
Olivier Salazar-Ferrer
RIMBAUD LE VOYOU ET
DU POÈME
C’est
un phénomène digne d’intérêt au cœur de la modernité
que celui par lequel la poésie, quittant le sol de la fonction
esthétique, hédoniste ou littéraire, créé
des foyers de questionnement philosophique. Les œuvres poétiques de
Paul Celan, de Hölderlin, de Char, de Ponge, de Rilke ou de Bonnefoy par exemple,
réactivent les problèmes ontologiques et constituent des
approches transdisciplinaires vers le mystère de l’être. Avec
Heidegger, Blanchot, Derrida, Bonnefoy ou George Steiner, les questions sur le
pouvoir ou l’impuissance ontologique inhérente à l’acte
poétique, la dissémination du sens, la référence
impossible ou la fragmentation de l’unité du moi font aujourd’hui partie
du dialogue du philosophe avec les ressources signifiantes du poème. Ces
échanges et ces croisements de langage impliquent des transferts, des
traductions, des systèmes complexes d’équivalences entre les
espaces d’expression qui situent le chercheur aux frontières des
disciplines. Dans ce processus de questionnement sur la fonction, le pouvoir et
les limites de la poésie, l’œuvre rimbaldienne occupe
assurément une place centrale. On peut dire que le potentiel de
questionnement ontologique contenu dans l’espace délimité par Les Illuminations, Une Saison en enfer
et
Dans
l’œuvre fondanienne, Rimbaud le
voyou (1933) constitue le premier moment d’une critique de l’illusion
ontologique inhérente à l’acte poétique qui sera
complétée par le Faux
Traité d’esthétique (1938) puis par le Baudelaire (1945). Replacé entre ses versions
antérieures et les révisions de l’ouvrage pour une
réédition, mais toujours inachevées en 1944, l’ouvrage
apparaît en fait comme une œuvre en transition, comme un terrain
d’essais pour appliquer la philosophie chestovienne de la tragédie au
poétique. Pourquoi Rimbaud ? Son
œuvre offre d’abord l’exemple particulier d’un cas de silence de
l’activité poétique qui fait écho à l’expatriation
et aux conceptions poétiques de Fundoianu-Fondane venu en 1923 à
Paris.
“ Nous avons été
trahis par les mots…”
La figure de
Rimbaud était déjà une figure-clé de la subversion
dans les courants d’avant-garde des années 20. “Dada c’est le meneur de
jeu de l’anarchie universelle, c’est l’apologie réfléchie et
volontaire du vagabondage : son héros est Rimbaud” écrit
Fondane dans le manuscrit du Faux
Traité d’esthétique [2] de 1925. Tout
se passe comme si l’œuvre-vie rimbaldienne, avec la poésie de
Baudelaire, incarnait une fonction de rupture avec la fonction
esthétique du poème. Sa puissance de clôture ontologique
est dénoncée dans “Mots sauvages”, la préface à Paysages qui, en forme d’auto-critique,
rappelle qu’avec “Baudelaire et Rimbaud seuls, pointait une lueur de
vérité” [3]. C’est
là le premier acte de la prise de conscience de la vacuité
ontologique du poème symboliste.
La critique
fondanienne de l’idéalisme de l’image poétique, avec ses
caractères platoniciens : artificialité, esthétisme,
détournement de la vie et avec ses
qualités : contingence, affectivité, qualités
intensives, vitesse et hasard, implique une rupture qui n’est pas sans
évoquer, le reniement du mage dénonçant les
propriétés hypnotiques et le détournement du réel
opéré par l’ “Alchimie du verbe” d’Une Saison en enfer. L’apparente autocritique rimbaldienne et
l’autocritique fondanienne se rejoignent sur fond de rupture, d’adieu,
d’expatriation et de crise poétique. Fondane évoque la
période de silence qui a suivi son expatriation durant laquelle “sa
volonté d’accomplir et sa
volonté d’exister se sont
affrontées en une rude bataille”[4]. De son
côté, la voix d’ “Alchimie du verbe” dit : “J’expliquai
mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots !”
