
Marie- Claire Dumas
BENJAMIN FONDANE ET ROBERT DESNOS
DEUX POÈTES TRAQUÉS
[...] je pars,
traqué d'un bout à l'autre de l'univers
(MF 370)
Je vivais, non déchu mais traqué (Q 1174) [1]
"N'est-il victoire que de la force brutale ?"
Cette question que Benjamin Fondane pose à la fin d'un poème
d'après Walt Whitman (MF 371) peut être la nôtre si l'on
évoque les destins parallèles de Fondane et Desnos. Ce sont en
effet les circonstances de l'Histoire qui les réunissent d'abord,
puisque l'un et l'autre ont été victimes des camps nazis. Tous
deux ont vécu dans Paris occupé, traqués l'un pour
être juif, l'autre pour être "enjuivé" (selon une
formule de l'époque) et résistant. Traqués et
arrêtés quand, la défaite allemande approchant, la
répression collaborationniste et nazie va s'amplifiant au début
de 1944. Le 22 février Desnos est arrêté, interné au
camp de Compiègne avant de faire partie d'un convoi pour l'Allemagne, le
27 avril. Etrange convoi de résistants non-juifs dirigé pourtant
vers Auschwitz, ensuite renvoyé sur Buchenwald puis Flossenburg et, pour
un groupe de déportés dont fait partie le poète,
orienté sur Flöha où sont montées des carlingues de
messerschmit. Desnos y survit jusqu'à l'évacuation du camp en mai
1945 vers Terezin, où il meurt le 8 juin 1945, miraculeusement reconnu
par de jeunes soignants tchèques. Fondane quant à lui est
arrêté le 7 mars 1944 avec sa soeur Line. Interné à
Drancy, il est déporté à Auschwitz le 30 mai et le 2
octobre il fait partie d'un groupe de 700 prisonniers exterminés ce
jour-là.
Si la déportation n'a pas
pris les mêmes formes pour Fondane et Desnos, leur attitude face à
l'adversité fut semblable. Desnos, prévenu de l'arrivée de
On sait combien le poète roumain fut critique
à l'égard du surréalisme. Et l'on serait tenté de
penser que Desnos le rejoindrait dans ce refus après sa rupture avec
Breton et le groupe surréaliste en 1930. Or s'il tourne en
dérision l'"occultation" du surréalisme voulue par
Breton, Desnos revendique un surréalisme mis dans le "domaine
public". Rrose Sélavy, personnage mythique emprunté à
Marcel Duchamp, devient alors pour Desnos l'incarnation de la poésie
surréaliste à laquelle il ne renonce pas – poésie qui se
donne toutes licences (Q 589). Dans
la situation extrême de l'Occupation, en 1943, il en viendra à
cette ultime revendication, dont la portée politique ne fait aucun doute
: En définitive ce n'est pas la
poésie qui doit être libre, c'est le poète (Q 999). Formule que tout écrivain
hostile à l'occupant aurait pu faire sienne. Sur ce possible consensus,
nous allons revenir dans un moment.
Mais il ne faudrait pas
méconnaître ce qui distingue profondément ces deux
poètes contemporains, qui ont vécu à Paris au cours des
années 1920-1930 sans avoir trouvé beaucoup de raisons ou
d'occasions de se rencontrer. Sans doute n'étaient-ils pas des inconnus
l'un pour l'autre : en particulier lors de sa rupture avec Breton, Desnos
aurait promis des exemplaires du "Cadavre" à Fondane et les deux poètes
ont dû batailler côte à côte lors de la bagarre au bar
Maldoror[2]. Sans doute
partageaient-ils une même passion pour le cinéma. Mais leurs
préoccupations sont restées différentes : Fondane est
d'abord ce "philosophe existentiel", pour qui le tragique de la vie
humaine implique une recherche de Dieu, qui ne cesse de se
référer à sa judaïté, et qui trouve en
Léon Chestov un ami et un maître ; journaliste devenu
créateur de slogans publicitaires et d'émissions radiophoniques ,
Desnos réagit aux drames de son
époque en matérialiste lucide, fidèle à un
humanisme universaliste qui ne fait guère de place aux interrogations
métaphysiques.
D'où découlent
sans doute deux trajets poétiques différents. Le recueil du Mal
des fantômes s'élabore par reprise de motifs qui ne cessent de s'enrichir au fur et
à mesure des années. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, de Titanic à L'Exode se poursuit une quête du "sens de l'homme"
(MF 256) : C'est à vous que je parle, hommes des
antipodes,
je parle d'homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l'homme (MF 261)
qui renvoie toujours l'individu à sa solitude.
Ainsi, Il
a beau être au centre des choses, il est SEUL (MF 257) trouve son
écho plus tragique encore dans ce tercet :
Pas même seul. Des tas! Des tas de SEULS!
