
Nicolas Monseu
CONSCIENCE MALHEUREUSE ET CONSCIENCE INTENTIONNELLE : FONDANE, LECTEUR DE HUSSERL ET DE LEVINAS
Le thème de la suspicion à
l’égard de la rationalité moderne, sans oublier celui du malaise
de la culture qu’elle a engendré, a nourri une part essentielle de la
philosophie, de la littérature et de l’art dès le début du
XXe siècle. Or la philosophie existentielle de Benjamin
Fondane, en posant radicalement la question de savoir ce qu’il advient de
l’homme s'il donne à sa vie une signification rationnelle, tout en
interrogeant le sens de l’humanité, de la vérité et du telos
de toute démarche de la raison autonome, répond assurément
à cette suspicion et s’inscrit dans un mouvement que certains
n’hésitent pas à qualifier de mouvement de
"contestation" du grand rationalisme. Dans cette perspective,
le but de notre étude est d’envisager le type de rapport que Fondane
entretient avec la phénoménologie allemande, et plus
particulièrement avec le fondateur de ce courant de pensée,
Edmund Husserl. En effet, Fondane met en œuvre une interprétation
particulière de la philosophie de Husserl qui, en tant que philosophie
idéaliste, lui apparaît comme une " machine qui fabrique
des certitudes", pour reprendre les termes employés dans son Rimbaud
le voyou (1933).[1] Plus
précisément, il s’agit de saisir pour elle-même
l’originalité de la lecture de Husserl entreprise par Fondane en prenant
bien soin de situer son interprétation et en indiquant,
strictement, ce que Fondane doit à Levinas dans sa lecture de la
méthode husserlienne. Il sera, dès lors, possible d’indiquer que
Fondane développe une véritable critique de la réflexion
conservant, comme telle, toute sa pertinence.
Ce parcours engage une hypothèse
particulière de travail : en thématisant, à sa
manière, le problème des sources de la vérité – qui
finalement est celui du fondement même de la réalité –
Fondane (mais aussi Chestov) peut être considéré comme
faisant partie des premiers interprètes de Husserl ayant
été capables d’interroger la phénoménologie de
manière radicale, pour la mettre devant ses intentions les plus
fondamentales. Il s’agit donc moins d’examiner la vérité ou la
pertinence, d’un point de vue strictement husserlien, de la lecture qu’il
propose de Husserl que de comprendre en quoi son œuvre est porteuse de
questions et de problèmes avec lesquels se décide la
postérité de la phénoménologie. Ainsi, nous serons
toujours affrontés à un problème philosophique central :
celui de la capacité d’une philosophie – donc aussi d’une
phénoménologie –à envisager les différentes
modalités de l’existence et, en particulier, le caractère
irréductible de la dimension affective, voire auto-affective, de
l’existence.
Spécifiquement centrée sur
Toutefois, comme A. Philonenko l’a
montré, il faut dire que la philosophie existentielle de Chestov et de Fondane ne renonce pas
à toute vérité mais qu’elle lutte prioritairement contre
l’interprétation idéaliste de la vérité qui la
consacre en tant que vérité logique. L’approche de la
vérité se situe, par conséquent, au niveau existentiel et
se rencontre dans l’épreuve même de l’existence. Le
caractère personnel de la vérité signifie qu’elle m’engage
à vivre et à témoigner de ce désir fondamental du
vivre. La vérité, à un niveau métaphysique, se
présente au sujet comme une volonté de vivre et s’annonce dans ce
qui entre en contradiction et en « lutte » avec ce que la raison
reconnaît comme ses propres évidences. Le memento
chestovien montre ainsi que si le projet de la phénoménologie de
Husserl est bien celui d’une lutte contre les formes du naturalisme et,
qu’à ce titre, elle se présente comme une porte de sortie du
psychologisme ambiant de la fin du XIXe siècle, elle se situe
néanmoins en rupture par rapport à une conception de la
philosophie comme sagesse. Ainsi, il est désormais manifeste que Chestov
aborde le problème de la vérité chez Husserl à
partir d’un clivage entre vérité logique et vérité
subjective.
