
Monique Jutrin
Les
écrits philosophiques de Benjamin Fondane durant
les années de guerre
Un état des lieux
Textes publiés
1940 : un long article dans La
Revue Philosophique sur « Lucien Lévy-Bruhl et la
métaphysique de la connaissance », (mai-juin et juillet-août ).
1941 : « Au seuil de l’Inde », Cahiers du Sud
(juin-juillet), numéro spécial sur l’Inde. D’autres articles
paraîtront dans les Cahiers du Sud, consacrés à
Jules de Gaultier (avril 1943), à Lupasco (août-septembre 1943) et à Bachelard (août-septembre 1944).
Fin 41-début 42 , d’après une lettre à Jean Ballard,
Fondane commence à écrire Baudelaire et l’expérience du
gouffre, qu’il n’a cessé de remanier et qui restera inachevé.
Rédigé en février
1944, « Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire », qui sera publié chez
Gallimard en 1945 dans le volume L’Existence.
Textes inachevés
I.Dans le testament de
Fondane songeait aussi à
rassembler ses articles de philosophie déjà publiés, comme
Héraclite le pauvre et Au seuil de l’Inde, dans un volume intitulé : Essais épars, avec le
sous-titre Chroniques de la philosophie vivante.
D’autre part, un
livre comprenant les conversations avec Chestov ayant pour préface Au
bord de l’Ilissus. [2]
Il signale également de gros cartons comprenant
une multitude de notes intitulées EAUX- MÈRES[3].
Il ajoute que la plupart de ces notes ne valent rien
et doivent être éliminées.
Enfin, Baudelaire et
l’expérience du gouffre, livre « achevé en principe », mais
qui devait encore être mis au point.
Il semble y avoir des discordances entre
le testament de
II.Témoignage de
Geneviève Fondane
En 1946, Jean Lescure, nommé
directeur littéraire aux Editions de Minuit, avait décidé
d’y publier les Oeuvres complètes de Fondane. Toutefois ce projet fut abandonné lorsque Lescure se brouilla
avec Vercors et quitta les Editions de Minuit. [4]
Durant l’été 1946, se
trouvant à Kolbsheim, Geneviève Fondane correspond avec Jean
Lescure qui lui a demandé un premier manuscrit
à mettre en fabrication pour l’automne. Le 4 juillet, elle lui
écrit qu’elle hésite entre deux textes :
L’Etre et la Connaissance ou un ouvrage sur Chestov. Elle
détaille dans cette lettre le contenu des deux manuscrits. Elle
opterait plutôt pour l’ouvrage sur Chestov, qui demande moins de mises au
point.[5]
•L’Etre et la Connaissance comprend
trois études :
a) « Le métaphysicien malgré
lui » : une étude sur la mentalité
primitive d’après Lévy-Bruhl. Il s’agit
d’une nouvelle version du long article paru en 1940 dans La Revue
Philosophique. Ce texte inachevé est resté inédit. Alors
que l’article de 1940 comptait 11 chapitres, le manuscrit en a 20. Fondane n’avait pas terminé
le travail de récriture.
b) « Chestov et la lutte contre les
évidences »,
nouveau titre : « Le Savoir en tant que problème ».[6] Il s’agit d’une nouvelle version d’un article paru dans la Revue
Philosophique en juillet-août 1938, récrite et beaucoup plus
étendue. Or, Michel Carassou a
publié dans les Rencontres
avec Léon Chestov ( 1982) l’article paru en 1938 dans sa version
première. Nous ignorons en quoi consiste la nouvelle version.
c) Une étude sur Stéphane
Lupasco, inachevée, publiée par Michel Carassou en 1998. Selon
Geneviève Fondane, seul Lupasco aurait pu
mettre ce texte au point.[7]
•Un ouvrage sur Léon Chestov, intitulé Introduction
à la philosophie existentielle qui devait comprendre trois textes.
a) « Sur les rives de l’Ilissus » : texte publié par Michel Carassou comme
introduction aux Rencontres avec Léon Chestov. Fondane y relate
ses rapports avec
Léon Chestov. Dans le testament de
b) « Kierkegaard devant Chestov » ( nouveau titre : « Sur le fumier de Job ») : il s’agit d’une nouvelle version de
l'article publié dans La Revue de
Philosophie en septembre-octobre 1937. Michel Carassou a reproduit
à la suite des Rencontres avec Léon Chestov l’article de
1937 tel quel, sous le titre « A propos du livre de Léon Chestov : Kierkegaard
et la philosophie existentielle ». Si l’on examine la nouvelle version, qui
est très intéressante, l’on s’aperçoit que Fondane y introduit la
pensée de Lévy-Bruhl, ainsi que des réflexions sur Jacques Maritain.[8]
c) -Soit : « Chestov et la lutte contre les
évidences » (nouvelle version). Toutefois ce chapitre
avait aussi été incorporé dans L’Etre et la
connaissance. L’on ignore l’intention définitive de Fondane.
