
Entre Jérusalem et Athènes. Benjamin
Fondane à la recherche du judaïsme,
Paris, Parole et Silence, 2009, ( ed. Monique Jutrin).
Une
pensée au travail, une pensée en lutte, vulnérable, à découvert. Toute la gamme des
tâtonnements; l’infinie querelle des stratèges avant l’assaut,
l’arrière-front en désordre; voilà ce dont ce livre nous
fait d’abord le cadeau, en présentant, en amont des textes du Fondane
« français », les « premiers jets » de la
période roumaine. Mais prenons garde, ni esquisses ni brouillons, ces
« premiers jets » sont autant de munitions, de flèches dans le
carquois que le poète-philosophe refusera toujours de déposer.
Dans la bataille des idées - pas celle que l’on mène au-dehors
mais celle que l’auteur livre d’abord contre lui-même, guerroyant avec
l’initial et le donné - voici Fondane avant Fondane, Fondane accouchant
de Fondane, toujours déjà là pourtant, toujours en
embuscade. Premiers pas et premiers trépas, premières audaces et
premières trahisons ; à chaque délivrance sa petite
mort. Pour chaque trésor, un arrachement, un confort à
abandonner, une fidélité à repenser. Fondane en Roumanie,
c’est l’âge de cet aleph beth
qui promet déjà tout et trébuche à chaque instant, l’âge
de cette langue adamique faisant rouler toutes les langues, passées et
à venir, et muette encore pourtant sur l’essentiel. Ou plutôt,
étrangement périphérique, allusive, comme en attente. Mais ni paresse ni avarice
dans cette retenue ; l’errance n’est jamais ici qu’une réserve. Pas
de gestation pour demain dans ces textes, pas d’enfance de la pensée, -
l’éternel roman des conquêtes difficiles -, pas d’embryon en
croissance, mais une puissance déjà là, tapie, à
disposition comme une ressource. Garder le secret, préserver ses forces,
tenir la distance, telle est peut-être l’intuition… Le voyageur sait bien
qu’il n’a pas fini de voyager. Que le trajet sera rude, les adversaires,
nombreux, implacables.
La composition
même de l’ouvrage, attentif dans la première partie aux
écrits de jeunesse, et que viennent éclairer les
précieuses introductions de Monique Jutrin ou de Léon Volovici,
servies par les belles traductions d’Hélène Lenz, de Marlena Braester
ou de Carmen Oszi - dont tout le talent consiste à faire oublier leur
présence - ne répond-elle pas à l’intuition
première de cette philosophie existentielle soucieuse de redonner
à l’esprit son poids de chair et de sang, soucieuse de lui rendre ses
impuretés, ses plaies et ses bosses? Le désordre même de
ces écrits ne ressemble-t-il pas à une injonction ? Ne
vient-il pas rappeler
l’énigmatique « agencement » des livres bibliques, dont
le chahut oriental n’en finit pas de désorienter
nos évidences hellènes ? Cette Bible dont Fondane
lui-même nous rappelle qu’elle est en fait une foultitude de livres,
soudés au hasard des circonstances (124) ; et qui pourtant toujours
se répondent, entretiennent, loin du bon
sens, leurs correspondances déroutantes? N’est-ce pas là le
fameux « courant souterrain » (186) dont Monique Jutrin nous appelle
à reconnaître l’intemporelle présence ?
Il y faut certes de
l’imagination, tant les « retournements », les glissements semblent de prime abord nombreux. Ainsi, dans
la version de 1933, le Juif a le vertige, nous parle par saccades ;
souffle court, il crache sa vérité écartelée,
« Juif, naturellement, et cependant Ulysse » ; dans la
dernière version, le Juif chuchote, consent, comme radouci, à livrer
la clef, « Juif, naturellement, tu étais juif, Ulysse » (181).