Or l’approche que propose Fondane de
Husserl s’inscrit dans une problématique similaire : Fondane
développe, contre Husserl, une interrogation radicale sur la vie et
l’affection. L’enjeu est ici de taille puisqu’il s’agit aussi de comprendre la
caractérisation que Fondane donne de l’acte philosophique qu’il
définit – ainsi que M. Jutrin l’a rappelé –
comme " l’acte même par lequel l’existant pose sa propre
existence, l’acte même du vivant, cherchant en lui et hors de lui, avec
ou contre les évidences, les possibilités mêmes du
vivre " [6].
Husserl apparaît d’emblée
à Fondane comme " mille fois plus courageux que
Heidegger ; il vaut mieux nier l’existence, que la concilier avec
son ennemi mortel" [7]. Sous les allures d’un
" pion de province" au regard " sensuel et
provocant", Husserl est le représentant le plus puissant du
rationalisme dans sa forme la plus achevée ; il est celui qui a
" le courage d’aller jusqu’au bout" dans la description des lois
et des structures essentielles de la conscience. Ce courage de Husserl
s’explique en partie par le texte sur lequel Fondane s’appuie pour
interpréter le philosophe allemand. C’est la grande différence
avec Chestov : Fondane s’appuie sur les Méditations cartésiennes dans lesquelles Husserl
définit explicitement sa pensée comme un idéalisme
transcendantal. Ce qui veut dire que, à la différence de Chestov,
Fondane identifie d’emblée la pensée de Husserl à la
phénoménologie transcendantale[8]. Bien sûr, Jan Patocka
rappelle que Chestov était bien présent lors des
conférences que Husserl tint en Sorbonne en février 1929[9], mais aucun
élément, à notre connaissance, n’indique que les Méditations
cartésiennes aient joué un rôle dans la lecture
chestovienne de Husserl ou aient modifié, sur un aspect ou un autre, les
principes herméneutiques qui y président.
Fondane envisage la
phénoménologie husserlienne à partir de la distinction,
établie dans la première partie de
Le but : la signification
transcendantale de la phénoménologie a son origine dans son
caractère scientifique, c’est-à-dire dans cette exigence d’une
justification absolue et rationnelle par laquelle la philosophie doit
énoncer des vérités universellement valables et refuser
les préjugés afin de considérer les choses en
elle-mêmes, de les interroger en tant qu’elles se donnent
elles-mêmes. Ce but est articulé à une
méthode : Husserl est à la recherche d’une méthode
philosophique – " l’obtention de la vérité n’est qu’une
simple question de méthode" [13] écrit Fondane – capable de
remonter au commencement véritable, c’est-à-dire à une
méthode qui soit aussi radicale que la radicalité de son
idéal d’une philosophie comme science rigoureuse. Cette méthode
est la mise entre parenthèses du " monde existant", de
l’" existence telle quelle", de l’existence
"naïve" et il s’agit, avec elle, de parvenir à une
évidence première que le doute ne peut atteindre. C’est à
partir de ce but et de cette méthode que l’épithète
"transcendantal" doit se comprendre. L’opération de
réduction fait apparaître la conscience transcendantale qui est la
condition sans laquelle il ne peut y avoir de signification. La conscience est
un mode original d’être, elle est une manière d’être qui lui
est propre et la différencie d’un fait de nature. Elle est donc hors du
monde naturel et est évidente à elle-même. Il s’agit ici
d’une évidence apodictique sans laquelle aucune science n’est possible.
Une évidence est dite apodictique quand sa non-existence est
exclue : il n’est pas possible d’imaginer que la conscience n’existe pas.
Et Fondane voit bien que Husserl refuse d’admettre comme existant ce qui n’est
pas à l’abri de toute possibilité de doute. Plus précisément,
Husserl utilise, au sujet de la conscience, l’expression
d’ "expérience transcendantale". Que signifie, pour la
conscience, que d’être l’objet d’une expérience ? On sait que
le terme " transcendantal" est d’origine kantienne et
désigne l’ensemble des conditions universelles et nécessaires de
possibilité de la connaissance de l’objet. L’expérience
transcendantale veut donc dire, ce qui n’est pas le cas chez Kant, que le
transcendantal – les conditions de la connaissance – est
l’objet d’une vue, il est saisi dans une intuition et peut être
décrit.
