
FONDANE ET CHESTOV DEVANT
L’HISTOIRE
“Un
temps de folie et de haine
SANS DOUTE”
(Titanic)
Le titre d’un article de Chestov,
mentionné par Nathalie Baranoff dans la biographie de son père (Vie
de Léon Chestov, La Différence, tome II, p. 141)
m’avait longtemps intriguée: “Menacing Barbarians of
to-day”. Ramona Fotiade, qui réussit à obtenir une copie de
ce texte, me le fit parvenir en septembre dernier. Elle compte le publier
intégralement dans un prochain numéro des Cahiers Chestov.
Publié en anglais, en août
1934, dans The Aryan Path, revue théosophique de Bombay, ce texte
a été sollicité par le directeur de la revue, B. P. Wadia;
celui-ci s’était adressé à des intellectuels
occidentaux comme Julien Benda, Jean Guéhenno, Carlo Sforza, en leur
posant la question: “What is worth saving in modern civilization?”
La réponse à cette question constitue l’un des rares textes
où Chestov exprime directement une vision “politique”. Nous
en reproduisons quelques passages, traduits en français par Gilla
Eisenberg.
Parallèlement, nous reproduisons
un passage de l’article de Fondane: “L’Homme devant
l’Histoire”, publié en mai 1939 dans Les Cahiers du Sud.
Ces deux textes se font écho. Celui de Fondane constitue une
réponse à un débat suscité par Jean Ballard,
directeur de la revue, autour de la situation de l’Europe. Dans ce
numéro des Cahiers du Sud, les six textes publiés sont en
général “dénués d’intérêt
actuel”, comme le souligne Claire Gruson dans “L’atroce
clameur du monde” (Etudes, nov. 1998). Seuls les textes de Pierre
Missac et d’André Chastel peuvent être proposés
à la réflexion du lecteur d’aujourd’hui. Quant au
commentaire de Fondane, il est resté profondément émouvant
et actuel.
Ainsi, sollicités, Chestov et
Fondane prennent position devant les questions brûlantes de leur
époque. Ils ne les éludent pas, dans la profondeur de leur
analyse. Une même pensée les anime face à un monde livré
au “bruit et la fureur” de ceux qu’ils nomment
“Barbares” ou “Calibans”, de sorte que leur
réflexion nous accompagne encore au début du troisième
millénaire.
Ce qui se produit dans
le monde contemporain ne manque pas de rappeler à l'observateur attentif
la période des invasions barbares. Il y a toutefois une
différence de taille. Les barbares qui mirent fin à la
civilisation romaine vinrent de l'extérieur; or les barbares qui menacent
la civilisation de l'Europe moderne viennent de l'intérieur. Il serait
cependant faux de croire - comme beaucoup le font - que cette nouvelle
“invasion barbare” risque vraiment d'anéantir notre
civilisation. […]
Le cataclysme le plus vaste ne pourrait engloutir la
civilisation, si nous incluons dans ce terme les innombrables conquêtes
de l'homme dans les différents domaines de la science et de la
technique.
De plus, les
“barbares” dont nous parlons ne sont pas le moins du monde
tentés de faire obstacle au développement naturel des sciences positives
et de la technique. Ils comprennent parfaitement que science et technique ne
sont pas seulement utiles mais indispensables. L'Allemagne a expulsé
Einstein et bien d'autres savants célèbres mais cela
n'empêche pas les Allemands de continuer à exploiter de toutes les
manières possibles les progrès scientifiques, sans se soucier de
leur origine. En Russie soviétique, un homme tel que Pavlov est
toléré bien qu'il ne cache guère sa désapprobation
du régime.[…]
Il n'y a donc pas de raison de
se faire du souci pour l'avenir de la science et de la technique. Les barbares
modernes, comme ceux d'autrefois, auront à cœur de préserver
et même de perfectionner tout ce qui peut contribuer au triomphe de la
force brute.
Mais, s'interroge le lecteur, si la force brute se
constitue gardien du progrès scientifique et technique, quel
bénéfice l'humanité en retirera-t-elle? […]
Qu'est-ce qui détermine
les lois d'airain [de l'économie moderne]? La réponse me semble
évidente. Nous sommes perpétuellement confrontés au Tartare,
voué corps et âme à la poursuite du seul idéal
valable à ses yeux: le triomphe de la force brute, de la force physique,
de la force matérielle. C'est pourquoi il se prosterne devant les
“lois d'airain de l'économie”, puisque sa propre nature est
adaptée à ces lois. Il croit que ce qui fait de la
vérité la Vérité n'est autre que son désir
de contraindre et son pouvoir d'exercer cette contrainte.