Ont-elles droit, si maigres, aux linceuls,
ces pures ombres que l'histoire traque ? (MF 276).
A cette oeuvre que Fondane remanie, complète en
quelque sorte en spirale répond chez Desnos une trajectoire qui va de
l'avant, procédant par expérimentations successives,
ponctuées de brefs bilans critiques : bilan du surréalisme avec Corps et biens (1930), bilan d'une
évolution thématique et formelle avec Fortunes (1942), tentative de concilier poésie et musique
avec Etat de veille (1943), jeu du
double sens avec Contrée et Le Bain avec Andromède (1944). Ce
déplacement perpétuel, qui n'annule pas l'accompli mais le
dépasse, s'exprime bien dans cette réflexion de janvier 1944 : Il me semble qu'au-delà du
surréalisme il y a quelque chose de très mystérieux
à réduire, au-delà de l'automatisme il y a le
délibéré, au-delà de la poésie il y a le poème,
au-delà de la poésie subie il y a la poésie
imposée, au-delà de la poésie libre il y a le poète
libre. (Q 1204)
Au-delà de poétiques
différentes, Fondane et Desnos trouvent pourtant à s'accorder, au
sein d'un consensus plus général que l'Histoire rend en quelque sorte
inévitable : ne serait-ce que par les sujets qu'elle traite, la
poésie qui s'écrit sous l'Occupation favorise un certain
unisson. Et les thèmes tragiques
que Fondane n'a cessé de développer prophétiquement avant
la guerre trouvent alors leur pleine réalisation. Le prisonnier
métaphysique peut se reconnaître dans les prisonniers des stalags
(MF 385), comme l'Exode du peuple juif à Babylone trouve un écho
dans la retraite française de juin 1940 (MF 289
"Intermède"). La réalité et le poème
semblent alors ne plus faire qu'un.
Parce qu'ils sont l'un et l'autre
traqués dans Paris occupé, parce que désormais la
poésie ne peut éluder les
plus graves questions : le bonheur, le devenir des hommes, la nature de
l'être (Q 1230), Desnos et Fondane, sans perdre leur tonalité
propre, tournent autour des mêmes thèmes, usent des mêmes
mots. C'est l'attente de demain :
Demain est lui aussi un jour...
(MF 385)/ Agé de cent mille ans,
j'aurais encore la force / De
t'attendre, ô demain pressenti par l'espoir(Q 996). C'est encore l'épitaphe qu'on anticipe : celle
d' Isaac Laquedem, recouvert de
poèmes, un peu trop
porté sur l'extrême (MF 358) et celle qui dans Contrée (Q 1175)
s'achève sans illusion :
Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis
mort
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.
C'est aussi la jouissance
d'une réalité menacée par la mort. Selon Fondane :
O choses vraies, vraies, mais
périssables! vraies
justement parce que périssables! et je me penche
sur ce journal, je veux dire sur cette rose, qui
meurt si vite d'avoir si pleinement vécu (MF 359).
Selon
Desnos :
Il est tard. Levez-vous. Dans la rue un refrain
Vous appelle et vous dit "Voici la vie
réelle",
On a mis le couvert. [...]
Pourtant pensez à ceux qui sont muets et
sourds
Car ils sont morts assassinés au petit
jour (Q 1174).
Ce que ces deux poètes partagent alors – mais avec
d'autres aussi comme Eluard ou Aragon – ce sont les grands thèmes
lyriques du temps, de l'amour, de la mort, du destin, du chant poétique.
Sans doute auraient-ils pu écrire ensemble ce vers qui appartient à
Fondane :
Il n'est de chanson que l'humaine ( MF 300).
[1] Par MF suivi de l'indication
de la page, je renvoie à Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes, Paris-Méditerranée et
L'Ether Vague-Patrice Thierry, 1996.
Par Q suivi
de l'indication de la page, à Robert Desnos, Oeuvres, Gallimard, 1999, collection Quarto.
Concernant
Fondane, j'ai pris appui sur Olivier Salazar-Ferrer, Benjamin Fondane, Oxus, 2004, et Monique Jutrin, Benjamin Fondane ou le Périple
d'Ulysse, Nizet, 1989. Concernant Desnos, sur Katharine Conley, Robert Desnos, Surrealism, and the
Marvellous in Everyday Life, University of Nebraska Press, London and
Lincoln, 2003, et Marie-Claire Dumas, Robert
Desnos ou l'exploration des limites, Klincksieck, 1980.
Concernant la
poésie écrite pendant l'Occupation, on trouve d'utiles
indications dans L'Année 1945,
Actes du colloque de Paris IV-Sorbonne (janvier 2002), Champion, 2004.
[2] Sur ces
événements, voir Salazar-Ferrer, chapitre VIII.