
Maria
Villela-Petit
D’UN PHILOCTÈTE À L'AUTRE
(Sophocle,
Kiergegaard,Gide, Weil, Fondane)
En
guise d’avant-propos, j’évoquerai par quels méandres
l’idée m’est venue d’écrire une étude
sur le Philoctète de Sophocle.[1]
En 1983, année du soixante-dixième anniversaire de Paul
Ricœur, j’ai été chargée du secrétariat
du Colloque International organisé en son honneur à
C’est pour avoir tenu compte de la force de cet
appel que, lorsque, quelques années plus tard, j’ai poursuivi ma
réflexion en me centrant sur la seule pièce de Sophocle- en vue
d’une communication présentée, en 1988, au séminaire
du « Centre de recherche sur l’oralité »-,
je n’ai pas hésité à ajouter, en note à mon
texte, quelques considérations sur les témoignages bouleversants
que le vingtième siècle a fourni d’une telle
« demande ». J’y évoquais Primo Levi et Anna
Akhmatova, qui tous deux ont éprouvé la nécessité
de raconter (ou, dans le cas de la poétesse russe, de rappeler dans son
poème Requiem) la situation
tragique qu’ils avaient connue, et ce, au nom de ceux qui n’avaient
pas survécu au mal qu’on leur avait fait subir.[2]
Il se trouve que grâce à la lecture
attentive de l’avant-dernière tragédie de Sophocle - la
toute dernière étant Œdipe
à Colone-, j’avais été mise sur la voie
d’une meilleure compréhension de ce que les Grecs entendaient par kléos. Le mot survient une
première fois au début du drame lorsque Philoctète
interroge Néoptolème pour savoir si le jeune homme était
au courant de ce qui lui était arrivé, si le bruit de ses
malheurs (kakon kléos) était parvenu jusqu’à lui. Kléos exprime alors la rumeur, le
bruit qui circule au sujet du sort de quelqu’un. Or c’est encore ce
même mot de Kléos qui
renvoie à la gloire que le héros est en droit
d’espérer par delà sa mort. Il signifie alors la gloire
impérissable (kléos
afthiton) que ses hauts faits confèrent au héros
épique ou tragique, au sens où son histoire ne cessera
d’être transmise, d’être racontée de
génération en génération. Son nom et son histoire
tragique ne seront pas oubliés. Autrement dit, la
« gloire » exprimée par la notion de kléos implique le récit.
A l’époque, je fus également
sensible au fait que, du côté des philosophes, Philoctète
ne jouissait pas de la même aura que celle entourant les figures
d’Antigone et d’Œdipe. J’avais pourtant retenu que, dans
Aussi est-il bon que l’on s’attarde
quelque peu sur la façon qu’a eu Kierkegaard d’envisager la
« différence essentielle » entre le tragique
ancien et le moderne, sans que l’on puisse pour autant les dissocier,
car, disait-il, l’idée
de tragique reste « la même ». Est-il besoin
d’ajouter qu’une telle différence n’aurait pas
été concevable si quelque chose de décisif n’avait
pas eu lieu, à savoir l’apport essentiel de
Comme
corollaire de cette différence, Kierkegaard introduit une distinction
entre la tristesse, sentiment qui domine chez les Anciens dans la mesure
où ils sont en proie à un destin énigmatique, et la
douleur, que la conscience moderne éprouve, lorsque ne pouvant pas fuir
sa propre faute, le sujet l’assume intérieurement et ce,
d’autant plus qu’il se reconnaît placé devant Dieu (coram Deo).
La surprise vient lorsque, dans la suite de
l’essai, on lit que « la tragédie grecque
elle-même offre une transition de la tristesse à la
douleur ». Et Kierkegaard de citer « comme exemple Philoctète, tragédie du
pâtir proprement dit ».[3]
Philoctète se trouverait ainsi à la
charnière de l’ancien et du moderne. Ou, comme
l’écrit encore Kierkegaard : « Philoctète témoigne
d’un haut degré de réflexion : cette contradiction
dans la douleur si magistralement décrite renferme une profonde
vérité humaine, mais une certaine objectivité n’en
est pas moins la base de l’ensemble. La réflexion de
Philoctète ne plonge pas en elle-même et elle est typiquement
grecque sa plainte que nul ne connaît sa douleur. Il y a là un
extraordinaire accent de vérité, et pourtant, on voit en
même temps dans cette plainte en quoi la douleur du héros se
distingue de la douleur réfléchie proprement dite qui
désire toujours demeurer seule avec elle-même et cherche en cette
solitude un nouveau motif de douleur». [4]
On ne peut que saluer Kierkegaard pour avoir si bien
reconnu la profonde vérité humaine de la plainte de
Philoctète, et avoir pressenti en quoi elle renvoie à la
grécité, encore qu’il n'ait pas été conscient
de l’importance de la notion de kléos
dans le contexte de la tragédie grecque. J’ai néanmoins des
réticences à prendre tout à fait son parti au sujet du
malheur, de la solitude et de la douleur.
Certes, Kierkegaard n’a pas connu le XXe
siècle, mais lorsqu’en oubliant quelque peu Job - dont il parle si
souvent avec tant d’admiration et de pertinence[5]-,
il associe la douleur à la conscience solitaire d’une faute, cela
relève d’une sensibilité religieuse qu’on peut ne pas
entièrement partager. Nous sommes bien placés pour savoir que le
sentiment de la douleur en ce qu’il a de tragique ne renvoie pas
nécessairement à un agir individuel
dont on aurait eu l’initiative. Rien n’empêche qu’il
soit lié essentiellement
à un pâtir, qui,
lui, est imputable à une situation sociale et historique, de laquelle
l’individu même innocent se trouve prisionnier, malgré lui.[6]
Rappelons que, pour Kierkegaard, le personnage clef
de la tragédie grecque est Antigone. C’est à la fille
d’Œdipe qu’il s’identifie en traçant
d’elle, dans le même essai, un portrait moderne,
déshellénisé et ce, parce qu’il veut construire,
à partir d’Antigone et de son secret, un double de lui-même,
afin de pouvoir se regarder dans le miroir qu’ainsi reprise sa
tragédie lui tend.