Le texte
“Signification de Dada” (datant probablement de 1930-1932)[5] confère
à Rimbaud une fonction équivalente : “ Nous avons
été trahis par les mots auxquels nous avons le plus souvent
donné notre cœur…Longtemps nous avons pris les mots pour du
réel[6]”. Ce texte
formule déjà très clairement l’idée que la
subversion rimbaldienne ne possède pas en tant que finalité la
“ théorie esthétique du voyant”, mais implique une
non-réussite, un effondrement catastrophique qui seul pourra
dévoiler le réel individuel, périssable, contingent, avec
ses intensités affectives qui constitue déjà le fond
ontologique perdu qu’il faut restaurer[7]. Elle prend
donc place dans la crise ontologique générale, cette perte de
l’être, diagnostiquée parallèlement dans “Signification de
Dada” et dans “Mots sauvages”, qui deviendra le “mal des fantômes”. La poétique existentielle qui se constitue peu
à peu avec Rimbaud le voyou (1933)
puis Baudelaire et l’expérience du
gouffre (1947) continuera à dénoncer la fictionnalisation
poétique du monde, ce qui représente au fond un cas particulier
de la fictionnalisation universelle diagnostiquée dans
Leurres
poétiques : la lutte avec le
réel
“L’opération poétique est une
thérapie de premier ordre ; elle protège le poète de
son propre néant…[8]”. Telle est la
thèse centrale de Rimbaud le voyou.
La poésie de la vision réitère la
déréalisation déjà effective dans la structuration
rationnelle du monde. La “Lettre du voyant” a fourvoyé toute la
génération surréaliste : “ La poésie fait
des efforts désespérés pour ne plus se retrouver… elle a peur
de la vie, qu’elle prend pour un matériau anti-lyrique, tout juste bon
pour être décrit, mais non créé et
recréé. Elle veut n’être qu’une connaissance… De
Mallarmé aux surréalistes, lentement le néant envahit le
poème ; il n’a plus de chair que son propre vide[9]”. L’acte
poétique réagit contre la vacuité première du monde
en tissant un monde de visions, qui à son tour va s’avérer
constituer une vacuité seconde. Cette interprétation de
l’œuvre présuppose que
Nostalgie de
l’Eden, rêve d’une liberté première, regret de la vraie vie
absente, absence de Dieu, cette vacuité première est lue à
travers les catégories chestoviennes de la chute spéculative, et
de la décadence socratique de l’Occident. La tentative pour
élaborer un “opéra fabuleux” en développant la magie
inhérente au langage échoue. Toute l’argumentation de Rimbaud le voyou tient donc dans une
tension établie entre
Ce thème
de la vacuité deviendra central dans les œuvres ultérieures
en fusionnant avec celui du néant. Le concept fondanien de
“néant” ne désigne pas une vacuité ontologique du monde en
général, comme le recours au terme de “maya” pourrait le faire
croire, mais le caractère illusoire de sa structuration rationnelle,
autrement dit, la déréalisation rationnelle qui voile sa
plénitude ontologique. Le néant est un
coefficient d’illusion, alors que chez Heidegger il est une composante
inhérente à la structure ontologique du Dasein. Le concept de néant existe déjà
chez Chestov et désigne explicitement le vide provoqué par
l’effondrement catastrophique de la rationalité et de l’éthique[18]. La
substantialité, la nécessité, les limitations logiques
intrinsèques du monde participent d’un enchantement ou d’un sommeil. Ces
deux catégories de l’enchantement
et du sommeil, liées aux
catégories dialectiques de la catastrophe
et du réveil de la
subjectivité, sont essentielles. Elles constituent en quelque sorte une
subversion de l’argument cartésien du rêve des Méditations où celui qui
doute sort du scepticisme méthodique grâce au Dieu vérace
et non trompeur qui garantit la validité de l’évidence claire et
distincte donnée à la conscience rationnelle. C’est en effet à
partir d’une pensée de Pascal (VII. Contrariétés,
131-434[19]) comparant les
arguments des dogmatiques et des pyrrhoniens sur l’impossibilité de
décider entre la réalité du monde de la veille et celle du
monde du sommeil, que Chestov construit son argument selon lequel le monde
rationalisé par la culture, comme le rêve avec ses apparences bien
liées, est affecté d’une cohérence fictionnelle. La
puissance de l’évidence étant égale dans le monde du
rêve et dans celui de l’éveil, il est possible de penser le monde
rationalisé de la culture comme constituant un monde illusoire maintenu
par une “logique du rêve”, que seul le cauchemar, c’est-à-dire une
rupture catastrophique, pourrait rompre[20]. Dans le Lundi existentiel (écrit en 1944)
où l’œuvre philosophique culmine, le postulat de l’enchantement du
monde est définitif : l’adéquation ontologique de l’ensemble
de nos représentations rationnelles s’effondre. Le fonctionnement de la
garantie épistémo-théologique comme clé de
voûte de la correspondance entre les concepts et les choses est
brutalement interrompu. De façon corrélative, c’est le paradigme
du réveil qui oriente le renversement ontologique, mais ce réveil
est toujours celui d’une subjectivité se trouvant à
l’intérieur du labyrinthe rationnel et mystérieusement
paralysée.