Ici Fondane se plaît en « sophiste » (42) ; là, il
en déconstruit au contraire l’illusion ; les « Juifs ne sont
pas des rhéteurs, et ne sont (surtout) pas des sophistes »
clame-t-il. Désaccords entre les textes roumains eux-mêmes ;
alors qu’ici se voient moquées la moraline des mauvais lecteurs de la
Bible, la berlue de ceux qui parviennent
à convertir le bruit et la fureur, les crimes et les
blasphèmes en catéchisme pour enfants sages (53) ; c’est ce
dieu juif se souciant d’éthique quand le dieu grec sombre dans
l’esthétique qui est ailleurs reconnu et béni (99). Dans les
écrits français, la première affirmation semble
l’emporter : « On a fait croire aux Juifs qu’ils étaient
grands par leur morale, et ils ont
marché. Ils n’ont jamais cru devoir protester, souligner que leur morale n’avait aucun rapport avec
l’éthique autonome, proprement humaine, et satisfaite de soi, des
stoïciens (…) » (195). Mais la seconde intuition continue en
vérité, souterrainement, à irriguer toute l’œuvre.
L’imposture révélée de la Loi sans Dieu n’abolit pas pour
autant le Sinaï ; elle le rappelle au contraire à son obscure
clarté, refonde l’énigme devant laquelle s’inclinent les
fétiches. « La Loi est sainte, mais elle a été faite
pour l’homme ; elle peut, par conséquent, être suspendue
dès que les intérêts majeurs de l’homme risquent
d’être meurtris plutôt que sauvegardés par
elle. »(216)
Gageons en
vérité qu’il n’y a pas plusieurs Fondane. Sous les intermittences
du moi, voici un seul et même visage ; sous la polyphonie des talent
– poète, philosophe, traducteur, talmudiste, historien des
idées…- voici une seule et même voix ; sous les masques des
identités multiples, voici un seul et même récit. Chaque
texte se fait en vérité écho d’un autre texte. Une porte
se ferme, une porte s’ouvre. Les intuitions ici fragiles, se retrouvent
là, plus tranchantes, plus déterminées, plus vives ;
mais inversement, les idées toujours menacées par la rouille de
l’évidence, retrouvent avec les premiers textes leur éclat, dans
la fraicheur de l’inaugural. Ce livre, soyons-en sûrs, se moque de la
chronologie. Pas de temporalité linéaire pour reconnaître,
satisfaits, sous les avancées de la biographie, les cimes de la
maturité. Pas d’ascension vers le « vrai » Fondane, le Fondane
abouti, le Fondane ayant mué. Rien de tout cela, mais un va-et-vient,
une promenade, d’Est en Ouest ou d’Ouest en Est; en avant et à
reculons. Car enfin, le Fondane d’avant le déracinement,
n’était-il pas déjà un Fondane en exil ? L’exil
n’était-il pas déjà sa qualité d’être, son
art et son royaume ? Le Fondane d’avant Chestov n’était-il pas
déjà chestovien ?
Le Juif qui fait retour avec Jacob Groper n’était-il pas
déjà un juif de l’Alliance sans dérogation possible
à cette élection? Plus que
jamais avec Fondane, le temps se fait ici benjaminien. « Et l’histoire est
derrière nous et l’histoire est devant nous », assure Fondane
(138). « La vie, poursuit-il, se répète et s’agite à
côté de la mort et du passé, incrustée dans ce
même temps. Pourtant notre âme se réjouit de cette vive
opposition. » (148)Répétons-le avec force: il n’y a pas
là avec les années, une pensée qui trouve sa forme, mais
une pensée qui dès l’origine, raconte l’hésitation et la tension,
mime l’égarement pour mieux nous prendre par la main, fait des points
d’interrogation la matière même de ses affirmations. La
contradiction n’est pas chronologique, elle est le souffle même de sa
respiration. Le paradoxe des propositions n’est pas affaire de variation dans
la durée, mais l’horizon même de la pensée juive dont il se
veut l’héritier. La rythmique même de la tradition
hébraïque n’est-elle pas selon lui cette temporalité
heurtée, cette manière de vivre sans avoir succombé au
« principe de non-contradiction » ?
Dès le
début, l’écrivain annonce la couleur, déloge les bougons
éventuels, amateurs d’eau plate : nous sommes écrit-il, « un
peuple contradictoire » (137). Qu’on se le tienne pour dit. Et de
décrire ce judaïsme bivalent, matière et
anti-matière, religion du corps et religion de l’esprit, double
régime de l’obscénité et de l’extase. « On nous
attribue le plus bas matérialisme alors que le judaïsme est
l’histoire de la morale, l’histoire de l’idéalisme. (…) D’une part, la
hauteur morale, la beauté spirituelle ; de l’autre, le ferme
désir de vivre. D’une part, la lumière, de l’autre, la terre.