Il m’a fallu du temps pour découvrir que
plus proches de nous d’autres Philoctète
que celui de Sophocle étaient venus au jour et ce, avant même la
seconde guerre mondiale, c’est-à-dire avant la pièce de
Heiner Müller qui date des années 60.[7]
Au sujet de ce dernier, qu’il suffise de rappeler la transformation
qu’il fait subir à Néoptolème. H. Müller en
inverse, en effet, le sens, en s’inspirant du reste de la violence
qu’on attribue au fils d’Achille, lorsqu’on
l’évoque sous son autre nom : celui de Pyrrhus. Mais, par
là même, il est à mille lieux de Sophocle.
Cela est d’autant plus frappant que c’est
à Sophocle que l’on doit l’introduction du personnage de
Néoptolème dans le drame de Philoctète.
Sa peinture du cheminement moral du jeune personnage est tout à fait
décisive pour la tournure qu’il imprime à son poème.
Bien que les Philoctète
d’Eschyle et d’Euripide ne nous soient pas parvenus, nous savons,
en particulier grâce à un auteur du 1er siècle
après J.C., Dion de Pruse, que ni l’un ni l’autre des autres
grands poètes tragiques, dont les pièces sont antérieures
à celle de Sophocle[8],
n’avaient songé à convoquer Néoptolème pour
ramener Philoctète et l’arc d’Héraclès
à Troie.
Un
autre trait caractéristique de la pièce de Sophocle est
d’avoir fait de l’île de Lemnos, où Philoctète
avait été
déposé- à cause surtout de ses cris lors des crises qui le
secouaient-, une terre inhabitée. Cette solitude du héros, loin
de tout autre être humain, ne pouvait qu’accroître le
sentiment d’abandon qui était le sien. Ses cris n’étaient
entendus de personne. Seule la nature lui en renvoyait l’écho.
Lui, qui avait répondu à l’appel des Atrides,
c’est-à-dire d’Agamemnon et de Ménelas, pour venir
avec ses troupes leur prêter main forte devant Troie,
n’était que plus conscient de la faute des autres à son égard. Ses cris
découlaient de la plaie causée par la morsure d’un serpent,
lorsque, selon la légende la plus courante, il s’était
arrêté dans la petite île de Chrysé. Morsure que rien
ne parvenait à guérir. Quand la pièce commence, cela fait
déjà dix ans qu’il est là, abandonné de tous
dans l’île de Lemnos. On vient alors le chercher, ou au moins
l’arc qui est en sa possession, car, selon l’oracle du devin
Hellénos, Troie ne peut être prise qu’au moyen de
l’arc d’Héraclès, dont Philoctète a la garde
et qui lui fut donné par le dieu lui-même.
Or le chef de la mission n’est autre
qu’Ulysse, celui-là même qui avait cru bon
d’éloigner Philoctète dans l’intérêt des
Achéens. Comprenant que ce dernier ne peut que lui vouer une terrible
rancune, l’habile Ulysse fait appel au jeune Néoptolème, le
fils d’Achille pour persuader Philoctète. Tout va donc se jouer
autour de l’attitude de Néoptolème. Car il ne pourra
qu’hésiter entre son mentor Ulysse, qui lui promet la gloire
à laquelle il aspire, et la loyauté envers l’ami de son
père, ce Philoctète qu’il découvre en chair et en os
et qu’il se met à son tour à
admirer.
Sans quitter Sophocle, venons-en maintenant à
Benjamin Fondane. Si j’ai pu faire connaissance avec son Philoctète, c’est grâce à Monique
Jutrin. Elle m’a fait parvenir le numéro des Cardozo Studies in Law and Literature, où le texte de
Fondane est donné dans la traduction d’Eric Freedman[9], et m’a ensuite fait parvenir une
copie du manuscrit en français qui se trouve déposé
à
Depuis, en
lisant le texte de Gide, afin de le comparer à celui de Fondane,
il ne fut pas difficile de constater combien le titre choisi par Gide
« Philoctète ou le Traité des trois
morales » lui
était approprié. La modernisation ou l’adaptation que Gide
opère de la pièce de Sophocle consiste, en effet, à la
réduire à un affrontement entre trois positions morales, chacune
étant intrinsèquement liée à la personnalité
de celui qui l’assume. Possibles, elles le sont ainsi toutes, dans la
mesure même où elles découlent de la différence des
caractères des individus.
Dans
son Introduction au volume de
« En définitive, la seule morale
qui compte est celle que l’individu se forge et par laquelle il engage
dans ses actes toute sa personne. Cette morale vaut ce que vaut
l’individu »[11].
Le texte qui nous concerne illustre bien une telle
attitude, ainsi que la difficulté inhérente à Gide
d’accorder à autrui la place qui lui revient dans la constitution
des rapports humains. Ainsi lors d’une de ses répliques dans
l’Acte II, le
Philoctète de Gide s’exclame :
« Ne me plains pas, surtout !