Rimbaud dans l’espace
tragique
L’échec de Rimbaud s’inscrit dans
l’espace tragique. La poétique existentielle implique une
résurgence du tragique qui est formulée pour la première
fois dans le chapitre III de Rimbaud le
voyou. Toutefois, il s’agit de la notion chestovienne du tragique, c’est-à-dire
la situation injustifiable d’un sujet
confronté à une dépossession totale de ses certitudes et
de ses biens, qui s’insurge à la fois contre Dieu, contre la raison et
contre l’éthique. Il se définit comme la mise en tension, au
sein d’un personnage conceptuel, d’une exigence infinie et d’une privation
infinie. Le personnage tragique est dépossédé des valeurs
et de l’esthétisation héroïques comme de toute
rationalité surplombante, à la fois du point de vue
réflexif et de celui du lecteur. Il ne se comprend pas et nous ne le
comprenons pas. Il appartient aux catégories de l’injustifiable et de
l’impensable ou, si l’on veut, de l’absurde[21].
Là encore la situation tragique se
caractérise par sa discontinuité logique qui fait un trou
béant dans le tissu des justifications axiologiques et rationnelles. La
signification du tragique existentiel est donc toute entière contenue
dans ce que nous avons appelé le
paradigme de Job. “Le personnage tragique est comme un Job sur qui Dieu
épuise sa cruauté et sa force […]”[22].
Le tragique caractérise un événement catastrophique qui
place le sujet dans un effondrement de sa compréhension rationnelle et
de ses possibilités d’action, lequel est très
éloigné de la lutte des héros tragiques grecs qui ne vivent
qu’un aveuglement partiel lié à leur condition finie. Le
personnage existentiel tragique est un anti-héros qui évolue dans
la subversion de l’éthique et de l’esthétique : “le
héros tragique est un raté ou un lâche”[23].
Cette conception apparaît donc en opposition au premier abord avec la
grandeur, le sublime, et le caractère expiatoire et sacrificiel des
héros de la tragédie racinienne qui “amorcent un bouleversement
d’où découlera un nouvel ordre de solidarité et de
responsabilité humaine”, selon la remarque de Philip E. Lewis[24].
De même, la complexité des forces passionnelles, divines, morales
ou sociales qui définit le réseau de liens où se
débat le personnage tragique grec est simplifiée au maximum chez
Fondane. Débarrassée de ses situations conflictuelles
contingentes, “de ses fictions, de ses drames imaginaires”[25],
la tragédie existentielle se condense autour du foyer de l’insurrection
absurde contre la finitude. Il ne faut pas perdre de vue que ces personnages
tragiques, tel Rimbaud écrivant Une
Saison en enfer, participent de la production poétique et que leur
insurrection se place dans le langage à l’intérieur de l’acte
d’expression. C’est parce qu’il représente un événement
catastrophique à l’intérieur même de la culture vécu
par un acteur de la culture, qu’il intéresse la poétique
existentielle. Le thème tragique est donc lié à une
production fictionnelle au moyen du langage qui s’efforce en vain de
réduire son irrationnel. L’expropriation ontologique et l’insurrection
du voyou s’inscrivent dans l’inintelligible et le chaotique. Le héros
tragique grec, au contraire, enveloppé par son auteur dans une logique
surplombante destinée à rendre intelligible et nécessaire
la tragédie au spectateur, appartient au tissage intelligible d’une
culture qui le relie à un cosmos et à la cité. Le tragique
existentiel que nous pourrions appeler un tragique
d’expropriation et le tragique grec
de situation diffèrent donc sensiblement.
