
Jean-Luc
Steinmetz
L' "ENCRAPULEMENT" DE RIMBAUD
Le titre de l'essai de Benjamin Fondane, Rimbaud le
voyou, provoque le lecteur. Ce livre a été publié en
1933,alors que
maintes lectures de Rimbaud avaient déjà produit une
série d'interprétations, audacieuses et souvent divergentes.[1]
C'est dans ce contexte bien défini qu'il apparaît et qu'il
s'explique en partie par son côté réactionnel, en partie
par la sensibilité même de Fondane et sa recherche ontologique.
L'expression "Rimbaud le
voyou" aurait pu lui revenir. Or il n'en n'est pas l'inventeur, bien qu'il
dirige sur elle un plein éclairage. Elle est empruntée, en effet,
à un article de Remy de Gourmont, d'ailleurs très défavorable
à Rimbaud. Dès les "notes biographiques"
, Fondane signale cet emprunt : "Fut-il un voyant , comme plusieurs
l'affirment aujourd'hui, un 'voyou', un ' insupportable voyou' (…) comme le
pensait Gourmont, 'un mystique à l'état sauvage'
comme le déclare M.Claudel?
"Rimbaud le voyou" est ainsi caractérisé dans un texte
de Remy de Gourmont , un compte rendu publié
l'année de la mort de Rimbaud, dans le Mercure de France du 1er
décembre 1891, à la
suite de la publication du Reliquaire (éd. Genonceaux)
présenté par Rodolphe Darzens et bientôt retiré du
commerce. L'article de Gourmont sera
repris et amplifié dans son fameux Livre des masques, en
1896. Gourmont, s'il admire certains moments de l'œuvre, n'en
caractérise pas moins dans les termes les plus caustiques l'auteur du "Bateau ivre" :
"(…) dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le
plus insupportable voyou." Cette expression, il la réutilise dans
son Livre des masques, sans y apporter la moindre atténuation.
Bien au contraire, il l'aggrave par
l'évocation qu'il fait de la vie de Rimbaud, à propos de laquelle
il n'hésite pas à écrire : " ce qu'on en sait
dégoûte ce qu'on pourrait en apprendre." Gourmont, semblant
prendre le parti de Verlaine, voit dans Rimbaud une "maîtresse
jalouse et passionnée." (…) " ici
l'aberration devient crapuleuse", note-t-il en utilisant un adjectif, qui
précisément renvoie à cet "encrapulement" dont
il ne pouvait cependant encore connaître l'existence dans la lettre du
voyant du 13 mai 1871 ( pas encore publiée).[2] La conclusion n'en comporte pas moins
certains repentirs : "l'intelligence consciente ou inconsciente, si elle
n'a pas tous les droits, a droit à toutes les absolutions."
Fondane, admirateur de Gourmont[3], n'a pas construit son livre dans l'intention
d'un dénigrement; son Rimbaud
le voyou, en regard du Rimbaud le
voyant, trop idéaliste, de Renéville, cherche à
montrer la pente qui a mené Rimbaud jusqu'à l'inéluctable.
Ainsi s'accomplissait une existence, sur fond de négation plus que de
négativité
hégélienne. Il faut
sur ce point se souvenir que le livre est dédié à
Léon Chestov et par conséquent
qu'il est inspiré par un type de pensée pris comme
criterium plus que par l'œuvre même de Rimbaud, si bien qu'un
certain nombre de présupposés embarrassent la lecture ( qui n'a nul besoin de leur autorité seconde pour
être menée à bien).