J’ai cessé de souhaiter, te disais-je, sachant que je ne pouvais
rien obtenir… Rien obtenir du dehors, il est vrai, mais beaucoup obtenir
de moi-même; c’est depuis lors que je souhaite la vertu ; mon
âme y est tout employée, et je repose, malgré ma douleur,
dans le calme- j’y reposais du moins, quand vous êtes venus…
Tu souris ? »[12]
L’enjeu de Gide aura donc
été de mettre en
évidence comment, en fonction de leurs identités personnelles,
Ulysse, Néoptolème et Philoctète diffèrent dans les
valeurs qu’ils assument et,
par conséquent, dans les arguments auxquels ils ont recours pour
justifier leur ligne de conduite. Cela n’empêche pas Gide de nous
offrir de beaux dialogues et de faire évoluer les trois
personnages au cours de la discussion qu’ils engagent pour
légitimer leurs positions.
Dès le premier acte, après avoir
gardé le silence sur le but de leur expédition dans une île
froide et dépourvue de tout,
quand il se met à expliquer à Néoptolème ce
qu’il veut qu’il fasse auprès de Philoctète, Ulysse
n’hésite pas à expliquer l’abandon de ce dernier par
les intérêts prioritaires et vitaux de l’armée
grecque. Sinon elle aurait couru le risque d’être
démobilisée par les lamentations d’un seul homme.
En
fait, au fur et à mesure que le dialogue avance, on assiste à un
subtil changement dans l’attitude des trois personnages. Avant de voir
comment ce changement s’opère, essayons de résumer sur quoi
portent leurs échanges. Pour Ulysse c’est clair : ce qui
compte est avant tout et sans hésitation l’intérêt de
Ulysse, toutefois, ne sera pas à court
d’arguments devant Néoptolème. Le fait est que le jeune
homme, qui est en train de connaître un processus d’initiation
morale avant d’accéder pleinement à l’âge
adulte, se trouve, à son insu, au contact de ces deux êtres au
caractère si opposé : Ulysse et Philoctète.
C’est entre eux que le fils d’Achille doit choisir et se choisir. Or Ulysse lui pose une question qui ne manque pas de
l’ébranler : « A quoi sert la vertu
solitaire ? » Une telle question touche d’autant plus
Néoptolème que s’il ne parvient pas à obtenir de
Philoctète l’arc d’Héraclès, il est
condamné à mourir sans gloire.
Philoctète, malgré son malheur,
n’a pas cessé d’être imbu d’orgueil. Il
s’attache becs et ongles à la vertu qu’il croit
posséder et veut imposer à Ulysse la supériorité
qu’elle lui confère, au moins pour le dominer d’un point de
vue moral. Mais il finit par douter de lui-même. Il va alors se
déprendre de soi, de la vertu qu’il possède comme un avoir
imprenable et décide enfin de céder son arc afin de permettre la
victoire des Grecs.
C’est sans regret et en paix qu’ayant
renoncé à tout, il voit partir Néoptolème et Ulysse
dans le navire qui les conduiront à Troie. Comme l’a vu avec
acuité Fondane : « Ce Philoctète, qui n’est
que le jeune Gide d’alors, pense encore que l’éthique
n’est qu’une « dépendance de l’esthétique »,
que la souffrance peut être matée- et l’obéissance au
divin du héros sophocléen tourne au renoncement humaniste. Ainsi s’évanouit
la tragédie, qui est un rapport de l’homme aux dieux, au profit
d’un drame qui n’oppose plus que les hommes entre eux. »
[13]
Voilà en quelques mots un aperçu du Philoctète d’André
Gide que Fondane a connu, admiré, dont il a subi l’influence, mais
dont il tient aussi à se démarquer lorsqu’à son
tour, dans le courant des années 20, il se met à écrire
« son » Philoctète.
Intuitivement, Fondane a compris que dans l’approche de Gide quelque
chose d’essentiel était resté en retrait concernant
l’histoire de Philoctète telle qu’elle était mise en
acte dans le poème tragique de Sophocle. Quoi donc ? Tout
d’abord, la dimension tragique de l’abandon. Abandonné par ses compagnons, alors même que sa souffrance
aurait dû éveiller leur compassion et qu’ils se montrent
prêts à l’aider, Philoctète se révolte contre
le sort, contre le destin qui est le sien. Il se sent ainsi abandonné
des dieux et leur en veut.
Que
cette dimension tragique de l’abandon soit soulignée par le
poème de Sophocle n’échappe justement pas à Fondane.
Elle a été aussi pressentie par Simone Weil quand, vers
1934-1936- période pendant laquelle elle fait ses premières
expériences comme ouvrière en usine et côtoie de
près la misère- elle se tournera avec insistance vers le
poème de Sophocle, non pas avec l’intention d’en faire une
réplique moderne, mais d’en dégager les lignes de force.
Dans un projet d’article, datant de mai-juin 1936, voici ce qu’elle
écrit :
« Philoctète, c’est le drame de l’abandon.
Un homme a été abandonné de propos
délibéré par d’autres hommes, laissé tout
seul, malade, et sans ressources, dans une île déserte. Jour
après jour, il arrive par des efforts surhumains, à ne pas
périr de froid, de faim, de soif. Plusieurs années plus tard, on
revient vers lui, on fait semblant de vouloir le sauver, mais on le trompe, et
il est sur le point d’être abandonné de nouveau dans une
situation plus atroce. En fin de compte tout s’arrange, mais par une
sorte de miracle.
Ce drame, pousuit-elle, est bien proche de nous. Bien
sûr, depuis très longtemps, on n’abandonne plus les gens sur
une île déserte. Mais il n’y a pas besoin d’être
sur une île déserte pour être abandonné. De nos jours,
combien d’êtres humains meurent obscurément de misère
et d’abandon, parfois au milieu d’une grande ville…Leur mort
est comptée dans les statistiques ; quelquefois, s’ils se
sont suicidés, on leur accorde quelques lignes dans les faits divers.