C’est
pourquoi Jules Monnerot peut contester la notion chestovienne de “philosophie
du tragique”, du point de vue de son sens grec[26].
Si le tragique grec implique le rôle actif d’un personnage placé
malgré lui dans une situation nécessaire et involontaire d’hétérotélie qui
lui font vivre des conflits et des situations limites où il ne lui reste
plus qu’à accomplir un destin déterminé par des forces
supérieures, le tragique existentiel, note Monnerot, parce qu’il
implique la passivité de l’impensable et du non-agir, ne peut être
dit tragique mais seulement pathétique ou insoutenable : “Il n’y a pas d’action, ce qui montre qu’il
ne s’agit pas du tragique”[27].
Il a évidemment raison si nous excluons l’espèce
d’activité que constitue l’insurrection absurde. La position de Monnerot
s’inscrit dans le projet de définir les lois générales du
tragique dans les limites d’une rationalité grecque en modifiant la
compréhension du destin pour l’adapter au positivisme moderne. Elle
souligne en fait l’irréductibilité de la problématique
existentielle qui oppose, par son onto-théologie négative, la
culture judéo-hrétienne au monde grec. Par conséquent,
plutôt que de voir dans le tragique existentiel un héritage du
tragique grec, il faut plutôt le considérer comme sa subversion,
en particulier à cause de sa volonté explicite de supprimer toute
idée d’anankê et d’action. Monnerot définit donc fort bien
le tragique existentiel comme une passivité ; ce que nous pourrions
plutôt définir comme une activité absurde de la
pensée à l’intérieur d’une passivité : “la
pensée n’étant qu’une activité absolument impuissante
à nous offrir la moindre solution”[28].
Le tragique existentiel présuppose une lutte
sans conciliation ni conclusion : le révolté contre la
finitude se maintient irrésigné et irréconcilié
selon l’excellent terme de Jules Monnerot[29].
Le sujet qui entre dans l’espace catastrophique doit vivre un effondrement
interne, une implosion de l’épistèmê qui interdit toute
intégration à une logique de l’explication, de la justification
ou de la consolation. Bien que l’horizon de cet effondrement contienne un
espoir de restauration, cet avènement-événement s’inscrit
dans l’impensable-injustifiable. De ce point de vue, le bref échange
avec Miguel de Unamuno, l’auteur du Sentiment
tragique de la vie, était prometteur, mais il reste à peine
ébauché par la réponse du philosophe espagnol[30].