Comme est affiché clairement un
"Rimbaud le voyou", je proposerai d'abord, et parfois
indépendamment de Fondane, d'analyser ce que vaut pareille appellation
.Je commencerai par remarquer que le vocable de "voyou"
n'apparaît qu'une seule fois : dans le poème "A la
musique".[4]
Fondane cherchait surtout à
faire écho à Rimbaud le voyant publié en 1929, dans
un contexte différent de celui dans lequel Rimbaud le voyou voyait
le jour. En ce qui concerne Rimbaud, à vrai dire ,
ce n'est pas le mot de "voyou" qui paraît le plus
adéquat , mais celui de "crapule" et d' "encrapuler". Dans un long
poème "Le Forgeron", de ton hugolien et un peu trop
"démoc-soc" selon Verlaine, un forgeron, figure du peuple
révolté, s'adresse au roi et répète à
plusieurs reprises le mot "crapule". Le poème est écrit
en 1870, mais il porte une précision "vers le 20 juin 1792",
date historique où, parmi les insurgés ,
le boucher Legendre invectiva Louis XVI, à la suite de quoi le souverain
lui-même coiffa le bonnet rouge. Le mot "crapule" ,
utilisé dans un pareil contexte, prend une évidente valeur référentielle
(révolutionnaire) que ne pourra
que réactiver plus tard l'événement de
A cette occasion, Rimbaud se
présente comme un expérimenteur, éprouvant toutes les formes
d'amour, de souffrance, de folie et postulant, presque comme une victime
sacrificielle, au rôle "de grand malade", "grand
criminel" et "grand maudit". Parlant de lui-même et de ses
pairs il n'hésite pas risquer la dénomination d' "horribles
travailleurs", le travail en question portant sur une modification
profonde et périlleuse de la personne, afin qu'elle disloque ses
limites, anatomiques, idéologiques. Le lettre qu'il envoie à
Demeny deux mois plus tard, le 28 août, témoigne de son
endurcissement dans pareille résolution : "recueilli dans un
travail infâme, inepte, obstiné, mystérieux". Autant
d'épithètes qui appellent le commentaire et les suppositions. Je
retiendrai, quant à moi, le trop vague "mystérieux"
indiquant, que Rimbaud lui-même atteint là certaines
frontières que sa lucidité n'est pas apte à analyser.
À tout jamais mystérieux
nous apparaît ce travail déformateur, analogue à
celui des comprachicos, voleurs d'enfants évoqués par Hugo
et chers à Cocteau, et qui produisent des monstres. Souvenons-nous de
Gourmont écrivant à la fin
de son article " les monstres Verlaine et Rimbaud", à ceci
près que Rimbaud s'acharnera dans
un tel labeur pour trouver" le lieu et la formule"
. Qu'en résulte-t-il? Des poèmes, des textes, une
conduite. Sa conduite hors du commun, provocatrice, impertinente,
déplacée, est jugée comme telle par tous les
témoins du moment, même dans le milieu libre des Zutistes. Seul
Verlaine, comme s'il avait été mis au courant, initié par
le principal intéressé, admet la quasi
délinquance de l'adolescent de Charleville. Rimbaud se comporte comme un
voyou, il a choisi d'agir ainsi. Cela fait pleinement partie de sa
poétique. Quant à en voir l'effet immédiat dans ses
textes, on aurait quelque peine à le trouver[5],
tant les "Derniers vers" (de
1872) participent d'un allègement extraordinaire, à l'exception,
il est vrai, de la pièce "Honte" qui porte sur lui un jugement
presque condamnatoire. Voici Rimbaud, en effet, "en enfant gêneur",
en "chat des Monts Rocheux empuantissant toute sphère". Il
n'est guère possible de douter qu'il se décrit ainsi, selon un
tour masochiste accusant les excès de sa vie. Sur de tels excès
également donne à voir Une saison en enfer qui sera le
livre d'élection de Fondane comme de Claudel, puisque l'un et l'autre,
au-delà de toute littérature, seront saisis par le débat
ontologique ou religieux qui se joue dans ces pages. Elles demandent à
être lues selon les modes de l'alternance et de l'alternative.
Alternance, car (sans régularité toutefois) Rimbaud éprouve
un déchirement entre son être voué à l'Occident et
sa tendance païenne, et il est tenté de donner la parole à
ces deux composantes de sa personne. Alternative, puisqu'il ne sait pas
vraiment choisir, qu'il se refuse au choix, bien qu'il se place parmi les
damnés, selon une pétition de principe d'où dépend
l'ensemble de sa "prodigieuse autobiographie psychologique" – mais se
placer parmi ceux-là, c'est précisément concéder
à un registre de notions
distributives ou électives qu'il remet en cause. Le terme de
"voyou" ne figure pas dans Une saison en enfer. Multiples
cependant sont les preuves d'une posture adoptée face à
Les figures identitaires
déferlent, escortant le grand criminel ,
le grand maudit ou le monstre façonné par les comprachicos.