Mais ce qui a pu se passer dans leur esprit et dans leur cœur, personne ne
se le demande. On aime mieux ne pas y penser ».[14]
Dans ses Cahiers
on trouve, copiés, plusieurs passages de la pièce de Sophocle
qu’elle traduisait elle-même, y compris cette magnifique
exclamation du héros au vers
1070-1071:
« Est-ce que vous aussi, étrangers,
vous allez me laisser dans cet abandon, sans avoir pitié de
moi ? » [15]
A cette époque, il est vrai, Simone Weil
était plutôt absorbée par la dimension sociale de la
solitude et de l’abandon, à quoi l’invitait sa propre
expérience de la vie d’usine. Ce ne sera que plus tard
qu’elle aurait été à même
d’éprouver la dimension
« métaphysique », voire
« religieuse » du drame de Philoctète. De
là vient qu'elle ne songea pas à le rapprocher de Job, qui ne
tardera à devenir pour elle, parmi les figures majeures de l’Ancien
Testament, sa préférée.
Quant à Benjamin Fondane, il a
d’emblée entrevu l’analogie possible entre la figure de Job
et celle de Philoctète, ainsi que l’avait déjà fait
Kierkegaard. Ce que Fondane a du mal à saisir, comme on le voit dans sa
« Préface », c’est le retournement final du
drame de Sophocle, qu’il prend simplement pour une sorte de happy end conformiste de film
américain. A vrai dire, il
est loin d’être le premier à exprimer une certaine
réserve envers la fin choisie par Sophocle, laquelle requiert
l’intervention d’une force apparemment extérieure à
l’action dramatique, celle d’un deus
ex machina.
Si, déjà, Hegel avait souligné
une telle entorse à ce qui, selon lui, devrait être un
dénouement véritable de la tragédie, à savoir un
dénouement entièrement issu de l’action effective des
personnages, elle n’en est pas moins devenue, même parmi les
spécialistes, une sorte de lieu commun. Dans
« Pour que le dénouement du drame
puisse s’accorder malgré tout, et à la tradition et aux
règles du théâtre, une intervention extérieure est
nécessaire. Sophocle n’hésite donc pas à recourir
à un deus ex machina.
Héraclès vient signifier au vieux compagnon de ses travaux
l’ordre d’obéir au destin et de suivre
Néoptolème pour conquérir avec lui la gloire qui
l’attend devant Troie. Et c’est même un avantage de la forme
toute conventionelle de ce dénouement qu’il n’altère
pas la vraie conclusion de la tragédie, le triomphe de la justice, telle
qu’une âme jeune et droite[16] l’a comprise et
défendue ».[17]
.
A mes
yeux ce qui n’a pas été tout à fait bien saisi chez
de Sophocle est le véritable renversement du sort de Philoctète.
Là aussi se trouve une analogie avec la fin du livre de Job. Ayant tout
perdu, et apparaissant pour cela même comme abandonné, voire
châtié par Dieu, Job finit par être
réintégré dans la famille humaine et comblé
de bienfaits. Pareillement, Philoctète, après avoir eu en sa
qualité de chef, des hommes à son service et avoir été très
apprécié et respecté parmi ses pairs, s’est vu abandonné
et délaissé de tous;
soupçonné d’être un obstacle, y compris en
matière sacrée, jusqu’à ce qu’on comprenne que,
sans lui, aucune victoire sur Troie ne pourra être obtenue.
A la différence de Job, et pendant les dix
années écoulées à Lemnos, Philoctète
n’a même pas de pseudo-amis pour discuter avec lui sur les raisons
de ce qui lui arrive. Il n’a personne pour entendre son cri, ses
plaintes. S’il proteste contre l’injustice des dieux, il
n’est pas en mesure, comme Job, dont l’histoire s’inscrit
dans un autre contexte religieux, d’ouvrir un procès contre Dieu,
ce Dieu unique qui s’est révélé comme juste et
tout-puissant.
Dans
le monde grec, et en particulier dans l’œuvre de Sophocle, le
retournement de la situation de Philoctète ressemble à celle que
va connaître Œdipe dans son Œdipe
à Colone. Après avoir été tenu pour responsable
de la peste qui sévissait à Thèbes et en avoir
été chassé, Œdipe erre des années
jusqu’à trouver une terre où finir ses jours et y reposer.
Or, une fois mort, la situation qui était la sienne se retourne
entièrement. Il cesse d’être maudit et devient un gage de
bénédiction pour la terre qui l’accueille et pour ses
habitants. De même, Philoctète, après avoir
été chassé du monde humain, se revèle être
celui, sans l’action duquel, à côté de celle de
Néoptolème, les Grecs ne pourront triompher. On pourrait
rapprocher ce retournement de la parabole de la pierre rejetée par les
bâtisseurs, qui, contre toute attente, devient la pierre de faîte
de l’édifice.
En un certain sens il n’a pas
échappé à Fondane que l’histoire de
Philoctète dans la tragédie ancienne comportait un retournement
significatif, encore qu’il n’ait pas saisi en quoi
déjà chez Sophocle la fin était moins naïve et plus
réfléchie qu’il ne paraît. Mais avant de venir
à la conclusion du Philoctète
de Fondane, attardons-nous sur quelques-uns des traits les plus significatifs
de son poème dramatique.