Page de garde
de
l'exemplaire dédicacé à Unamuno [31]
Le tragique existentiel se condense donc
dans la catégorie du catastrophique avec la rupture brutale de toutes
les certitudes épistémologiques, axiologiques et religieuses qui affecte
le personnage de Job. C’est la réflexion sur Œdipe et Philoctète
de Sophocle dans Rimbaud le voyou qui
exprime le mieux cette
divergence : la tragédie existentielle est “injustifiable” tandis
que la tragédie grecque le justifie ("une
sérénité supérieure" dit Nietzsche). Nietzsche
notait à propos du Prométhée
d’Eschyle : “Tout ce qui existe est juste et injuste, et dans les deux
cas également justifié.” Fondane répond : “Ce qui
caractérise le héros tragique – et qu’on nous cache – c’est le
fait pertinent, indiscutable, que rien ne justifie sa monstrueuse attitude,
qu’elle est purement et simplement injustifiable.” Le pressentiment d’une
unité supérieure des forces vitales dans l’Un-primordial chez
Nietzsche ne peut consoler dans la tragédie existentielle. La
démarche fondanienne dépouille la tragédie grecque de sa
dynamique intégrant l’apollinien et le dionysiaque pour arracher tous
les masques apolliniens. La sagesse dionysiaque est donc impossible dans
l’univers fondanien de même que le consentement, la résignation
à
La construction du personnage conceptuel tragique de
Rimbaud au chapitre III de Rimbaud le
voyou obéit à la même subversion du personnage tragique
au sens grec, pour devenir un personnage tragique au sens existentiel, dont la
révolte absurde est analogue à celle de l’homme du souterrain de
Dostoïevski. La révolte rimbaldienne, lue à travers une Saison en enfer, vise la mort
elle-même, c’est-à-dire la finitude. La tragédie ne peut se
sublimer en acceptation, en résignation, fussent-elles
intégrées à une sagesse de la finitude, mais au contraire
doit se maintenir comme une pure force insurrectionnelle maintenue en tension
dans le scandale du mal. Le tragique existentiel est spécifique.
L’attestation existentielle qui s’effectue à l’intérieur de cet
espace irréconcilié est une attestation tragique.
Vers une poétique de l’attestation
existentielle
Le retour de
Rimbaud à la terre, avec un “devoir à chercher”
réitère la chute dans la finitude. La poésie manque sa
véritable finalité existentielle : “Il tomba de la
poésie dans le réel”[33]. Ce procès du leurre
poétique s’oppose directement à la conception du poème
surréaliste forgée par Breton : si les catégories de
la vie quotidienne entrent dans la trame du récit surréaliste,
elles y occupent de façon croissante le rôle d’indices et de
manifestation d’un arrière-monde occulte. La puissance d’accès de
la poésie à un monde s’écroule. A une poésie de la
vision, Fondane opposera une poésie de l’attestation. S’inspirant du Zohar, Fondane rappelle dans une
note-clé du chapitre VII de Rimbaud
le voyou que la poésie, la prière et le cri constituent une
hiérarchie d’actes s’efforçant de modifier le réel et de
provoquer le miracle[34]. “Tendre à rejoindre la
prière», qu'est-ce à dire ? Eh !
tout simplement que, dans l'expérience poétique, se trouve mis en
mouvement le même mécanisme psychologique que celui dont la
grâce se sert pour nous élever à la prière” avait
écrit l’abbé Brémond[35]. La poésie de Fondane intègre les deux : une traduction
stylistique du cri (le recours aux majuscules ; les points
d’exclamation ; les “ah !”) et la prière (directement incluse
dans L’Exode). Cette progression vers
un acte asyntaxique et alogique au-delà de l’expression constitue un
paroxysme de l’attestation existentielle. Le cri, s’il est orienté, sans
contenu intentionnel, enracine le religieux dans la matière phonique
d’un corps, dans le physiologique. Il se sépare non seulement du chant,
mais aussi du logos.
La controverse avec Valéry qui sera
soulevée dans le Faux
Traité définira une poétique radicalement
opposée à la sienne car Valéry incarne parfaitement
malgré lui le concept chestovien de chute spéculative dans la
connaissance. La perfection comme qualité formelle est
retournée : “Il ne reste pas moins vrai que la pensée des dieux serait dans le tissu de l’oeuvre
médiocre et non dans celui de l’oeuvre soi-disant parfaite.”[36]. Effectivement, la
poétique existentielle de Fondane est une onto-théologie
négative. En faisant le procès général de la
raison, elle cherche à ouvrir une brèche vers “une ontologie
sauvage” où s’attesteraient conjointement l’existant et la manifestation
du sacré. En déconstruisant les poétiques rationnelles
subordonnées à des finalités gnoséologiques,
esthétiques, éthiques ou politiques, nous avons vu que
l’anti-esthétique fondanienne présuppose le paradigme narratif de Job, c’est-à-dire le point de vue
d’une dépossession absolue à partir de laquelle la voix se
révolte vers Dieu pour susciter sa manifestation. Ce moment “catastrophique”
est celui du cri, et non celui du chant. Si le chant s’élève, il
sera brisé. Si la naissance valéryenne du chant prend sa source
dans un idéal d’équilibre entre la sensualité polyphonique
et l’intelligible, le poème fondanien naît de la fracture du bien,
du beau et du vrai au contact du malheur. Le poème de l’attestation
existentielle, malgré sa substance linguistique et la
généralité de ses signifiants, se place dans l’instant de
l’attestation, et parvient pour ainsi dire “à rendre l’instant éternel”[37]. Dans la tension
même qui naît de la coexistence d’un effort de singularisation dans
la généralité d’une forme linguistique se place “l’intime
blessure”, la misère propre d’une poésie qui n’est alors que le
simple indice que le monde est
“durée, mobilité, acte”[38].