C’est ici que réside, pour Fondane,
l’originalité de la phénoménologie : la distinction
de l’empirique et du transcendantal. La conscience a donc cette capacité
de distinguer de sa dimension empirique et psychologique une dimension
proprement transcendantale relative à sa prétention à une
validité objective absolue. Mais cette distinction est le danger
principal de la pensée de Husserl car elle conduit à disjoindre
vérité et existence : "Vérité
et existence, écrit Fondane, ont si peu de rapports que, d’après
Husserl, les vérités de raison seraient vraies, même si
l’homme n’existait pas." [14] Fondane poursuit : il ne
"reste désormais devant nous, en tant que source
d’évidences, que l’ego transcendantal, la raison pure, qui ne nous
donnera plus qu’un monde vu sous les espèces de la
réflexion" [15]. La pensée de Husserl
conduit à voir le monde sub specie cogitationis et à le
retenir à titre de phénomène. Ce point est capital.
Fondane en donne une précision supplémentaire lorsqu’il
évoque le problème de l’objectivité du
phénomène ou de la signification objective du vécu. Le
caractère « naïf » de l’attitude de l’homme naturel
signifie qu’il croit à l’existence de ce qui est donné dans la
perception spontanée alors que le philosophe, pour Husserl, s’abstient
d’affirmer cette position d’existence. À la différence de l’homme
naturel engagé dans le monde, le phénoménologue s’abstient
de poser un jugement d’existence sur le monde et, en cela, il entend adopter
une attitude non naïve et donc aussi, en un certain sens, non naturelle.
Fondane tire de cette approche de la méthodologie husserlienne une
remarque importante : la certitude est attachée à l’acte de
perception. Il est certain et réel que je perçois, mais ce que je
perçois n’est que probable. Husserl sépare la certitude qui est
attachée aux actes intentionnels de leur contenu. Fondane prend
l’exemple typiquement husserlien de la maison et dit que l’existence de la
maison perçue est déclarée "probable" mais
que l’existence de la perception est
déclarée" réelle" : l’objet – en tant
qu’objet de la perception – peut ne pas exister. Fondane peut donc
légitimement s’exclamer : "Que le premier existant, pour nous,
soit donc le cogitatum ; car sans lui, pas de cogito et sans cogito, pas
de connaissance, d’ordre, d’obéissance."
Après avoir considéré
la manière dont Fondane comprend le caractère transcendantal de
la phénoménologie, il convient désormais de faire droit
à la critique qu’il mène du savoir réflexif, ce qu’il fait
de manière conjointe à une des premières lectures
" françaises" de Husserl, celle de Levinas. On l’aura
pressenti, face à Husserl, Fondane développe une attitude
critique qui se veut, à certains moments, cinglante. Bien sûr,
Fondane explique, au seuil de
Or, en ce qui concerne la manière
dont Fondane définit la conscience selon
Husserl et la manière dont il critique la réflexion, il importe
de montrer qu’il doit beaucoup plus aux travaux de Levinas qu’à ceux de
Chestov. Une étude strictement comparative entre le texte que Fondane
publie sur Husserl dans le tome XX de la revue Europe de 1929 – article
intitulé " Edmund Husserl et l’œuf de colomb du
réel (de la philosophie phénoménologique
allemande) " – et le chapitre qu’il publie finalement sur Husserl
dans
Dans son ouvrage de 1930, Levinas propose
en effet une interprétation singulière de la
phénoménologie husserlienne dont Fondane est, en ce qui concerne
le problème de la signification de la réflexion, abondamment
tributaire. Pour le dire brièvement, Levinas entend notamment montrer
que Husserl élargit le concept d’existence à autre chose
qu’à une interprétation exclusivement naturaliste :
l’existence n’est plus identifiée à un objet naturel. Cet
élargissement du concept d’existence passe par une analyse de la
conscience elle-même et par la reconnaissance de son mode
spécifique d’exister. C’est l’existence même de la conscience qui
doit être considérée dans son originalité,
c’est-à-dire dans ce qui rend son existence différente d’un fait
de nature. Levinas remarque surtout que, en se dégageant du naturalisme,
Husserl met en évidence la vie même de la conscience que cache, mais
présuppose comme sa source, le naturalisme. Cette conscience est dite
" absolue", ce qui doit se comprendre en fonction de deux
thèses principales. Premièrement : tout être se
rapporte nécessairement à la conscience – dire qu’une chose existe
c’est, en même temps, dire qu’elle « rencontre » la conscience[18]. L’existence de la chose renvoie
à l’existence de la conscience en ce sens que la chose perçue ne
peut être considérée indépendamment des actes
subjectifs de perception qui la visent. Deuxièmement : la
conscience porte en elle-même la garantie de sa propre existence. La
conscience n’est pas perçue de la même façon qu’une chose
et elle a cette capacité de se prendre elle-même pour objet. Elle
se donne alors comme ce qu’elle est, c’est-à-dire un absolu, donné
"en personne". Il n’est donc pas possible de nier l’existence
de la conscience ; elle ne peut pas ne pas exister. De plus, Levinas
insiste encore sur le fait que la conscience n’existe pas seulement dans la
mesure où elle se prend elle-même comme l’objet d’une perception
et où elle se saisit réflexivement. Le caractère absolu de
la conscience est encore déterminé par le caractère
conscient du vécu, toujours présent à lui-même. La
vie de la conscience se déroule, même si elle n’est pas l’objet
d’une "perception immanente". La conscience est déjà
là, à l’état non réfléchi et sous forme
d’arrière-plan, et " prête à être
perçue" [19]. Le vécu établit un
rapport à soi qui est antérieur à toute
réflexivité.