Et je commencerai en soulignant ce que je tiens pour
une grande trouvaille, celle qui concerne le Chœur. Gide l’avait
tout simplement supprimé. Fondane le rétablit, mais au lieu de le
concevoir constitué par les matelots du navire ayant amené Ulysse
et Néoptolème à Lemnos, comme c’était le cas
chez Sophocle, c’est à quatre rochers de l’île
inhabitée qu’il prête voix. Il s’agit donc d’un
chœur formé par les rochers de l’île, lesquels alternativement s’adressent
à Philoctète, commentent ses dires, lui répliquent. Le
choix des rochers accentue l’impression de solitude qui règne sur
Lemnos, tout en faisant résonner au loin le souvenir des images
employées par les prophètes bibliques. Chez Michée, par
exemple, on trouve des interpellations du genre :«
Entre en procès devant les montagnes et que les collines entendent ta
voix ». Dans le Philoctète
de Fondane, les rochers ont des oreilles qui entendent et une bouche qui parle
pour s’adresser à l’homme seul, abandonné de tous. Il
est probable qu’en choisissant les Rochers en guise de chœur,
Fondane ait aussi gardé en mémoire les supplications du
Philoctète de Sophocle, que je vous livre dans la traduction de Simone
Weil : «rochers escarpés c’est à vous, car je
n’ai personne à qui m’adresser, à vous que je me
plains, vous qui êtes toujours présents et accoutumés
à m’entendre […] ».[18]
Mais revenons à Fondane. Une autre
manifestation de l’esseulement de son Philoctète survient
lorsqu’il entend la voix qui appelle « Au
secours ». (Il s’agit en fait de la voix de
Néoptolème, qui, selon le stratagème conçu par
Ulysse a subi une sorte de pseudo-naufrage.) Avant de se rendre finalement
compte que la voix qui appelle à l’aide est bien celle d’un
autre homme et non un produit de son imagination (un fantôme ou un phantasme),
Philoctète s’interroge en ces termes (p. 13):
« Est-ce moi qui
appelle au secours, ou quelque force intime
en moi, une force obscure dont j’ai perdu
le sens ?
Aurais-je assez de ma solitude
et j’essaie de diviser le seul personnage existant
en une foule d’êtres que je
façonne à mon gré afin d’être moins
seul ? …»
Cette division de soi en une foule
d’êtres auxquels on prête vie pour être moins seul me
fait penser à l’expérience du poète portugais
Fernando Pessoa, à son « Je suis plusieurs ».
Pessoa aussi trompait son irrémédiable solitude, qui
s’avéra ô combien féconde littérairement, en
composant des œuvres différentes attribuées à ses
hétéronymes. De même, malgré toutes ses
dénégations nourries par la privation auquel il a
été condamné, le Philoctète de Fondane a
conservé en lui un fort désir d’avoir un vis-à-vis
humain, un alter ego.
Étouffé pendant si longtemps, ce désir se
réveillera à nouveau chez lui au contact du jeune
Néoptolème, et ce,
d’autant plus que ce dernier est le fils de l’ami tant admiré,
Achille, de qui, par la même occasion, il apprend la mort.
Mais ce qui noue le drame est le conflit
d’intérêts et de personnalités opposant Ulysse et
Philoctète. Placé entre les deux, Néoptolème est
confronté à un dilemme :il lui faut
à choisir son camp, et par là même se
choisir. La force transcendante au drame, tel que l’interprète
Fondane, est peut-être moins celle des dieux (ou d’un Dieu unique
et personnel) que celle représentée par l’idée plus
impersonnelle de Justice. Dès le début,
Mais, attardons-nous quelque peu sur les dieux.
Dejà, en apprenant la mort des meilleurs et la survie des mauvais, le
Philoctète de Sophocle
accusait ces derniers d’injustice. Et de s’écrier (vers
446-452):
« Naturellement de la canaille rien qui
ait péri encore. C’est à elle au contraire que les dieux
réservent leurs soins. Tout ce qu’il y a de coquins, de
roués, ils se plaisent à le faire remonter des enfers, tandis
qu’ils y dépêchent tout ce qui est honnête et droit.
Comment donc concevoir ces choses ? et comment y
applaudir, si, quand je veux louer l’action divine, j’y trouve les
dieux malfaisants ? »
Le Philoctète de Fondane n’est pas en
reste. Ses recommandations sont sans équivoque (p. 24) :
…
« Il ne faut pas
suivre les dieux
et leur cruauté qui s’acharne
sur les meilleurs des mortels-
Qui jamais comprendra quelque
chose à la méchanceté des dieux ? »
Plus loin, Fondane faire encore dire à
Philoctète que « les Dieux n’aiment pas le Bien,
« une
vie est plus qu’une raison,
le sang est plus qu’un
théorème
que vaut-elle la vérité la plus
pure, la plus troublante,
auprès d’une goutte de
sang ? »
Comme il fallait s’y attendre, malgré
des points de ressemblance, l’attitude tant de l’un que de
l’autre Philoctète diffère ici, de façon notable, de
celle de Job. Compte tenu de la mythologie grecque, qui ne postule pas de Dieu
unique, créateur tout-puissant et juste, le Grec quant à lui
n'est pas tenu de préserver ses dieux du doute de malfaisance. Job, pour
sa part, ne saurait douter de la bienfaisance divine. Aussi est-il
d’autant plus porté à protester avec
véhémence de son innocence devant Dieu, à lui ouvrir,
comme nous le disions ci-dessus, une sorte de procès, et ce, pendant que
ses amis l’accusent et voient dans les malheurs qui l’accablent une
punition divine, en lui imputant par là-même la
responsabilité de son sort misérable.
Le Philoctète moderne de Fondane ose
défier Dieu (qui apparaît parfois sous le nom de Zeus) au nom
d’un Jugement dernier, voire de la Justice[19].