Quelle contradiction merveilleusement créatrice de vie ! »
(137). Plus que jamais, les textes de Fondane ici réunis nous rappellent
que le paradoxe n’est pas seulement une figure de style dans l’œuvre de
Fondane, une manière d’avancer et de combattre, une arme dans la
déconstruction, mais que c’est l’œuvre toute entière qui
tourne autour du paradoxe comme un papillon de nuit autour de la flamme. Car le
paradoxe n’est pas pour lui une manière de penser, il est une
manière d’être. Il n’est pas ce qui permet de philosopher, mais le
cœur même de ce qu’il convient de défendre. A condition de
rappeler que le paradoxe n’est pas ici un paradoxe grec, terminant sa course
dans les réconciliations dialectiques, mais une dissonance juive à perpétuité.
Fracas dans ces écrits en effet, de la modernité et de
l’antimodernité, revendiquées avec la même tendresse ;
troublant judaïsme défini comme cette « religion sans
rituel » (13) ; revisité à partir des théories
de Jules de Gaultier comme un mensonge vrai, une « illusion
créatrice » (129), étrange mystique qui révère
Dieu sans croire en lui, dialoguant sans fin avec le grand Silence, et qui ne
craint pas de moquer les névroses du Maître ; ce Dieu juif
n’est-il pas « hystérique de solitude », « craintif et
maniaque » (53)? Drôle de retour du spirituel qui prend les
accents de l’absence et de la farce, rencontre du ciel et de la vase.
L’hétérodoxe ne vient-il pas dénoncer, lors même de
l’enterrement de Chestov, la vaste blague du religieux – en parlant des
rabbins, « que ne dresse-t-on ces gens à être de bons
comédiens, au moins ! » (211) ?- Mais n’est-ce pas le
même juif qui s’émeut pourtant du Kaddish ? qui s’éblouit de ce que Chestov « ait tenu
à garder ce lien visible avec
Israël » ? Le paradoxe n’en cache jamais qu’un second : si
le lien avec l’au-delà est maintenu, c’est pour mieux en honorer la
puissance d’incarnation, la visibilité,
ici-bas, avec la plèbe des imparfaits, avec les anti-héros de
l’histoire juive. Victoire du charnel. Revanche de l’organe. Insatisfaction
devant les abstractions athéniennes aguichant le sublime d’un
frôlement d’aile ; revendication au contraire d’une présence,
d’un acte qui force le réel. Mais le répit ne sera que de courte
durée : car alors même que l’on croit l’opposition fermement
établie, le divorce consommé entre Athènes et
Jérusalem - n’est-ce pas là tout son cri ? toute sa révolte ? - l’Hébreu malcommode
revient à la charge et secoue, encore et encore, le joug de
l’évidence, « nous connaîtrons toujours mal,
assène-t-il, la différence entre Grecs et Orientaux » (117).
Paradoxe encore, qui autorise Fondane à n’être jamais dupe des
dangers ou des fragilités de l’assimilation, tout en revendiquant son droit à l’Europe, sans jamais exclure
« la part commune » (144).
Paradoxe encore et toujours que ce critique
dé-chaîné du Logos qui se refuse pourtant au sacrifizio del intelletto (189) et qui
définit la Kabbale comme cette « sèche science des
mots » (111). Paradoxe de ce sionisme honoré, dans l’hommage-pied
de nez à Longfellow (86), comme une manière de faire
dérailler le train de l’histoire, et qui fait ainsi du destinal juif la
marque même d’un anti-destin. Paradoxe enfin de ce solitaire qui sut si bien
s’entourer, de cet indiscipliné qui fut en réalité un
disciple magnifique. Chestov bien sûr, on l’a suffisamment dit. Mais
c’est aussi Jacob Groper, A.L.Zissu, Martin Buber, « l’exquise figure de
vieux rabbi » qu’il combat et qu’il honore ; Chagall, lui faisant don
de ce conseil précieux, « ne vous découragez pas dans votre
inquiétude. La route marche et ne finit pas » (89.)… Nul doute que
l’Hébreu sans barbe aura porté à son plus haut
degré d’exigence cet art du commentaire en lequel il reconnaissait la
marque du génie juif (120). Et n’est-ce pas un dernier paradoxe que de
voir ce lutteur impitoyable, cet écrivain âpre, dur, batailleur,
avançant ses mots comme sur un damier, ce Heine roumain ne faisant pas
de quartiers, louer finalement en Chagall, son « humour sans
épines, sans fiel ni salive » ; (91), chez Shalom Aleicheim ce
rire « qui n’est pas un bistouri mais une consolation » (80) ;
chez Peretz et Mocher-Sforim, la bonté simple et ronde comme un ventre
maternel (« bons comme le pain chaud) (91). Si nous ne le savions pas
encore, nul doute que le guerrier fut d’abord un aristocrate ; le
disciple, un grand maître de lecture.