Le voici manant, reître , de toute façon
"de race inférieure". Et plus encore, nègre, avant
l'heure de la conversion, ou mendiant ( le mot revient
régulièrement dans
Fondane se plaît à citer cette
résolution formulée à l'imparfait duratif :
"J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art,
l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards." Rimbaud promulgue son
altérité. Toutes les valeurs morales sont refusées par
lui, comme un déchet, et la maxime qu'il énonce encourage un "feignons, fainéantons",
où le mensonge pactise avec la paresse. Ceux dans lequels il souhaite se
reconnaître sont autant que les artistes les saltimbanques,
les bandits; et la fin de
Si Une saison en enfer semble tirer un bilan et
presque former une conclusion, on sait, depuis les travaux de Bouillane de
Lacoste, que les Illuminations[6]
lui sont vraisemblablement postérieures. De cette datation
présumable, d'autres formes d'interprétation s'ensuivent. Mais on
ne peut reprocher à Fondane de les avoir ignorées. L'importance
qu'il accorde à "Conte", à "Génie, est
suffisamment considérable pour que sa lecture ne soit pas
infirmée par ce genre de problèmes. J'y reviendrai
, mais souhaite dès maintenant, observer au plus bref la
persistance, ou l'effacement du Rimbaud voyou dans les poèmes en prose.
Un ton identique résonne dans ces Illuminations, si diverses
soient-elles. Loin d'être descriptives, elles engagent dans un mouvement,
et propose de l'inouï. De cet inouï émane une évidente
beauté, parfois aussi une inéluctable cruauté. La violence
qui anime le texte relève d'une rebellion supérieure ambitionnant
de transformer les mesures d'ici-bas.
Ainsi Rimbaud peut-il prophétiser : "Voici le
temps des Assassins" et produire différentes apocalypses comme
"Après le Déluge" ou "Barbare" sur lequel
flotte un "pavillon en viande saignante". Celui qui se disait
Scandinave ou Mongol dans
On comprendra pourquoi j'ai tenu à faire cette
première mise au point. Fondane, en effet, ne s'est pas senti
obligé de la faire, car il raisonnait dans des termes qui n'avaient que faire d'une exactitude et
d'une justification constante. Notre Rimbaud, du reste, n'est pas tout à
fait celui de son époque; il ne se confond ni avec le sien, ni avec celui de Renéville, ni avec
celui des surréalistes, ni même avec celui d' Yves Bonnefoy,
puisque l'œuvre a pu être éditée avec plus de rigueur
depuis, et que nous percevons quand même un ensemble, là où
il n'y avait que des bribes étincelantes, soit, et qui
déjà portaient en elles toute la lumière de Rimbaud.
A plusieurs reprises, Fondane tend à
préciser les fondements qu'il se donne. Et d'abord, loin d'ignorer la
fameuse occurrence de l'encrapulement, il la commente assez vite[7],
en voyant dans la poésie ainsi perçue une"action dangereuse
aux humains". Une telle action aurait pu relever d'un
héroïsme, si elle avait
servi de hautes valeurs. Mais la voyouterie de Rimbaud comporte quelque chose
d'irrécupérable que ne saurait transcender l'encrapulement prisé en 1871. Le
propos de base sur lequel s'appuie Fondane est exprimé surtout à
la fin du chapitre septième de son livre- et sous une forme
catégorique. "Quoi qu'on fasse et quoiqu'il fasse, Rimbaud ne peut
échapper à son'cas'. Il est destiné de toute
éternité à ne vivre que dans des situations inextricables,
équivoques, voire scabreuses. Il est destiné de toute
éternité à
n'être, où qu'il se mette, où qu'il s'aventure( qu'il
écrive ou qu'il se taise, qu'il lutte ou qu'il se résigne, qu'il
devienne un voyant ou un très
méchant fou) qu'une chose insolite, étrange, inclassable - alors
un voyou et rien d'autre."