Suivons cette ligne de pensée. On considère
généralement “le Tartare” comme un Asiatique. La
phrase “Grattez un Russe et vous trouverez un Tartare” laisse
entendre que la croyance populaire accole aux Russes l'épithète
infamante de barbares asiatiques. Il existe toutefois un autre adage occidental
d'une toute autre signification: “Ex Oriente lux”. La
lumière est venue de l'Est, c'est-à-dire de l'Asie vers l'Europe.
L'Europe n'a fourni à l'humanité ni prophètes ni
apôtres tandis que l'Asie a été le berceau de toutes les
religions et tous les grands prophètes ont vu le jour à l'Est.
Les historiens ont de bonnes raisons de s'interroger sur l'influence
considérable de l'Orient, qui embrasse jusqu'aux philosophes de la
Grèce classique. Les œuvres de Plotin, le dernier des grands
penseurs grecs, lancent un fervent appel aux plus éclairés de ses
contemporains, les implorant de modifier la situation spirituelle de l'Europe;
cette situation était le résultat inévitable des
conditions de développement du monde occidental. Bien que Plotin
n'eût pas fait usage de la phrase “Ex Oriente lux”, son
regard était résolument tourné vers l'Asie, source de
lumière spirituelle. […]
L'apparition de Plotin et de son œuvre coïncide
étrangement avec un des phénomènes les plus
mystérieux et les plus inexplicables de l'histoire européenne. Le
monde gréco-romain, cette puissance dont la structure étatique
était d'une étendue sans précédent dans l'histoire
et qui avait soumis à son joug tant de peuplades d'origines diverses,
allait maintenant s'incliner devant la vérité d'un petit peuple parmi
les tribus assujetties de l'Empire romain, faible et universellement
méprisé. L'Europe, puissante et civilisée, renonça
à sa puissance, à la civilisation qu'elle avait fondée et
maintenue par la force pour placer sa foi dans une vérité apparemment
peu sûre, défaillante, inerte, et même illusoire: la
vérité révélée par les Saintes Ecritures.
D'innombrables tentatives ont été faites pour expliquer cette
page de l'histoire. Qu'est-ce qui poussa la Rome toute-puissante à
fléchir le genou devant l'insignifiante province de Judée,
comment se fait-il que la glorieuse Athènes s'abaissa devant
Jérusalem? Aucune des explications avancées n'explique quoi que
ce soit, au point qu'on se demande parfois s'il existe une explication valable.
Je ne tenterai pas ici de résoudre cette éternelle énigme,
étant donné que l'exigence même d'une explication implique
la possibilité de découvrir une force visible, tangible et
mesurable, alors que par définition cette force n'existe pas dans le cas
présent et ne peut, par conséquent, être découverte.
[…]
Aujourd'hui, le Tartare qui se cache sous notre couche
européenne manifeste des signes de réanimation. Ce qui lui semble
le plus dangereux, ce qu'il hait le plus, ce ne sont ni la science ni la
technique, mais ce qui a été révélé à
l'homme à travers les Ecritures, ce qui lui a été
légué par la religion: la compréhension et l'amour de la
liberté, celle des autres pas moins que la sienne propre. […]
Nous devons sauver la
liberté.
Léon
Chestov
The Aryan Path,
août 1934
Traduction de
Gilla Eisenberg
Je suis de ceux que les événements des
dernières années ont profondément marqués; de ceux
qui ne se consolent pas d'avoir perdu tout ce qu'on a perdu; de ceux qui
n'auraient pas oublié, même au milieu de la victoire, les morts,
les blessés et les gosses mourant de faim; encore moins les puis-je
oublier au milieu de l’échec, et me contenter de plastronner sur
la “valeur de l’exemple”, sur les “revanches” de
l'avenir. Je suis prêt, certes, puisque je suis menacé, à
défendre ma vie, notre vie et notre liberté communes contre cette
vague de cruauté et de violence qui semble nous situer au plein milieu
de l’Apocalypse de Jean. Mais quant à protester contre
“l'immoralité” des gens d'en face et à professer que
cette immoralité est due à leur désobéissance aux
principes de la raison - cette Raison que nous sommes seuls désormais
à incarner - je n'y suis plus. Car il me semble
à moi que c'est précisément l'avènement dans le
monde moderne de l'Ethique autonome, de l'homme kantien conçu sous les espèces de l'ange, promu
“législateur universel”, qui a suscité finalement
cette vague d'immoralité avouée.