Dans la suite de la tirade, dont nous venons d’évoquer quelques
vers, on lit (p.44):
«Vienne le jour du
Jugement !
et on verra sur tes balances
qui pèse plus lourd, plus amer,
de la vérité éternelle
ou de la souffrance des hommes
Que la balance dise vrai,
ou qu’elle se brise en morceaux
si sa langue est menteuse
si elle aussi a peur de Dieu-
du dieu d’horreur et des
ténèbres ! »
De tout temps ce sont ces protestations devant le scandale du mal,
surtout s’il se présente sous la forme du malheur, qui,
parodoxalement, ont permis de dépasser une compréhension vengeresse de Dieu et ont fait avancer et purifier
l’idée du divin. Quoi qu’il en soit, face à la
transcendance du Dieu personnel, celui de Job, Fondane semble plutôt
opter pour la transcendance impersonnelle de
Or, abandonné de tous, [et dorénavant
, faute d’autre indication, c’est toujours du
Philoctète de Fondane qu’il sera question], d’abord
Philoctète ne fait pas confiance à
« Oh
que non !
Qu’aurais-je fait sans
l’arc ?
Il assurait ma subsistance
mais plus encore celle de l’âme que
du corps !
Ma sagesse me vient de lui
lentement cette force divine qui
l’imprègne
je l’ai vue couler en moi ! et de l’avoir
à moi tout seul, j’ai vu
s’accroître ma fierté !
Mon frère ! ô bien plus sûr qu’un frère ou
qu’une femme
adorée ! et bien plus
qu’une mère nourricière… »
En d’autres termes, l’arc est devenu
l’idole de Philoctète. Il croit devoir tout à cet arc, car
c’est grâce à lui qu’il est encore en vie. Laissons
pour l’instant cet attachement du héros à son arc, pour
souligner son importance pour l’intrigue de la pièce. C’est
sa possession qui est en jeu et qui décide de tout. Nous y reviendrons.
Mais auparavant place doit être faite à la caractérisation
des personnages et au peu de confiance que les aînés font à l’homme, à
l’humanité, et ce pour des raisons qui ne sont pas tout à
fait les mêmes, voire qui s’opposent. Commençons par Ulysse.
Dans une tirade où il s’adresse à Néoptolème
au début de la pièce, avant que ce dernier n’ait rencontré
Philoctète, Ulysse ne cache pas son scepticisme. Voici le propos
qu’il fait sien : (p.5)
« Néoptolème,
l’homme pour l’homme n’est qu’un loup,
C’est là une loi
amère, je sais : elle t’offense.
Peut-être que
moi-même… Mais l’Ordre existe. »
Fondane met, donc, dans la bouche
d’Ulysse la fameuse phrase de Plaute, reprise par Thomas Hobbes,
« l’homme est un loup pour l’homme », immédiatement suivie par
l’affirmation sur l’ordre. L’Ordre doit règner dans la
cité, quel qu’en soit le prix à payer par les individus.
Telle est la logique du Leviathan,
que l’Ulysse moderne n’a aucun mal à ratifier. C’est
sans hésitation qu’il commence par déclarer (p.
5) :
« Je tiens que la
patrie est le seul juge de nos fins
qu’un ennemi toujours est injuste, oh si brave
qu’il soit : injuste et digne de mort, de la
plus grave ! »
Venons-en maintenant à Philoctète. Il
ne suit pas une logique aussi arrêtée et terrifiante que celle de
son ennemi Ulysse, lequel ne jure que par la raison d’Etat. D’une
part, Philoctète se révolte contre les hommes, en les prenant tous pour ennemis, d’autre
part, il est ému jusqu’aux entrailles par une demande de secours.
Sa dépendance par raport aux autres hommes, que de toutes ses forces il
cherche à nier, se manifeste aussi à travers son cri
lorsqu’il s’exclame : (p.20)
« …Eh ! faut-il que les Dieux me haïssent
faut-il que hommes soient durs
et mes ennemis tout-puissants
pour oublier jusqu’à mon nom
après m’avoir, vivant, enterré
dans cette terre
désolée ! »[20]
Philoctète est, en fait, un homme
écartelé, qui a dû se durcir pour supporter l’abandon
dont il a été victime, abandon d’autant plus odieux
qu’il était un être souffrant.Mais le tiraillement entre
l’intérêt et la droiture, entre le devoir (vis-à-vis
des Grecs) et la pitié, est le lot de Néoptolème. Entendant les voix des Rochers qui lui
conseillent de se dépêcher, c’est-à-dire de partir
avec l’arc pendant une des crises de
Philoctète, il murmure : «Je sens que pèse sur
ma tête une multiple volonté ». (p. 35) Sans doute
a-t-il flairé que c’est à lui que revient de racheter
Cela
étant entendu, venons-en maintenant au dénouement de la
pièce. Même s’il pouvait s’appuyer sur le
précédent de Gide, Fondane néanmoins innove. Chez
Sophocle, comme on le sait, seule l’intervention
d’Héraclès a pu décider Philoctète de
retourner à Troie.
Chez Gide, il n’est pas question de faire intervenir les dieux.
Philoctète ne retourne pas à Troie. Il se déprend
toutefois de son arc et, par ce geste auguste en faveur de la victoire des
Grecs, force l’admiration d’Ulysse. C’est le rusé
Ulysse qui s’avoue vaincu. Se sentant, alors, incapable d’agir, il
donne l’ordre à Néoptolème de prendre l’arc et
les flèches et de les porter à la barque.[21]
Mais, déjà par sa longueur, le
dénouement du Philoctète
de Fondane apporte quelque chose de plus. Dans son poème, tous les
personnages accomplissent une sorte de retournement. Ils se déprennent
d’eux-mêmes et, ce faisant, changent jusqu’à certain
point le sens de leur destinée. D’où vient
l’élément de surprise ?
