
Michaël Finkenthal
ENNUI ET GOUFFRE DE BAUDELAIRE
À CIORAN
« L'ennui a des choses encore à nous
dire », écrivait Fondane dans le XXIXème chapitre de son Baudelaire
et l'expérience du gouffre [1] . Car – dit le
poète-philosophe en se référant au vers de
Baudelaire : « L'espoir, Vaincu, pleure...cherche le vide et le noir
et le nu ! » – « l'ennui est angoisse du
néant ». Fondane développe sa conception de l'ennui de la
manière suivante : la réflexion philosophique rationnelle
élimine l'affectif, et le « vide affectif » ainsi créé
donne naissance à l'angoisse. Notons qu'une idée similaire est
présente chez William Blake [2]. L'angoisse, à son tour, engendre
l'inquiétude qui, pour fermer le cycle, engendre l'ennui :
« le vide affectif a engendré l'angoisse, l'inquiétude,
puis, finalement, l'ennui, l'ennui de vivre [3] », écrit Fondane. L'idée du
« vide affectif » et son rôle dans le cycle mentionné
lui venait de Stéphane Lupasco ; durant les
années de l'Occupation, très proche du jeune scientifique roumain
qui vivait à Paris, Fondane fut très marqué par sa
« philosophie du contradictoire [4] ». Lupasco est mentionné
explicitement au XXIXème chapitre de L’Être et la connaissance,
et sa présence se fait sentir dans d'autres chapitres du livre.
L’ouvrage auquel Fondane se réfère plusieurs fois
s'intitule : Du devenir logique et de
l'affectivité – Essai d'une nouvelle théorie de la
connaissance, (Paris, 1936).
Cependant, en postulant que « la
cruauté est fille de l'ennui », Fondane extrapole la pensée
de son ami. La mère et la fille, l'ennui et la cruauté, sont donc
nées de cette pensée qui, fondée sur le concept pur, a
éliminé l'affectif. La conclusion de Fondane : « de
là, la terrible signification que l'ennui prend chez Baudelaire. Il
n'est plus un ' état d'âme' mais un état de
péché » – est consistante avec sa propre
pensée (et tout autant avec celle de Chestov) puisque la chute est due
à la transgression de l'interdiction de toucher le fruit de l'arbre du
Savoir. Le péché originel consiste dans la volonté de connaître
comme un dieu au lieu de vivre avec Dieu.
Ainsi, à travers la cruauté, l'ennui
devient une « cause opérante », une énergie active qui
pousse les gens à agir nécessairement dans le domaine du Mal.
« C'est l'ennui qui est la source des changements soudains, des guerres
sans motifs, des révolutions meurtrières ; il n'est pas de cause
plus opérante que lui ». L'ennui est même plus qu'une
« cause opérante » ; il est un principe universel :
« ...l'ennui de Baudelaire n'est pas un ennui personnel, mais l'ennui
dans la civilisation, et peut-être l'ennui dans le cosmos »
(souligné par Fondane). Mais, remarqueront certains, l'idée que
la contribution essentielle de Baudelaire à la poésie et au
Romantisme français en particulier, était justement la transformation
de l'angoisse, de l'inquiétude en cause opérante,
n'appartenait-elle pas à Georges Blin ? (Nous savons que Fondane a lu son Baudelaire
car il le cite plusieurs fois). Et d'autres critiques diront peut-être
que le rôle de la cruauté, le « je suis la plaie et le
couteau », le concept du héautontimorouménos, est
mieux expliqué par J. P. Sartre à
travers sa théorie de la dualité nécessaire de la
conscience réflexive [5] .