Dès ce moment, Fondane semble intimer une
conclusion à son propos, et il enferme Rimbaud dans une image quasi
identificatoire invariable alors que lui-même est très au fait des
contradictions qui animent le poète du Bateau ivre. Voyou devient
le maître-mot, la clef , substituée au
trop visible voyant. Mais ce mot renvoie à un contenu d'extension
considérable-"une chose insolite, étrange,
inclassable", autrement dit le comble de l'inhumain. Rimbaud chose? Objet?
Mallarmé avait dit un "météore". On peut donc
dire, d'ores et déjà, que le livre de Fondane, tout en
s'exprimant avec des mots, outre les catégories sémantiques
permettant de signifier Rimbaud. Par cela même, toutefois, et à la faveur ou à la merci de
cette impossibilité même, il en propose comme un spectre, en accentuant ce qu'il dit
lorsqu'il assigne Rimbaud à un inéluctable, à un "de
toute éternité" qui semble, d'ailleurs, répondre
à tel passage d' Une saison en
enfer. Mais précisément, il n'y pas de Rimbaud voué
depuis toujours et quoiqu'il arrive, à être ce voyou
insaisissable. Il y a une figure muable, sur laquelle nous avons diverses
prises. Inatteignable, soit. Nullement réductible par conséquent,
à ce mot de "voyou", évidemment polémique et de
désignation ambiguë. Voué à l'aventure, Rimbaud le
fut-il, même? Ou n'érigea-t-il pas , au
fur et à mesure, un destin, selon l'exercice de sa liberté, cette
liberté qu'il qualifiait, sans craindre le pléonasme, de
"libre". Et se résignera-t-on pas à penser qu'il
représente un"cas", une disposition psychophysiologique
anormale, qui mériterait le
diagnostic et l'analyse? Pareillement, on verra quelques années plus
tard Antonin Artaud se révolter
contre le cas qu'il pouvait représenter aux yeux d'une
psychiatrie, libérale en apparence, quoique secrètement
répressive. Fondane, répétant le propos avec la belle
véhémence que nous admirons chez lui, assure quelques pages plus
loin : "Voyou, ne vous disais-je pas qu'il répond de point en point
au signalement du voyou? Envoyer au diable les martyrs (…)les
rayons de l'art (…) l'orgueil des inventeurs (…)l'ardeur des pillards (…) et
retourner à une sagesse première qu'on situe en Orient, mais qui
n'est sans doute qu'un rêve de paresse grossière." Certes, ici
les preuves sont accumulées.
Elles émanent cependant d'un même passage d'Une saison en enfer , un livre
où dominent les contradictions de toutes sortes et où l'on ne peut survaloriser une attitude, pas même, celle, fuyante
et traître, du "voyou".
Le mot d'ailleurs, pour frappant qu'il soit,
connaît dans le livre de Fondane une utilisation relativement
discrète, et s'il reparaît à de longs intervalles, il n'en
n'est pas moins connecté à d'autres termes qui lui confèrent
une très nette relativité. Ainsi le vocable "saint",
"mage" ou "voyant". Et l'on conçoit, presque
malgré Fondane, que c'est le composé de ces termes qui parvient
à signifier Rimbaud, "cette chose insolite, étrange" en
quoi il consiste.
L'intérêt du livre de Fondane tient à
l'altitude à laquelle il se place( ou tente de
s'élever). Cette situation vient tout à la fois de lui et de
Rimbaud, d'un rapport de lecture où chacun nourrit l'autre. Rimbaud
propose le climax, même si cette échelle quasi mystique non
seulement monte au ciel, mais s'enfonce dans les abîmes- et notamment
ceux de l'Enfer. Fondane a lu et n'a pas lu Rimbaud. (Comme Rimbaud dans
On ne peut dire que l'essai de Fondane poursuive une démonstration (
contre toute apparence) ni, à rebours, qu'il serait formé d'une série
d'intuitions. Son mérite est de développer (comme
photographiquement) diverses figures de Rimbaud, d'en examiner la teneur et
parfois d'en jauger la coexistence. La réflexion qu'il engage est d'une
fertilité telle qu'elle ne peut qu'entraîner la discussion. On
peut dire néanmoins qu'elle est dans le droit fil du comportement
rimbaldien, qu'elle ressent au plus vif le nerf ontologique de cette
vie-là. Elle n'en n'est pas à une contradiction près et il
serait sans doute mal venu de notre part de désigner les maillons les
plus fragiles d'une thèse illusoire,
dont la concaténation cependant nous importe. Loin de vouloir engager
à tout instant le débat (qui ne saurait, du reste, trouver de
solution), j'insisterai sur quelques points qui appellent la controverse.
