

"La rencontre
nous crée : nous
n'étions
rien-ou rien que des choses-
avant
d'être réunis"
(Bachelard)
Ma première visite
à
Le jour de l'ouverture, nous
eûmes la grande joie de nous retrouver entre amis. Ce furent, durant ces
trois journées, d'extraordinaires échanges d'idées, de
connaissances, dans la bibliothèque, autour de la grande table, dans la
salle à manger autour des repas, ou encore le soir, après les
spectacles poétiques avec Eve Griliquez, André Cazalas, Marc
Sephiha et Yves - Jacques Bouin. L'atmosphère de l'abbaye contribua-t-elle
à créer ces moments de grâce ? Il est vrai que les murs
épais ne permettaient pas aux messages de parvenir aux
téléphones portables. Au moment du départ, nous
étions emplis de la certitude d'avoir vécu autour de Fondane des
heures exceptionnelles. Nous savions aussi que pour son œuvre s'ouvrait
une ère nouvelle.
Comme
je le rappelais dans mon message d'ouverture, nous avions longtemps vécu
avec l'illusion que Fondane était un auteur peu connu. Prononcer son nom
équivalait à un mot de passe, connivence entre initiés. Si
nous avons vécu avec cette illusion, c'est que Fondane est un auteur qui
interpelle chaque lecteur en particulier. Il s'adresse à l'individu, il
l'empoigne, le vise au cœur. Je le cite: " L'écrivain
s'adresse non au social mais à
l'individu, et l'individu, non de passion de surface à passion de
surface, mais de région profonde à région profonde."
( L'Ecrivain devant la révolution). Ainsi s'explique ce travail
secret qu'il a opéré en chacun de nous. Car si Fondane souhaitait
être reconnu, il voulait surtout être choisi, être élu
par un individu.
Ainsi fut donc réuni
l'atelier virtuel de ceux qui, depuis des années, poursuivaient leur
recherche autour de son œuvre. Ce qui pourrait expliquer la richesse de
notre rencontre, c'est que les participants venaient d'horizons divers :
littéraires et philosophes,
physiciens et poètes, traducteurs et acteurs, sociologues et
esthéticiens. De plus, il s'agissait d'êtres doubles: les philosophes
étaient poètes, les physiciens étaient philosophes, le mathématicien
était romancier. Et nul d'entre nous n'était animé par la
nécessité de "conclure", mais par le désir de
poursuivre le dialogue.
Nous
avons surtout tenté de situer Fondane: d'abord dans le contexte de son
époque, dans son commerce intellectuel avec ses contemporains, ensuite
dans le contexte actuel de notre fin de siècle. Entreprise qui n'est
guère aisée, étant donné la multiplicité de
son activité : poétique, philosophique, critique, sans oublier le
théâtre et le cinéma. Ajoutons qu'il fut un écrivain
à la fois français et roumain.
Comme
le constata Michaël Finkenthal: si, d'une part, l'œuvre de Fondane
connut une période d'éclipse, elle resurgit à notre
époque, témoignant d'une
actualité renouvelée. Cette résurgence est due en
particulier à l'importance et à l'urgence des questions qu'elle pose à l'homme de la
postmodernité. Il s’agit d’abandonner la tyrannie d’un “point de vue” fondé sur la
rationalité absolue.
Fondane n'a pas craint de
s'aventurer sur les sentiers les plus raides de la philosophie, de
l'anthropologie, et même de la logique ou de la physique. Il était
à la recherche d'autres catégories de la pensée, d'autres
critères d'observation, qui pourraient ébranler nos jugements établis.
B. Nicolescu, évoquant ses relations avec Lupasco, souligna combien
Fondane avait saisi l'enjeu de cette pensée concernant l'antinomie entre
le rationnel et l'irrationnel.
On
ne cesse de s'étonner de sa claivoyance, de sa lucidité. Il fut
l'un des premiers à voir clair en Heidegger et en Céline, il a
prévu l'évolution ultérieure de Bachelard. A propos de
l'expérience de la discontinuité, Ann Van Sevenant montra combien
la pensée de Fondane est ouverte à l'absurde, à
l'ambiguïté, et combien son écriture se fonde sur la
coexistence des contraires.
Pour
Olivier Salazar-Ferrer, la pensée fondanienne se présente avant
tout comme une révolte contre la finitude humaine: il la confronte
à celle de Camus, avec qui les affinités philosophiques
promettaient un dialogue passionnant, interrompu par la mort. Alors que Camus
accepte la finitude, s'orientant vers une sagesse des limites, Fondane aspire
à dépasser ces limites. A partir des notions de
l'écœurement et du dégoût, Till Kuhnle a
rapproché Fondane et Levinas; quant à Arta Lucescu, elle a
examiné la situation de Fondane par rapport à la philosophie
existentielle.
Si de nombreuses communications se
rapportaient aux aspects philosophiques de l'œuvre, le poète n'a
pas été négligé. Fondane ne
répétait-il pas à l'envi qu'il était devenu
philosophe pour " défendre sa poésie" ? Claude
Vigée nous présenta le juif poète, soulignant le
caractère “irrésigné” de cette poésie, son exigence
d’une intervention divine, rappelant aussi
combien l'expérience de Fondane avait été décisive pour sa propre formation, et
terminant par la lecture de son poème " Pierre à feu",
inspiré par Fondane. A une poétique existentielle répond
une lecture existentielle: si le poète s'expose au danger, le lecteur ne
pourra échapper au risque lui non plus, ainsi que je l'ai
développé dans " Un lecteur nommé Ulysse".
Aucune poésie véritable n'échappe à la rencontre
avec la mort, comme le rappela Ricardo Nirenberg, examinant l'œuvre et
l'existence à la lumière de la notion de sacrifice,
critère et source de vérité.
Nous
devrons nous contenter d'énumérer les nombreux sujets
abordés. Le problème de la continuité de l'œuvre
française et roumaine (Marlena Braester et Anne-Rosine Delbart); la
figure de l'émigrant dans la poésie française de Fondane
(Gisèle Vanhese): les procédés d'écriture et de
réécriture dans Le Mal des fantômes (Elisabeth
Stambor); l'analyse d'un curieux texte de Fondane sur Cocteau (David
Gullentops); la collaboration à la presse juive roumaine, aspect
inédit significatif, annonçant les futurs développements
de sa pensée (Ramona Fotiade et
Léon Volovici); sa collaboration aux Cahiers
du Sud (Claire Gruson); sa situation dans la littérature
roumaine (Ion Pop); une réflexion à partir de la bibliographie de
l'œuvre (Eric Freedman et Remus Zastroiu).
Nous
tenons à signaler la présence d'autres participants : Michel
Carassou, éditeur des œuvres de Fondane; la cinéaste Ana
Simon et son équipe qui filmèrent ces trois journées; et
tous ceux venus des Etats-Unis, de Belgique, d'Italie et des quatre coins de
France.
Nous
posâmes des jalons pour un énorme terrain à arpenter,
à défricher. “Vous avez
un continent à découvrir” s’écriait Jean-Baptiste Para
lors de la soirée à
Nous tenons à exprimer toute notre gratitude à ceux qui
nous aidèrent à organiser cette rencontre : Mme Elisabeth Pauly
au nom des Célébrations Nationales, Mme Nelly Hanson, au nom de
Monique Jutrin