On peut discuter en profondeur les diverses
interprétations de la poésie de Baudelaire et les comparer avec
celle de Fondane. Mais je voudrais faire remarquer que si le Baudelaire de
Fondane nous enseigne beaucoup sur Baudelaire, il est pourtant principalement
un livre qui présente la philosophie, l'éthique,
l'esthétique et la pensée religieuse de Benjamin Fondane. Dans
une lettre écrite après la guerre à la veuve de Fondane,
Cioran le disait
déjà explicitement : « Pour moi, il est certain qu'on n'a
jamais écrit quelque chose de plus profond sur Baudelaire. Et cela est
d'autant plus remarquable que Fondane a pris Baudelaire comme un point de
départ, comme un prétexte pour développer sa propre
philosophie [6] ». Ce que Fondane écrit sur Baudelaire
est entièrement original parce qu’il l'interprète à
travers sa propre philosophie, une philosophie où « le cri est la
méthode » et son « esthétique » par laquelle la
poésie est un donné existentiel et non un « objet
d'art », un vécu né dans cette zone de séparation
entre la pensée de participation et la pensée rationnelle.
Vers la fin du XXe chapitre du livre, nous lisons
quelque chose qui, à première vue, est difficile à
comprendre : « Baudelaire – écrit
Fondane – préfère [...] l'enfer au néant ».
La difficulté est double, car d'abord on ne voit pas aisément la
différence entre « enfer » et « néant »
utilisés comme métaphores ; ensuite pourquoi
préférer l'un à l'autre ? D'après Chestov et
Fondane l'emprise de la pensée rationnelle sur la conscience humaine l'a
arrachée au monde paradisiaque de la « pensée de
participation ». La conscience est rendue malheureuse par l'emprisonnement
dans la forteresse de la loi absolue, absolue au point – dira
Chestov – que Dieu même doit y obéir.
En choisissant le fruit interdit de l'arbre du
Savoir, l'homme a été condamné à la tâche
sisyphique de s'avancer toujours vers l'Idée pure (platonicienne), en
cherchant la loi à laquelle elle est soumise, sans jamais pouvoir
l'atteindre vraiment. Le prix de l'accès au temple de la raison est l'abandon
total de l'affectivité : comme Chestov, Fondane mentionnait souvent le non ridere, non
lugere de Spinoza. Le grand prêtre de ce temple, le philosophe, n'est
censé toucher que les objets du culte pur et purifié que sont les
concepts tels que Socrate et Aristote les ont définis, les
idées abstraites. Le concret, le sensible dans leur laideur ou leur
tragique sont impurs, ils sont la création du diable, leur vraie et
seule place est l'enfer, tandis que le concept et la loi appartiennent au
néant transparent et purifié, au paradis des Idées.
Autrefois, quand l'homme était encore
lié à son Dieu par la « pensée de participation [7] », tant qu’il vivait encore le concret de
son existence, et retrouvait son dieu dans ce concret, le dialogue était
possible. La foi était totale, Abraham ne posait pas de questions en
route vers le mont Moriah ; Job ne doutait pas de son droit de s'insurger
contre la cruauté de son dieu. Et au dernier moment, Dieu leur
parlait, au dernier moment Dieu changeait sa décision. Il le faisait
parce qu'il n'était pas encore pris dans la toile d'araignée de
la raison universelle, prisonnier d'un logos échappé
à son contrôle.
On ne peut pas savoir si Baudelaire était
« persuadé [...] que le sensible est le lieu des
révélations et des mystères, et que s'il y avait jamais un
dieu qui s'intéressât à l'homme, c'est de la vie, non du
néant qu'il engendrerait la perfection ». Fondane, certainement, en
était persuadé. De toute manière, maintenant que la phrase
citée plus haut est devenue – je
l’espère – plus intelligible, nous pouvons tenter une
définition du gouffre, et aborder la discussion concernant leur rapport
réciproque. Il faut d'abord remarquer que chez Fondane l'enfer, le
néant, le gouffre et l'ennui sont des catégories bien distinctes.
Chez Baudelaire tout semble se mélanger : le gouffre est à la
fois l'abîme et l'enfer, un état d'âme et une
métaphore ; écoutons-le :
Le navire glissant sur les gouffres amers [8]
.
Sors-tu du gouffre
noir ou descends-tu des astres [9]
?