C’est précisément sur ce
point que la différence entre Levinas et Fondane est sans doute la plus marquée.
Fondane fait un pas de plus que Levinas : il identifie, purement et
simplement, conscience et réflexion : « conscience et
réflexion, écrit-il, ne sont qu’une seule et même
chose »[20]. Et Fondane écrit ceci,
directement inspiré de Levinas : " Exister, pour la
conscience, ce n’est pas être perçue dans une série de
phénomènes, mais se percevoir elle-même, être
constamment présente à elle-même." Pour Fondane, la
conscience est identifiée avec la réalité en tant
qu’absolue. C’est encore la raison pour laquelle il peut écrire :
" seule la conscience absolue a droit au prédicat de
l’existence " [21].
Cette différence – voire cette
déformation que Fondane fait subir au texte de Levinas – indique une
chose importante. Il est maintenant évident que Fondane interprète
la conscience husserlienne à partir d’une philosophie de la conscience
absolue et totale, à savoir celle de Hegel, qui a toujours voulu donner
à l’idéal rationaliste son expression la plus achevée.
Plus précisément, Fondane lit Husserl à partir de ce que
dit Hegel dans
Toutefois, cette différence ne doit
pas occulter que Levinas et Fondane se rejoignent dans une critique commune de
la pratique de la réflexion. C’est particulièrement visible quand
ils s’interrogent tous les deux sur le problème de la motivation de la
réduction phénoménologique. Fondane reprend à son
compte les termes de Levinas : quels sont les motifs pour lesquels
s’opère le passage de l’attitude naturelle à l’attitude
proprement phénoménologique ? Comment, " l’homme,
dans l’attitude naïve, plongé dans le monde, […] devient-il
brusquement conscient de sa naïveté ?" [23]. Levinas regrette ne pas trouver,
chez Husserl, une explication plus approfondie de ce problème. La
philosophie commence avec la réduction, mais il s’agit d’un acte
où nous considérons la vie dans tout son aspect concret mais
où nous cessons de la vivre[24]. Cette dernière remarque
laisse entendre la raison pour laquelle la motivation ne pose même
pas de problème : elle est, encore une fois, tributaire du
primat que Husserl accorde au théorique. Autrement dit, c’est parce que
Husserl voit, dans la réduction, un geste essentiellement
théorique plaçant la représentation à la source de
tous les actes de la conscience, que se pose la question de ce qui motive la
réduction dans la vie concrète. Le caractère
théorique de la réduction tient en ceci qu’elle est cet acte par
lequel le philosophe réfléchit sur lui-même et met entre
parenthèses " l’homme vivant dans un monde " [25]. Par conséquent, il n’y a
pas de coïncidence entre la vie, en tant que vécue, et la vie, sur
laquelle un " regard" est porté. Connaître un
vécu n’est plus le vivre.