Fondane ne cache pas ses partis pris, même s'il les
exprime avec retard. Je retiendrai donc que le passionnent non pas les
idées de Rimbaud ni son œuvre, mais Rimbaud
lui-même-proposition évidemment insoutenable; car, à
supposer qu'il n'y ait pas d'idées chez Rimbaud, il existe, du moins,
une œuvre et c'est en elle que Rimbaud se trouve, que nous le trouvons, même s'il est
légitime de ne pas dissocier cette œuvre d'une vie qui, en
elle-même, semble façonnée comme œuvre, forme
œuvre. Sur cet étonnant paradoxe, Fondane n'hésite pas à édifier
son livre, tout entier voué à un Rimbaud métaphysique. Non loin des héros de romans, Stavroguine en
tête, ou de tragédies ( le
Philoctète de Sophocle) non loin des inquiétudes de Nietzsche et
de Kierkegaard, il voit dans Rimbaud un
héros étrange, insolite
et produit ainsi un être de
fiction (ce mot pourtant ne vient pas sous sa plume), bon gré mal gré, et à
juste titre. Car il est presque banal de dire que Rimbaud créa sa
légende. Ce n'est pourtant pas là ce qui réclame
l'attention de Fondane. Mais, puisque l'œuvre, par sa décision, est
en quelque sorte remisée au second plan, il lui faut rencontrer les
identités de Rimbaud, celles que revendiquait le poète autant que celles qui lui furent attribuées et dont il est difficile de le
dépouiller désormais : ce
voyant, ce saint,cet inverti, ce converti, ce voyageur auxquels il convient
d'ajouter alors un héros métaphysique, au nœud de
contradictions qui ne se résolvent jamais et voué à une
curieuse lâcheté, face à laquelle toute
vérité cependant paraît non significative.
Avouons que Fondane -comme Claudel- et avec une puissance
de retournement tout aussi convaincante-produit un Rimbaud auquel nous ne nous
attendions guère, puisque l'héroïsme que nous lui accordions
par maximalisation, avec admiration et sympathie, le voici sombrant dans une
clandestinité, qui le rend tout aussi admirable, pour avoir choisi la voie de perte, sans l'ostentation
du sacrifice, dans la discrétion du retrait tacite, qui ne s'ouvre pas
davantage sur une sagesse vertueuse, mais donne sur la rage rentrée,
voire le solide désespoir des lettres d'Afrique. Et sans réserves
j'aime que Fondane, parmi tous les Rimbaud identitaires surgissant sous la
plume de penseurs et de poètes aux alentour de 1930, ait
silhouetté le seul admissible, celui qui se défait, celui dont la
teneur, si concrète soit-elle, se dissipe, sitôt que nous
souhaitons nous en emparer. La "lâcheté" de Rimbaud
perçue par Fondane pose un problème qu'il serait vain de ne pas
vouloir entendre, comme s'il n'avait pas été question à un
moment de "tenir le pas gagné". La tragédie n'est pas
de poser au rebelle, en quoi l'on aurait triomphé des mille angoisses
qui nous cernent, mais de se plaindre à ce moment, comme s'il fallait
une reconnaissance, alors même que l'on est exclu. Drame d'être un héros
du malentendu, à savoir de l'attester aux autres, d'avoir besoin
d'eux pour que s'entende la parole du
renégat. Il n'en demeure pas
moins que l'homme tragique de Fondane
donne à la tragédie un autre sens que celui
communément attribué par nous, et qu'il y a, du coup, dans cet abaissement de Rimbaud
une démonstration inouïe, préfigurant les raisonnements de
Bataille. Rien, toutefois, d'un avilissement sur lequel Fondane insisterait,
alors que le texte même de Rimbaud regorge, comme nous l'avons vu,
d'exemples illustrant cette hypothèse. Or le texte lui importe moins
qu'une façon d'être - mais cette façon d'être
implique parallèlement, une connaissance biographique dont il ne pouvait disposer qu'à peine
(les livres de Berrichon, de Delahaye, de Marcel Coulon, de Jean-Marie
Carré, de François
Ruchon). D'où ces pages revenant sur la vie de Rimbaud et l'adjonction dans les
"Hypothèses" d'une manière de psychanalyse, concluant
à l'inhibition volontaire ou à l'impuissance du poète,
Rimbaud étant parcouru d'un "fluide de haine".