J'implore ta
pitié, Toi, l'unique que j'aime,
Du fond du gouffre
obscur où mon coeur est tombé [10]
.
[...] le Vertige
Saisit l'âme
vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre
obscurci de miasmes humaines
Il la terrasse au
bord d’un gouffre séculaire [...] [11]
.
On semble arriver au gouffre de Baudelaire en
venant de deux directions diamétralement opposées : l'esprit
vaincu, le vieux maraudeur pour qui « l'amour n'a plus de goût et le
coeur dort son sommeil de brute » (« Le goût du
néant »), retrouve dans le gouffre son opposé, l'esprit
« insatiablement avide de l'obscur et de l'incertain »
(« Horreur sympatique »). Mais, ne sont-ils pas tous les deux une
seule et même chose ? Le gouffre n’est-il pas ce lieu privilégié
et damné en même temps, dans lequel les deux esprits se
réunissent pour ouvrir devant le poète cette perspective unique
d'où on peut entrevoir ce qui est interdit à la pensée
rationnelle : le transcendant ?
Derrière les décors
De l'existence
immense, au plus noir de l'abime,
Je vois distinctement des monde singuliers [12] .
Ou
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! [13]
Fondane utilise le vers de Baudelaire :
« Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant », comme
prétexte pour définir le gouffre et en même temps, pour
faire un parallèle entre la révolte contre la tyrannie de la
raison, aussi bien en philosophie qu'en poésie ; en définitive,
n'était-il pas poète et philosophe en même temps ? Le
gouffre de Pascal est une
« révélation anti-spéculative » qui l'aide
à découvrir « qu'il n'y a pas de certitude ni d'assurance en
la raison et qu'il n'en faut point chercher ». Celui de Baudelaire est aussi un
instrument qui aide à transgresser le mur des certitudes et des
assurances, qui lui fait découvrir ce « goût
d'infini », qui le poussera à mettre l'accent sur le sensible et
« par là,...déranger l'équilibre acquis au profit de
l'Idée ». « Le Gouffre [...] vint les tirer l'un et l'autre,
d'une impasse pour les jeter dans un autre. Et ce gouffre, c'était la
soudaine vision que leurs convictions – les plus fermes, les plus
assurées – étaient sans fondement et qu'il fallait,
sans le pouvoir cependant, renoncer à elles, qu'on était soumis
à une espèce d'envoûtement et que le monde est inexplicable
sans l'hypothèse de cet envoûtement [14]».
Le gouffre de Fondane est cet espace singulier dans
lequel nous pouvons sortir d'un certain état d'âme et nous intégrer
à un autre – qui se trouve à l'opposé du premier
et à une distance infinie de lui – sans abandonner pourtant
entièrement l'état original. (Sur ce point Fondane
s'éloigne de Baudelaire). C'est un état de tension, de
déchirure, c'est un état qui ne peut pas être
expliqué, mais qui est vécu avec une intensité à
peine supportable. Le gouffre est le lieu géométrique de tous les
points d'intersection entre l'immanent et le transcendant. C'est une « singularité »
qui permet l'existence sans certitudes et sans assurances au niveau du
vécu aussi bien qu'à celui du réfléchi. Comme
concept, le gouffre est certainement paradoxal, car il actualise
simultanément deux pôles opposés ; il est une coincidentia
oppositorum. Dans un fragment inédit (des notes écrites pour
la préparation du Baudelaire), Fondane écrit :
« [le gouffre] est une catégorie nouvelle par laquelle une
transcendance entre dans l'immanent ». Il aurait dû dire une
catégorie différente, car d'après Nicolas de Cues,
la coincidentia oppositorum était exactement cela : l'espace
où l'homme – s'il ose se battre contre l'ange qui
protège le transcendant – pourra (re) trouver le divin...
En dépit des différences
mentionnées, soulignons qu’en parlant du gouffre, Baudelaire et Fondane
parlaient de la même chose. A travers le gouffre, ils ont
élaboré une philosophie de l'existence, une philosophie où
la poésie est la méthode. Pour Baudelaire, le gouffre vécu
a été un « trou noir » : il n'a jamais pu en sortir.