Ceci demanderait de longs développements; mais
quelques exemples ne seront pas de trop. C'est lorsqu'on décide qu'il
est indigne de l'homme d'avoir des petits vices et qu'on supprime le
droit légal à boire de l'alcool que l'ivrognerie et le
gangstérisme s'emparent de la nation; c'est lorsqu'on décide que
la société doit pouvoir se passer de cette misérable
institution que l'on appelle la prostitution que l'on suscite sur une vaste
échelle le trafic quasi officiel de la chair humaine; c'est lorsqu'on
élève une Société des Nations qui se doit de
supprimer à jamais toute guerre que l’on assiste au plus
inusité viol de pactes, de paroles et de simples droits, à la
préparation de la guerre totale .Freud nous a bien montré qu'il suffit de contraindre au refoulement
des peccadilles morales pour que soient, à brève
échéance, déclenchés les pires cataclysmes
psychiques. A la tour de Babel inhumaine que nous avons dressée et que
nous avons appelé la civilisation, la nature humaine n'a point
résisté; ce n'est pas à la recrudescence de la violence,
du goût du sang qu'on s'en aperçoit; mais au fait qu'ils font leur
entrée dans l'histoire érigés en principes,
badigeonnés de science. Proposeriez-vous, afin d'arranger les choses,
que l'on augmentât la dose de raison? Peut-être serait-il
préférable de songer à une cure de désintoxication.
Si le malade est cynique, c'est peut-être que son éducation a
été trop hypocrite: s'il casse les vitres à
présent, enfermons-le si possible, mais ne dissimulons pas les
véritables causes. Si quatre siècles d'humanisme et
d'apothéose de la science n'ont abouti qu'au retour des pires horreurs
que l'on croyait à jamais révolues, la faute n'est certainement
pas, comme le dit M. Maritain, à ce “contrehumanisme noble”,
qui avait prévu le désastre et dont se détachent les
figures prophétiques d'un Luther, d'un Kierkegaard, d'un Chestov, voire
d'un Nietzsche. La faute est peut-être à cet humanisme même,
qui avait trop manqué de pessimisme, qui avait trop misé sur
l'intelligence séparée et divine, et négligé plus
qu'il ne fallait l'homme réel que l'on avait traité en
ange pour finalement le ravaler au-dessous de la bête. Je ne dirai pas qu'un humanisme prévoyant,
fondé sur la misère de l'homme, nous eût
évité les guerres, les révolutions, les cataclysmes - qui
n'ont manqué à aucune époque de l'histoire. Mais il nous
eut évité certainement les guerres à l'échelle de
la nation, les révolutions à l'échelle du monde, et la
barbarie machiniste, et la guerre des gaz et des microbes - et le racisme. Un
humanisme qui n'aurait pas sur-estimé la raison n'eût
certainement pas mis tous les atouts de la science entre les mains de ceux
à qui on refuse aujourd'hui jusqu'au don de la raison! Et nous faut-il
nous plaindre de “l'immoralité” du Caliban
national-socialiste ou bien, plutôt, de la présomption du Prospero
humaniste qui avait cru - et, ce qui est pis, persiste à croire - qu'il
lui appartient encore d’introduire die Vernunft in der Geschichte,
la raison dans l'histoire? Sans doute, avant de réviser nos valeurs,
nous faut-il abattre ce Caliban qui est à nos portes; mais non pas pour
recommencer les mêmes erreurs,
le
même cauchemar, pour nous vanter d'avoir mis de nous- mêmes
un peu de raison dans l’Histoire! Et sommes-nous si certains que cela
qu'il n'y ait, face à nous, qu'une énorme Déraison et non
pas, plus simplement, la même raison que la nôtre - mais plus
consciente d'elle-même, plus conséquente?
Benjamin Fondane
(Cahiers du Sud, 1939, no 216,
p.441-454)