C’est pourquoi le lieu du poème fondanien est précisément
l’attestation de cette blessure intime.
L’interprétation
existentielle de Rimbaud le voyou
constitue donc le passage d’une poétique de l’enchantement lyrique
à une subversion de la poétique; bref, l’œuvre ouvre le
passage vers une anti-esthétique qui se développera pleinement
dans le Faux Traité
d’esthétique et dans Baudelaire
et l’expérience du gouffre. Le château poétique s’est
effondré pour laisser place à un monde nu. C’est une
poétique de l’attestation existentielle qui surgira des ruines.
[1] René Etiemble, Le Mythe de
Rimbaud, Gallimard,1952-1954.
[2] Archives de
[3] “Mots sauvages”, préface à Privelisti,
dans Le Mal des fantômes, Paris-Méditerranée,
1996, p. 21. Désormais :
M.F.
[4] Ibid., p.19.
[5] Le texte fait référence
à des thèmes de Malaise dans la civilisation (1930),
de Freud.
[6] “Signification de Dada”, Fondane et l’Avant-Garde, Textes
présentés par M. Carassou et P. Raileanu, Paris- Méditerranée,1999, p.76.
[7] Ibid., p. 79.
[8] R.V., Plasma, 1979,
p.187.
[9] Idem, p. 61.
[10] Idem, p.171.
[11] Idem, p. 46.
[12] Idem, p.185-189. Fondane a
réécrit les chapitres IV à VIII, qui sont publiés
en annexe dans les éditions
Plasma et Complexe.
[13] Idem, p.
187.
[14]Idem,
p. 200.
[15] B. Fondane, F.T.E., p. 64.
[16] B. Fondane, “Le romantisme allemand”, Le Rouge et le noir (Bruxelles), 13 octobre 1937.
[17] R.V., p.46.
[18] L. Chestov, Athènes et Jérusalem, II, 9, op. cit. , p.150.
[19] B. Pascal, Pensées, in Œuvres
complètes, Coll. L’intégrale, Seuil, 1963, p.514.
[20] Pour cette argumentation du
rêve : B. Fondane, “Léon Chestov, témoin à
charge”, C. M., p.272-274.
[21] R.V.,
III, p. 39.
[22] Idem,
p.36.
[23] Idem,
p. 38.
[24] E. Philip Lewis, “1664, Jansénisme et
tragédie”, in De
[25] R.V.,
III, p.36.
[26] J. Monnerot, Les Lois du tragique, PUF, 1969, p. 91-95.
[27] Idem, p.94.
[28] R.V.,
III, p. 38.
[29] J. Monnerot, Les Lois du tragique, op. cit. , VI, p.92.
[30] Lettre de Miguel de Unamuno du 2 avril 1934
à Fondane, reproduite dans Le Voyageur n'a pas fini de voyager, Paris-Méditerranée,
1996, p. 99-102.
[31] Aimablement communiqué par : Casa
Museo Unamuno de Salamanca.
[32] R.V.,
III, p. 35.
[33] Idem, p.189.
[34] R.V.,
VII, note 1, p.62.
[35] Abbé Brémond, Poésie et prière, p.89.
[36] F.T.E., p.100.
[37] F.T.E.,
p. 30.
[38] Ibid.