Fondane a tenté l'impossible ; il a commencé à construire – en
suivant au départ, puis en dépassant Chestov – une
nouvelle vision du monde, une vision qui devrait rendre possible
l'évasion. C'est pour cela qu'il a essayé de conceptualiser ces
notions de gouffre, ennui, etc. Mais les gardiens du « dimanche de
l'histoire », les hussards « sabre au clair » l'ont
arrêté en route.
En parlant lui aussi de l'ennui et du gouffre, E. M. Cioran devait se
souvenir de ses discussions avec Fondane [15]. Ils ont certainement parlé de
Baudelaire. Avec son style mordant, Cioran écrira dans ses Syllogismes
de l'amertume : « Avec Baudelaire, la physiologie est entrée
dans la poésie ; avec Nietzsche, dans la philosophie. Par eux, les troubles des
organes furent élevés au chant et au concept ». Pour Cioran
l'état d'équilibre est celui de l'indifférence :
« Que l'homme perde sa faculté d'indifférence :
il devient assassin virtuel », écrit-il au début de son Précis
de décomposition. Cette « faculté
d'indifférence » nécessite un manque d'imagination et de
mémoire : « La vie n'est possible que par les
déficiences de notre imagination et de notre mémoire »
(souligné par l'auteur). Et dix ans plus tard dans Histoire et utopie,
il ajoutera : « Nous marchons vers l'enfer dans la mesure où nous
nous éloignons de la vie végétative, dont la
passivité devrait constituer la clef de tout ». Si l'ennui est la
pratique de l'indifférence, il serait, contrairement à Baudelaire
et à Fondane, un état positif et désirable.
Et pourtant l'ennui chez Cioran est difficile à
appréhender. Dans
Cioran nous avertit que l'ennui du coeur n'est pas
la seule modalité d'existence de l'ennui. Il peut aussi s’étendre
au jugement, mais nous restons sur notre faim avec cette remarque :
« tant que l'ennui se borne aux affaires du coeur, tout est encore
possible ; qu'il se répande dans la sphère du jugement, c'en est
fait de nous. » Cioran se contredisait souvent : ce sophiste
s'amusait en inventant des phrases magnifiques.
Toutefois la différence essentielle entre
Cioran et Fondane est apparente : toute définition de l'ennui ou du
gouffre chez Cioran, sera en fin de compte essentiellement différente de
celle de Fondane. Chez ce dernier, le gouffre et l'ennui sont les pierres de
voûte d'une pensée existentielle, et peut-être même,
d'une pensée religieuse en gestation. Cioran les utilise
alternativement, comme microscopes ou comme téléscopes pour jeter
un regard occasionnel sur le monde environnant. Et pourtant, ayant
bénéficié de ce supplément de sagesse apporté
par l'âge, Cioran lançait un dernier défi à Fondane
en écrivant vers la fin de sa vie : « La vie est plus et moins
que l'ennui, bien que ce soit dans l'ennui et par l'ennui que l'on discerne ce
qu'elle vaut [17] ». Aussi n’est-il pas surprenant que
Fondane et Cioran restent diamétralement opposés quand Cioran
écrit que l'ennui est « l'univers transformé en
après-midi de Dimanche [18] », tandis que Fondane dans son Baudelaire dit
explicitement qu'« il ne s'agit pas, bien entendu, de cet ennui des
Dimanches vides [19] ».
1.Toutes les citations de Baudelaire et
l’expérience du gouffre de BENJAMIN FONDANE proviennent
de l’édition : Paris, Seghers, 2e édition, 1972.
2.Dans The Marriage of Heaven and Hell,
Blake raconte comment
7.Fondane
a adopté cette catégorie en suivant Lévy–Bruhl,
cf. : B. Fondane,
« Lévy-Bruhl et
la métaphysique de la connaissance »,