Sur ce point, en assimilant la
méthode de réduction à un sacrifice de l’existant qui
« interdit de vivre », Fondane est sans doute plus radical que
Levinas. Du point de vue de Husserl, "le but excuse les moyens"
écrit Fondane. Le sacrifice est pourtant énorme : en
rangeant l’existence parmi les préjugés à mettre entre
parenthèses (la phénoménologie suppose toujours une réduction
des préjugés), Husserl s’interdit l’existence et prétend
même s’en abstenir délibérément[26]. Dans le sillage de Levinas,
Fondane regrette que, dans le premier livre des ses Idées directrices
de 1913, Husserl fasse preuve, sur ce point, d’une certaine discrétion,
en présentant sa méthode comme un acte relevant avant tout de la
liberté du phénoménologue[27] qui choisit librement de changer
d’attitude et de "se regarder vivre". Fondane refuse cette
liberté qui lui semble impossible à effectuer. C’est la raison
pour laquelle il écrit : "la liberté réelle
du cogito n’est-elle pas effectuée par un acte seulement
théorique, ce qui veut dire en somme qu’elle n’est pas effectuée
du tout ? N’est-ce pas une simple illusion ? La philosophie de
Husserl n’est-elle pas basée sur cette illusion ?" [28] Fondane précise davantage
sa position en ces termes : "Et alors que Husserl
déclare s’abstenir de la position de l’existence que l’attitude
naturelle effectue spontanément – comment vérifie-t-il si cette
abstention est réelle, si elle a réellement eu lieu, et
non seulement in abstracto ? Nous est-il véritablement possible
de nous abstenir de la position de l’existence, autrement qu’en en
parlant ? Et si l’on s’abstient en paroles seulement, que vaut cette
abstention, puisqu’on continue à vivre de la chose même dont on
s’est abstenu – et qu’elle nous remplit d’une conviction et d’une
stabilité sans lesquelles il nous serait impossible d’effectuer l’acte
même de nous abstenir ? En un mot : pendant que Husserl
s’abstient de la position du réel, le réel, à son tour,
cesse-t-il d’ 'effectuer' l’existence de Husserl ? " [29] Ainsi posée, la question
revient à se demander ce qu’il en est du "moi" qui a le
droit de poser les questions à niveau proprement transcendantal. Qu’en
est-il de ce sujet qui n’est pas un homme naturel mais un sujet transcendantal,
un "Je perdu et retrouvé "comme dit Fondane
en songeant au doute cartésien ? Et finalement, rien
" n’empêche […] un Husserl de prétendre que 'la loi
universelle touchant la structure de la vie de la conscience en
général' contient en elle tous les états vécus de
la conscience ; mais contient-elle tous ces états en tant que vécu ? " [30]
Ces questions conduisent encore à
se demander si Fondane ne remet pas en cause le principe husserlien de
l’intentionnalité. Pour Husserl, l’expérience de la conscience ne
peut être interprétée dans les termes d’un domaine
d’intériorité radicalement opposé au monde des objets. La
conscience est intentionnelle, ce qui veut dire qu’elle est relationnelle de
part en part, qu’elle se transcende et se dirige vers ce qui n’est pas elle. La
conscience est donc cette ouverture aux objets – à la chose comme telle
– vers lesquels ses actes la portent. Face à ce principe
d’intentionnalité, Fondane rétorque par cette question :
"Mais est-il possible à l’homme de vivre en dehors de la relation
sujet-objet ? Le peut-il ? " [31]. Fondane répond par
l’affirmative et appuie son hypothèse sur l’existence des
" primitifs" qui ont cette
capacité d’appréhender le monde et les choses en
deçà des principes fondamentaux de la logique et "se
donnent tout le réel pour vrai et immédiatement senti". Le
primitif, qui possède " moins de savoir que nous mais plus de
réel que nous", implique une " présence sentie,
fusion affective, identité, vérité effectuée
adéquation absolue de l’homme à lui-même, aux êtres,
aux choses, à la nature, au groupe social dont il fait partie". Bref,
le primitif échappe à la nécessité.
On le voit, c’est la grande tentative de
Fondane que de chercher un mode de pensée qui ne se réduit pas
à être une réflexion sur l’existence, mais plutôt le
mouvement même de cette existence dans son vivre. C’est à partir
des thèmes de la "vie intérieure" de la
" vie humaine nécessaire à la formation des
concepts", du " continuum vital", " d’une
réalité qui ne se donne et n’est présente qu’au plus
intime de l’individu " [32] que Fondane en vient à
poser, à l’homme, la question de la signification de son existence. Il
n’est pas possible, pour l’homme, de renoncer à poser la question de la
signification de son existence "pour la simple raison qu’il ne peut
s’imposer à son existence et que c’est l’existence qui s’impose à
lui" [33]. Husserl ne poserait pas la
question de la signification de la connaissance : pourquoi placer les
évidences au fondement et à la source de la connaissance ?