Tout
d’abord d’Ulysse, qui pour ainsi dire reconnaît la valeur de
Philoctète. Certes, ce dernier étant mort, il n’est plus
à même de contrarier le but d’Ulysse, qui est de ramener
l’arc d’Héraclès aux Grecs qui assiègent
Troie. Il ne lui coûte pas beaucoup de faire l’éloge de celui
qui n’est plus. La louange qu’il entonne à présent en
honneur de Philoctète va jusqu’à étonner
Néoptolème. Voici les paroles d’Ulysse (p. 47) :
« Nous ne nous
sommes pas compris
de son vivant,
nos méthodes étaient
différentes
de comprendre les dieux,
mais il me suffit qu’il ait fait
son Devoir et passionnément aimé
À ces paroles d’Ulysse, qu’il
entend sans prendre de recul,
c’est le tour de Néoptolème de mettre un
bémol :
« Mais Ulysse, ce
n’est pas vrai !
Il haïssait les Grecs et
même…»
Ulysse veut alors couper court aux réserves de
l’honnête Néoptolème, qui, au fond, n’a pas
saisi le « réalisme », le génie pragmatique
d’Ulysse. Si, maintenant, ce dernier, loue Philoctète sans la
moindre restriction, c’est qu’en mourant l’autre a
cessé d’être un obstacle, une gêne pour les Grecs.
Quelques lignes plus loin, Ulysse suggère que les Grecs feront des
obsèques nationales à Philoctète. Interrogé alors
par Néoptolème qui veut savoir s’ils ramèneront le
corps du héros à Athènes, la réponse d’Ulysse
ne laisse aucun doute sur ses intentions. Il n’est pas question de
retarder le retour et, puis, leur bateau est « trop petit »,
dit-il.
En vérité, la pondération de
Néoptolème n’était signe d’aucun manquement de
sa part à l’égard de Philoctète. Il lui est
resté courageusement fidèle jusqu’à la fin, loyal
à la promesse qu’il lui avait faite de ne pas le
déposséder de son arc.Le revirement le plus éclatant est,
en fait, celui de Philoctète lui-même. Par une sorte de
conversion, Philoctète découvre que, malgré
l’immense privation qu’il endurait (et même en partie
à cause d’elle) il s’était attaché follement
à lui-même, à sa vertu, attachement figuré par
l’arc qui en était pour ainsi le fétiche (p. 44) :
« J’ai
été esclave de l’arc
il m’empêchait d’être
tout nu
sur le bord de moi-même »
Il a enfin compris qu’il lui fallait aller
jusqu’au bout de son dépouillement, en se dépouillant de
lui-même. La mort vient alors comme l’achèvement de cette
démarche intérieure. Et cela va se matérialiser
sensiblement par le changement de l’odeur de son corps. Comme pour mieux
opérer l’inversion qui aura lieu à la fin du drame, Fondane
s’était longuement attardé sur la puanteur de
Philoctète, sur son odeur pestilentielle qui envahissait tout.
Du cadavre de Philoctète s’exhale
à présent « une suave odeur ». Et Ulysse de
commenter (p.47) :
« Ainsi les justes
dieux lui ont pardonné ! …
quoiqu’il fût innocent
par ailleurs… mais pardonné quand
même ! »
Un tel énoncé soulève plus de
questions qu’il n’en résout. Il laisse entendre que même
l’innocent (mais l’est-on entièrement ?) a à
être pardonné…
De son côté, devant le fait accompli,
Néoptolème, ne connaît pas tout à fait la paix. Sur
le point de quitter l’ami, en laissant son cadavre dans
l’île, il se reproche également d’être
demeuré prisonnier de soi-même, de son devoir.
Écoutons-le : (p.
48)
« Adieu,
Philoctète !
J’avais commencé
de t’aimer à l’égal de mon père
mais plus encore que toi j’ai aimé
ton malheur
et plus encore, m’entends-tu ?
mon Devoir !
Si je t’avais aimé
d’amour
peut-être serais-tu vivant !
c’est de cette façon que l’on tue
les hommes, et de cette façon que
l’on tue les Dieux !
La pitié tue!
Face à la défaite du sentiment de
pitié ou du devoir de justice, il ne resterait que l’amour pour
garder en vie et les hommes et même les dieux. Du moins, c’est ce
que Fondane laisse entendre. Et pourtant, selon lui, le mystère de la
vie ne saurait être percé. Mu par le feu qui le brûle, qui
le pousse à accomplir son destin et décidé à partir
avec l’arc d’Héraclès, Néoptolème a ces
mots, par lesquels le drame s’achève (p. 48) :
« la
raison des Dieux m’est obscure
mais combien plus celle des
hommes ! »
La consigne théâtrale donnée par
Fondane est que Néoptolème sorte, qu’il quitte la
scène en sanglotant, après avoir entendu le
« dépêche-toi » lancé par
Ulysse.
Alors que les lumières
s’éteignent autour du foyer lumineux se concentrant sur le corps
inerte de Philoctète, la scène doit être recouverte
d’un drapeau noir. Et au fur et à mesure que le rideau tombe, on doit
entendre le vacarme de la mer recréé par des ondes Martenot.