On n’a pas fini de
lire et de relire ces textes. Chacun peut donner matière à
d’infinies variations. Mais il y dans ce recueil un rappel singulier me
semble-t-il, qui mérite plus particulièrement encore l’attention,
une vérité qui arrête le lecteur parce qu’elle donne le
frisson, à l’image de ces vérités-tremblements de terre
que Fondane voulait nous faire entrevoir, le temps d’un éclair. C’est ce
qu’il convient de désigner comme son don de prophétie. Pas
question ici de marc de café ou d’incantations vaudous, mais pas
question non plus de métaphore. Le philosophe prophète n’a pas
pensé, n’a pas allégorisé,
il a vu. A l’extrême clairvoyance devant les
menaces totalitaires de gauche ou de droite, qui s’incarne dans des analyses, correspond en effet ce qu’il
faut bien appeler, faute d’autres repères, des visions. Fondane aura vu venir « ça » comme il l’appelle. C’est à Monique
Jutrin que l’on doit d’avoir relevé ces anticipations troublantes, ces
yeux qui galopent au-delà du présent, cet instinct de l’avenir,
animal, et qui donne le vertige. Dès 1933 dans Lever de rideau, Fondane de lancer, « c’est nous les futurs
cadavres, nous les asphyxiés à venir » (185), ou en 1934
dans une revue d’étudiants roumains : « Demain, dans les camps
de concentration, il sera trop tard pour se repentir : la lutte doit
commencer alors qu’il est encore temps, avant la destruction finale ». En
1932 encore, dans le Festin de Balthazar,
ce personnage juif qui raconte, « Sur l’échelle de Babylone, assis,
j’ai pleuré quoi et les soldats m’ont dit : il faut travailler,
Juif ! Le travail c’est la liberté. »… Etrangement, le
prophète n’a pas échappé à ces ombres. Le
témoin n’aurait-il pas reconnu
pour lui-même ce qu’il entrevoyait pour les autres ? Rien n’est
moins sûr. C’est Monique Jutrin évoquant cet « homme, qui,
parce que juif, sait qu’il peut être interrompu à tout
moment » (186), mais c’est aussi le propre témoignage de Geneviève
Fondane décrivant un homme que la tragédie ne prend pas au
dépourvu (240). Un homme qui, comme Walter Benjamin, comme Julien Benda,
sait les dangers qu’il court, et oppose pourtant au destin, la nuque raide de
l’impassibilité. Imperméable au diktat de la
nécessité et des hommes gris qui la servent. Inaccessible,
déjà.
Faut-il croire
en des prophéties encore voilées, logées dans les
interstices du texte ; scruter l’avenir dans ces lettres encore
scellées ? Les visions de Fondane sont encore brûlantes
d’avenir. L’homme ne voyait pas que pour ses contemporains, il voyait aussi
pour nous. Puissions-nous savoir déchiffrer à temps ce qui se
cache encore entre les lignes. A défaut de nous transmettre un don, Fondane,
l’anticartésien, nous aura légué « les
prolégomènes de la méthode »
(190) : la « sainte hypocondrie » comme « instrument
de recherche », l’inquiétude comme heuristique. L’humain en nous
n’est-il pas toujours un Juif en devenir, un Juif de bord de gouffre? Jauger le
précipice pour envisager les sommets. Perdre pied pour gagner la terre
ferme. Désapprendre les cuirasses et la forteresse pour préserver
la vie.
Julia David