La vie a-t-elle besoin des évidences pour vivre ? " Le
savoir était-il nécessaire, indispensable à la vie ? ou bien, tout au contraire, s’agissait-il d’un refus
à la vie […] ?" [34] Ainsi, Fondane place-t-il la
phénoménologie devant le registre de la vitalité, du
" désir d’amour, de liberté, de puissance, de
destruction" [35], des besoins vitaux, naturels,
instinctuels, biologiques de l’homme, bref, de ce qu’il nomme le
" donné intime ".
En conclusion, on peut dire que Fondane
accrédite l’idée que la philosophie husserlienne est, de part en
part, possédée par le démon de la totalisation
théorique (rationnelle) et systématique, laissant ainsi de
côté le domaine propre de l’existence. L’idéal husserlien
d’une science rigoureuse s’inscrit dans le projet de la raison philosophique
occidentale qui a vu se développer des philosophies aussi puissantes que
celles de Platon, de Leibniz ou encore de Hegel. Fondane reconnaît que
" les véritables responsables des excès
husserliens", du " fanatisme" de Husserl, de ses
" grimaces" et de sa " mystique de la raison",
sont Descartes et surtout Kant qui demeure l’adversaire secret de la
philosophie existentielle. Face à Descartes et à Kant, qui
partagent cette volonté de donner à la raison une nouvelle
autorité, toute l’intention de Fondane est de rompre décisivement
avec l’idée d’une totalisation de l’expérience dans un savoir
absolu, en insistant sur la nature affective de l’affirmation existentielle.
Cette orientation existentielle de la philosophie engage une
interprétation singulière de Husserl dont nous avons
cherché à montrer les tensions. Les travaux de Fondane, alors
qu’ils interrogent le modèle de l’objectivation (logique), posent
à la phénoménologie les questions de son domaine et de ses
limites. Ils exigent de se mettre en quête d’une nouvelle
caractérisation de l’intentionnalité qui ne se réduit pas,
dans sa définition théorique générale, à
n’être que ce qui amène l’objet sous le regard du sujet. Un
nouvelle caractérisation de la phénoménologie qui soit
capable de tenir compte, par-delà toutes les formes de la
« démagogie du concret », de ce que Fondane appelle le
" contact vécu avec le réel".
Or, avec Fondane, il est possible de
déceler les éléments qui permettent d’élucider le
sens de la subjectivité, de penser le sujet dans son mode d’être
originaire. Il tente de revenir en-deçà de toutes les
théories de la représentation pour atteindre un
"donné intime "qui est, avant tout, de nature
affective et que l’on pourrait nommer un " sentir originaire".
De ce point de vue, la critique de Husserl est ici sans appel : Husserl ne
parvient pas à se défaire de son souci obstiné de la
médiation, d’une prise de distance par rapport à ce donné
intime ou originaire qu’il s’agit toujours, pour Husserl, de voir avant que de
sentir. Cette prise de distance se traduit, chez Husserl, dans sa
théorie de la réduction. Fondane invite ainsi le lecteur de
Husserl à ne pas faire l’économie du sentiment individuel et
singulier de celui qui interroge, qui pose les questions. C’est là tout
le sens que Fondane attribue à la facticité : « le fait
est là, écrit-il dans Baudelaire et l’expérience du
gouffre, même si personne ne nous répond, nous ne pouvons pas
cesser de questionner. Tant que notre moi sera
là, il lui faudra vivre et le rationnel refuse de le laisser vivre, il
n’est pas fait pour la vie. C’est donc du centre et non du dehors de la vie,
que l’esprit du moi pose ses questions, il est intimement lié à
la vie, ce sont les intérêts même de la vie de la personne
qu’il considère au moyen de son expérience personnelle. »[36]
[1] B. Fondane, Rimbaud le voyou, Paris,
Édition Complexe, 1990, p. 173
[2] B. Fondane,
[3] " Husserl an Schestow, 3.VII.1929", dans Husserliana Dokumente. Band III. Briefwechsel VI, Kluwer
Academic Publishers, Nijhoff,
[4] Voir à ce sujet, les travaux de
F. Déchet, « Sestov critico di Husserl », dans Giornale
di Metafisica, n°2-3, 1975, pp. 209-243 ; A. Philonenko, La
philosophie du malheur, t. I : Chestov et les problèmes de la
philosophie existentielle, Paris, Vrin, 1998 ; et de R. Fotiade,
« Évidence et conscience. Léon Chestov et la critique
existentielle de la théorie de l’évidence chez Husserl »,
dans N. Struve (dir), Léon Chestov. Un philosophe pas comme les
autres ?, Cahiers de l’émigration russe 3, Paris,
Institut d’études slaves, 1996, pp. 111-125, ainsi que Conceptions
of the Absurd : from Surrealism to the Existential thought of Chestov and
Fondane, Oxford University Press, 2001.