A côté des
réflexions sur l'homme tragique qui signent tout ce qu'il doit à
Chestov, j'aimerais enfin considérer la relation de Rimbaud au
christianisme telle que l'a conçue Fondane. Il me paraît essntiel
d'y revenir, parce que c'est la plus occultée actuellement, comme si le
problème avait été résolu une bonne fois pour
toutes, quand les surréalistes jetèrent l'anathème sur les
interprétations de Rimbaud. S'il est possible de dire que Breton fut, en
général, un lecteur avisé
de Rimbaud, on n'ira pas jusqu'à affirmer que tout ce qu'il a dit
à propos de celui-ci dans le Second
manifeste, celui de 1930, est juste.[8]
Ce n'est pas, en effet, parce que Rimbaud a donné lieu à des
commentaires catholiques comme ceux de Claudel qu'il faut le tenir pour
suspect. On congédierait ainsi bon nombre d'auteurs, et prononcer de
tels ukases ne traduit qu'un exceptionnel rigorisme, une manière de
puritanisme sectaire. Mais il semblerait que l'on continue de faire confiance
à Breton, particulièrement dans le milieu universitaire, et il
est de bon ton de voir en Rimbaud quelqu'un qui a piétiné
l'Evangile. La lecture d'Une saison
en enfer ne tient pas devant une telle position, et je crois que le livre
de Fondane, sur ce point continue de nous éclairer. Qu'il s'en prenne au
Rimbaud mystique oriental de Rolland de
Renéville, on le comprend. Mais
on le comprend non moins de n'écarter
"le mystique à l'état sauvage de Claudel" que pour
rappeler le "saint", où Rimbaud lui-même semble avoir
placé l'une de ses figures identitaires. A l'égal du voyou,
à l'égal du forçat existe cet effet possible, ce passage
à la limite, qui n'implique pas, au demeurant, une quelconque tenue
morale[9]-
rien qu'une endurance, sans être fixé sur d'autre Nord intime que l'ardente nécessité
intérieure- qui souhaite, d'ailleurs échapper à
l'Ananké.[10] Pour ne pas rejeter ce Rimbaud d'une profonde
exigence solitaire, le livre de Fondane
projette une visée, tout en refusant l'assujettissement, et laisse
percevoir (sans jamais le nommer) le surprenant doublement d'un Gilles de Rais,
à la fois croyant convaincu, compagnon de Jeanne d'Arc et intense
criminel se tournant vertigineusement
vers la voie du mal [11]-
en quoi paraissent cohabiter le désir de Dieu et la haine de Dieu, selon
le couple intenable de la double postulation baudelairienne. Il n'est pas donné de comprendre un peu Une saison en enfer
si l'on refuse de s'avancer jusque dans ces parages où la contradiction
oscille et non point se résout (comme dans l'Aufhebung hégélienne).
C'est pourquoi poser le saint près du voyou, croire même comme le
fait Fondane, au récit que fait Isabelle de la prétendue
conversion de Marseille[12]
ne traduit pas un sens affiné des antithèses
, commode après tout (pensons à la relève
hégélienne), mais nous
conduit jusqu'à l'endroit des apories, où règne
l'indécidable, à l'instant cependant de la bascule (celle qui incline sur la guillotine) ou de
la mutation. Il n'est pas alors de meilleurs moyens pour observer le courant
alternatif d' Une saison en enfer ou ses
effets stroboscopiques.[13]
Les pages de Fondane , qui ne sont pas de simples
intuitions utilisent, le temps venu, les armes de la logique pour mieux nous
désemparer ensuite et forment un nouveau lecteur, en dépit des
fondements métaphysiques invoqués. Elles nous adressent
mimétiquement au risque, sans lequel Rimbaud demeure étranger.
