée
du bien chez Chestov, à la lumière de la philosophie
contemporaine de l'argumentation. Dominique Guedj, pour sa part, voit
dans le malheur et la tragédie les conditions d’accès à la
poésie véritable. Ce malheur apparaît sous des faces
multiples : malheur de l’individu soumis à
Luciano
Stecca s’est intéressé à la présence du XVIIe
siècle français dans le Baudelaire : le classicisme
français oppose la notion de mesure, de raison, à celle d'infini
et d'excès. Pour Gisèle Vanhese, l’expérience
poétique constitue un sujet de réflexion qui étudie les
convergences et les différences existant entre Baudelaire et
l’expérience du gouffre et les essais qu’Yves Bonnefoy a composés sur le même poète à
partir de 1959. Une lecture philologique dégage la dette de Bonnefoy
vis-à-vis de Fondane, en particulier en ce qui concerne la
poétique du risque et celle du sacrifice. Pour Jad Hatem, à
travers les interrogations de Baudelaire se ferait jour une fondation du sujet
par lui-même, laquelle dévoilerait un principe fondateur de nature
théologique. Cette approche souligne les affinités de la
philosophie existentielle de Fondane avec la phénoménologie
matérielle de Michel Henry. Quant à Mario Iazzolino, il se penche
sur le discours fondanien portant sur la poésie, se
référant à Marcel Raymond, à Leopardi, à
Valéry, et il conclut en développant la « pensée
religieuse » de Fondane.
D’autres
approches sont philologiques. Maria-Teresa Zanola étudie l’emploi
argumentatif du nom, montrant que le nom en vient à signifier davantage
qu’il ne le peut normalement, réactualisant un sens suspendu,
révélant des potentialités sémantiques
insoupçonnées. Marilia Marchetti analyse les
procédés rhétoriques de l’ironie, que Fondane manie avec
dextérité à tous les niveaux du texte.
Eva Catizone examine l’intertextualité philosophique et
littéraire, synchronique et diachronique, dans le Baudelaire :
diachronique comme Dante cité à travers Baudelaire, synchronique
comme Kafka et l’absurde. Valeria Vaccaro de son côté
s’arrête sur l’emploi des emprunts linguistiques dans la prose de Fondane
et sur leur fonction dans son écriture.
Enfin,
Olivier Salazar-Ferrer examine la réception du Baudelaire de
Fondane et le situe dans le contexte des études baudelairiennes de
l’après-guerre.
Si ce colloque a permis de poser les questions
essentielles suscitées par la lecture de Baudelaire et
l'expérience du gouffre, il nous a fait prendre conscience des
questions restées ouvertes. Ce qui fait cruellement défaut, c'est
l'existence d'une édition critique, comportant un examen du tapuscrit,
confronté aux versions publiées dans les revues, aux carnets de
travail et aux brouillons.
Monique Jutrin
[1] YvES
Bonnefoy, L'Improbable
et autres essais, Paris, Mercure de France, 1980, p. 34.
[2] Y. Bonnefoy, Rue Traversière, Paris, Mercure de
France, 1977, p. 52.
[3] PAUL
Celan, Discours de
Brême, traduction de J. E. Jackson,
[4] Y. Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990),
Paris, Mercure de France, 1990, resp. p. 347 et p. 349.
[5] BENJAMIN
Fondane, Le Mal des
fantômes précédé de Paysages, Paris,
Éd. Paris-Méditerranée, 1996,
p. 263.