[5] Voir L. Chestov, " Memento Mori
(À propos de la théorie de la connaissance d’Edmond
Husserl)", dans Revue philosophique de
[6] B. Fondane,
[7] B. Fondane,
[8] Voir, à ce sujet, la remarque
écrite par Fondane sur son exemplaire personnel des Méditations
cartésiennes, reprise par O. Salazar-Ferrer, « Benjamin
Fondane lecteur de Nietzsche. Lecture d’une lecture », dans Cahiers
Benjamin Fondane, n°4, 2000-2001, p. 28.
[9] J. Patočka, « Souvenirs de
Husserl », trad. par H. Leonardy, dans Études
phénoménologiques, n°29-30, 1999, p. 94.
[10] B. Fondane,
[11] On peut remarquer que, pour Fondane, cette
séparation radicale vaut encore pour ce qu’il appelle la « seconde
génération » des philosophies existentielles. À ce
sujet, voir B. Fondane, "Le Lundi existentiel et le Dimanche de
l’histoire", dans L’Existence, Paris, Gallimard, 1945, p. 31.
[12] Disons d’emblée que Husserl n’a jamais interprété la méthode de
réduction en termes de négation du monde ou de l’existence.
À titre d’exemple, voici qu’il écrit au paragraphe 32 des Idées
directrices de 1913 : « Quand je procède ainsi, […] je ne nie
donc pas ce ‘‘monde’’, comme si j’étais sophiste ; je ne
mets pas son existence en doute, comme si j’étais sceptique ;
mais j’opère l’έποχή
‘‘phénoménologique’’ qui m’interdit absolument tout jugement
portant sur l’existence spatio-temporelle. »
[13] B. Fondane,
[14] Id.,
p. 23.
[15] Id.,
p. 99.
[16] Id.,
p. XVIII.
[17] J. Hering, Phénoménologie
et philosophie religieuse. Études sur la théorie de la
connaissance religieuse, Paris, Alcan, 1926.
[18] E. Levinas,
[19] E. Husserl, Idées directrices pour
une phénoménologie et une philosophie
phénoménologique pures, trad. fr. par P. Ricœur,
Paris, Gallimard, 1950, pp. 146-147.
[20] B. Fondane,
[21] Idid.
[22] Fondane force ainsi la pensée de Husserl
sur deux points au moins : premièrement, Husserl ne prétend
pas que les vécus ne deviennent conscients que dans la réflexion
et a toujours insisté sur le thème d’une conscience
pré-réflexive ; deuxièmement, le caractère
infini de la réflexion n’est jamais à comprendre, chez Husserl,
dans la perspective d’une réflexion totale et pleinement accessible
à elle-même, mais plutôt comme une possibilité
permanente. Voir à ce sujet E. Husserl, Idées directrices
pour une phénoménologie, trad. fr.,
paragraphes 76 à 79.
[23]
[24] Id.,
p. 219.
[25] Id.,
p. 221.
[26] B. Fondane,
[27] E. Husserl, Idées directrices pour
une phénoménologie, trad. fr.,
p. 97.
[28] B. Fondane,
[29] Ibid.
[30]
[31]
[32] Id.,
p. XI.
[33] Id.,
p. XVI.
[34] Id.,
p. XIX.
[35] Id.,
p. 1.
[36] B. Fondane, Baudelaire et
l’expérience du gouffre, chapitre XXVIII, p. 359.