-Soit : de larges extraits des Conversations avec
Léon Chestov, en attendant la publication intégrale, qui
devra être différée, tant que seront en vie certaines
personnes mentionnées par Chestov.
Dans un carnet inédit de 1943, Fondane avait
rédigé un projet de livre ou d’article sur Chestov.[9]
III. Ainsi, il semble que Fondane
ait changé d’avis à plusieurs reprises au sujet de l’agencement
des textes restés en chantier. Il existe encore un troisième document,
contenant d’autres indications pour la publication de son oeuvre. Il fut probablement écrit en automne 1942, au moment
où Fondane espérait quitter la
Il précise que la plupart des
manuscrits sont inachevés, mais que l’on pourrait publier « des notes
sur le Rire[10],
sur les primitifs[11],
les conversations avec Chestov, et séparément Les
Eaux-Mères ( dossier appelé :
Papiers). »
Il propose de réunir ses articles
sur Chestov, Kierkegaard, Dostoïevski, Héraclite le Pauvre, dans un
volume intitulé : Chroniques de la nuit
obscure.[12]
Remarques
1.Chestov reste associé étroitement aux
préoccupations philosophiques de Fondane. On retrouve son nom dans les carnets de travail et l’on se rend compte qu’il voulait
rédiger une nouvelle mise au point sur la pensée de Chestov.
Rappelons que lors de sa dernière discussion avec Lupasco en
février 1944, Fondane aurait dit : « Ce que nous voulons, Chestov et
moi, au cas où votre théorie serait exacte, c’est aller
au-delà même de ce particulier existentiel, de cette
diversité contingente du concret, si la contradiction, et votre logique
par là même, les intègrent. »[13]
2. L’Etre et
la Connaissance
On peut s’interroger sur les liens
existant selon Fondane entre les pensées de Chestov, de
Lévy-Bruhl et de Lupasco. Il s’agit en fait
d’une réflexion sur les modes de connaissance :
quel serait le mode de connaissance permettant d’arriver à l'Etre?
Dans son article de juillet-août 1940 sur
Lévy-Bruhl, Fondane affirme que l’expérience mystique des
primitifs, ou pensée de participation, est celle-là même
que Chestov appelle
« la seconde
dimension de la pensée »[14].
Cependant, chez les primitifs, il ne s’agit pas d’une dimension
supplémentaire, mais de la fonction originelle de
la pensée.
Quant à Lupasco, c’est un physicien philosophe, préoccupé par la
logique de la contradiction. Toutefois, pour Fondane, Lupasco reste un philosophe du Savoir. Et la
connaissance, qu’elle soit fondée sur une logique d’identité ou sur
une logique de la contradiction, ne veut ni de l’être ni de l’existant.[15] Or,
pour Fondane : « Au-delà de la raison,
au-delà du savoir, de la connaissance, il y a de l’être. Au-delà de l’expérience tenue
pour seule valable, il y a des données
incontrôlables et invérifiables par notre savoir, mais qui
existent et qui ouvrent sur une réalité plus vraie que la
positive. »[16]
[1] « Chestov et la lutte contre
les évidences ».
[2] Rédigé après le décès de Chestov, ce texte fut d’abord publié en espagnol dans Sur, en
juillet 1940.
[3] Nous avons en effet relevé ce terme d’Eaux-mères
dans certains carnets
de notes. Ce fut aussi
le titre de quelques textes publiés dans les Cahiers du Sud en
1950. En chimie, les eaux-mères
désignent le résidu d’une solution, après cristallisation
de la substance qui y était dissoute. Sans doute Fondane
désigne-t-il par cette métaphore les résidus de sa pensée.
[4] Voir à ce sujet : « Un
auteur-clé de notre réflexion »,
[5] Le 5 juillet 1946 elle écrit aussi à Stéphane
Lupasco et à Boris de Schloezer afin de leur
demander conseil. Ces trois lettres sont semblables, à quelques
détails près.
[6] Titre proposé par Chestov lui-même,
v. Rencontres avec Léon Chestov, p.146.
[7] Le manuscrit se trouve dans le fonds Fondane de la
Bibliothèque Doucet, ainsi qu’une
copie mise au point par Geneviève Fondane.
[8] V. le
commentaire de Maria Villela dans ce même
numéro.
[9] Ce
projet a été publié dans les Cahiers Léon Chestov N o 9. V.
bibliographie dans ce numéro.
[10] Nous ignorons de quel texte il s’agit.
[11] Il
s’agit sans doute de son texte sur Lévy-Bruhl.
[12] Ce titre a été utilisé durant les
années 30 dans La Nacion de
[13] Témoignagne de Lupasco dans le
numéro d’hommage des Cahiers du Sud en 1947.
[14] « Lévy-Bruhl et la
métaphysique de la connaissance » , Revue
philosophique, juillet-août 1940, p.42.
[15] Voir à ce
sujet l’introduction de Michaël Finkenthal à Essai sur Lupasco,
Paris-Méditerranée, 1998.
[16] « Lévy-Bruhl et la
métaphysique de la connaissance », art.cit. ,
p.52.