Peut-être même, respectant cette étrangeté, tout en
l'aimant, nous la montre-t-elle plus définitive sans l'idôlatrer.
Fondane réalise l'alliage
d'une pensée constituée (voire référentielle) et d'une expression inspirée, nue,
immédiate, les chances n'étant jamais utilisées
jusqu'à leur total emploi, la démonstration s'inaugurant sans
chercher à conclure, la ligne principale multipliant à plaisir
ses ramifications. Si bien que nous reste ce climat de révolte, cette éviction
incessante de l'idée dominatrice, et que Rimbaud lui-même fuit, au
fur et à mesure que des entités probables pourraient l'arraisonner.
Certes il y a peu sur le Rimbaud de Java, de Chypre et de l'Afrique, sur sa
correspondance désespérée, qui retient aujourd'hui si
fortement ses biographes. Loin de voir dans ces tentatives une
expérience qui se serait poursuivie sous d'autres enseignes, Fondane les met au compte de la résignation ( à laquelle, personnellement je ne crois pas). Il
importait cependant de souligner cet ordre du réel retrouvé
("la réalité rugueuse") et d'en saisir le goût
d'absurdité, tout à la mesure de l'homme tragique, du Philoctète
de Sophocle ayant comme une reconnaissance vis-à-vis du malheur. Cette
même reconnaissance, certains ne peuvent que l'avoir vis-à-vis de
Fondane, qui, l'un des premiers, a
conféré à Rimbaud sa dimension (sans doute vraie) de
"tempérament métaphysique", même si apparemment
il l'a fait loin du texte, loin de l'exégèse. Rimbaud le voyou,
livre au titre limité, est bien à l'heure d'une
vérité dans une âme et un corps , une vérité qui ne
peut se dire, mais sans laquelle ne sauraient se concevoir, pressentant leur
échec ou vibrant dans l'attente, les paroles du "voleur de
feu".
[1]Fondane ne parle
que tardivement (chapitreXX) du livre de Jacques Rivière sur Rimbaud.
[2] Elle ne le sera
qu'en octobre 1912 dans
[3] Voir ses articles sur
Gourmont dans Images et Livres de France, traduit du roumain par Odile
Serre et
présenté
par Monique Jutrin, éd. Paris-Méditerranée, 2002.
[4] "Le long des gazons
verts ricanent les voyous;"
[5] Assurément on
peut penser aux poèmes qu'il inscrit dans l' Album zutique, mais ceux-ci correspondent
à la mentalité générale du petit groupe
rassemblé par Charles Cros et dont l'existence s'est réduite
à quelques mois ( automne-hiver 1871-72).
[6] Henry de Bouillane de
Lacoste, Rimbaud et le problème des "Illuminations",
Mercure de France, 1949.
[7] Le mot de
"voyou" est défini ainsi au chapitre VIII (p.92):
"Individu aux moeurs crapuleuses, qui vit ordinairement dans la rue."
[8]"Rimbaud s'est
trompé, Rimbaud a voulu nous tromper. Il est coupable devant nous
d'avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines
interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel
(…), Second manifeste du surréalisme, Kra, juin 1930.
[9] "cette sainteté à
rebours, cette sainteté à l'envers, serait-ce tout de même
la sainteté?"
[10] " le refus de se soumettre
à l'Ananké"(voir chapitre XIII, p.127).
[11] la
débauche, "elle est d'essence purement métaphysique (… )elle se trouve presque toujours dans les
antécédents de la sainteté" (chapitre XVII, p.152).
Sur Gilles de Rais, voir Là-bas de Huysmans.
[12] "A vrai dire , je soupçonne
Rimbaud de s'être livré sur son lit de malade (…) à une
nouvelle expérience désespérée (..) il TRAVAILLE à se rendre catholique." (chapitre XI, p.115 et s.)
[13] Rupture de la
pensée logique, de suite reprise par un raisonnement, qui bientôt
de nouveau se conteste.