Telles sont les précisions de l’auteur…
En voix off je dirai, pour conclure, qu’il
ressort de ces consignes que les raisons de Fondane demeuraient obscures
à lui-même,
lorsqu’à l’imitation de Gide, il déclarait que
son drame tragique n’était pas écrit pour être
joué… Mais pourquoi pas ? L’amatrice de
théâtre que je suis voudrait bien lui donner tort là-dessus…Son
Philoctète est tout simplement
en attente d'un grand metteur en scène.[22]
[1] Cette étude a d’abord paru
dans Les Études philosophiques,
N° 3, 1991 (p. 313-333). Une version légèrement plus courte
fut publiée par le « Centre de recherche sur
l’oralité » de l’INALCO, dans Pour une anthropologie des voix, textes
réunis par Nicole Revel et Diane Rey-Hulman, L’Harmattan, 1993 (p.
237-256).
[2] Remarquons que sous un titre
emprunté à R. M. Rilke, Qui
se je criais…, Claude
Mouchard vient de faire paraître un ouvrage sur les «
Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème
siècle », éd. Laurence Teper, 2007.
[3]
S. Kierkegaard, « Le Reflet du tragique ancien dans le
tragique moderne » in Œuvres
Complètes, vol. 3 :
L’Alternative, 1ère Partie, Éditions de
l’Orante, 1970, p. 142.
[4] S. Kierkegaard, op.cit., p.143.
[5]
Dans son Journal, t. IV
(1850-1853), trad. par K. Felov et J.-J. Gateau, Gallimard, 1957, p. 287, on
lit ces mots au sujet du livre de Job : « Sa signification est
au fond de montrer la cruauté que nous commettons en regardant
l’accident du malheur comme une faute, comme un crime. …. La
préoccupation de Job est d’avoir raison, en un sens aussi contre
Dieu, mais avant tout contre ses amis qui, au lieu de le consoler, le torturent
avec leur thèse qu’il souffre parce que coupable ».
[6] Cela dit, compte tenu du sacré
grec, il y aurait bien eu, au départ, une faute de Philoctète,
car, quoique par mégarde, il aurait pénétré dans
l’enclos sacré
d’une nymphe.
[7]
Cf. Heiner Müller, Philoctète
(1958-1964), traduit de l’allemand par François Rey,
Éditons Ombres/Théâtre National de Bretagne, 1994.
[8] Venant après celle
d’Eschyle, la pièce d’Euripide avait été
jouée en 431, alors que celle de Sophocle date de 409. Sur ce que
l’on peut savoir de leurs différences, voir
[9] Cf. Benjamin Fondane,
« Philoctetes-A Dramatic Poem », translated by E.
Freedman, in Cardozo Studies in Law and
Literature, vol. 6, n°1 , Spring/Summer 1994.
[10]
Andre Gide, « Philoctète ou le traité des Trois
Morales », in Le Retour de
l’Enfant Prodigue, précédé de cinq autres
traités, Gallimard, 1948, p. 101-145.
[11]
Cf. L’Introduction de Maurice Nadeau à André Gide, Romans (Récits et Soties,
Œuvres Lyriques), notices et bibliographie par Y. Davet et J.-J. Thierry,
Gallimard, Pléiade, 1958, p. XXIX.
[12]- André Gide,
« Philoctète ou le Traité des Trois
Morales » in Le Retour de
l’Enfant Prodigue, précédé de cinq autres
traités : Le Traité de
Narcisse-La Tentative Amoureuse-El Hadj-Philoctète-Bethsabé,
Gallimard, 1948, p. 119.
[13]
Benjamin Fondane, Note (provisoire) à Philoctète.
Nos citations suivent le manuscrit déposé à Doucet. La
numérotation donnée entre parenthèses est donc celle de ce
manuscrit./ Cf. aussi trad. ang. , Philoctetes-A Dramatic Poem, in Cardozo
Studies, p. 4.
[14]
Simone Weil, « Philoctète (Fragment
inédit) » in Œuvres
Complètes, t. II, Écrits
historiques et politiques, vol.
2 (L’expérience ouvrière et l’adieu à
la révolution- juillet 1934-juin 1936), textes présentés
et annotés par Géraldi Leroy et Anne Roche, Gallimard, 1991, p.
557.
[15]
Cf. Simone Weil in Cahiers,
vol. 1, (1933-septembre 1941) in Œuvres
Complètes, t. VI, p. 103.
[16] Cette âme jeune et droite est celle
de Néoptolème qui, dans la pièce de Sophocle, se montre,
malgré tout, fidèle à Philoctète en lui rendant
l’arc, qui, lors d’une de ses crises, aurait pu lui être
dérobé, selon les vœux d’Ulysse.
[17] Cf.
[18]
Philoctète, vers
937-939, trad. de Simone Weil, in Œuvres
Complètes, t. VI, Cahiers 1, p. 103.
[19] On remarquera, cependant, que, dans Le Lundi existentiel, Fondane ose cette
affirmation hardie au sujet de Job : « Il est plus aisé
de renoncer à tout ce que nous
avons de plus cher au monde, que de demander, comme Job, un arbitre entre nous
et Dieu. »
[20]
Ces propos tenus par le Philoctète de Fondane correspondent
à la question posée par le Philoctète de Sophocle (plus
tôt dans la pièce), où apparaissait un premier emploi de kléos, qui fut décisif
dans mon approche du poème de Sophocle.
[21]A. Gide, « Philoctète ou
le Traité des Trois Morales », in op. cit. , p.143.
[22] S'il nétait pas
mort prématurément, Fondane aurait probablement rencontré
un tel metteur en scène.Le dialogue qu’ils auraient poursuivi
aurait sans doute amené Benjamin Fondane à reviser et à
aménager quelques passages
de son texte en vue d’en accentuer la cohérence et le
caractère dramatique.