
Claude Vigée
BENJAMIN FONDANE : UN
POÈTE DANS
L’Exode
constitue, à mes yeux, l’œuvre majeure de Fondane. Nous y
retrouvons le thème permanent du destin de l’étranger. Mais ce
thème est approfondi, dramatisé, il prend une ampleur formidable
et s’associe très vite avec l’évocation brûlante de
l’ortie. Dans bon nombre de poèmes de l’époque l’ortie
apparaît, non comme une simple allégorie poétique de la
douleur de vivre, mais comme l’incarnation élue où se manifestent
à la fois le mal-être et la force de vivre, de souffrir et de
perdurer, du poète traqué par la mort. L’ortie fait mal, elle
brûle qui la frôle, mais elle réveille le dormeur encore
inconscient du drame qui l’assaille, et elle l’empêche d’oublier. Elle
est ce qui, au cœur de nous-mêmes, nous tourmente et nous pousse en
avant. L’imagerie ambivalente et bizarre de l’ortie rend perceptible au lecteur
distrait la souffrance encore sans paroles qui se lie au feu intérieur,
comme elle annonce la chute de la foudre de l’histoire qui, en éclatant
sur notre monde, ravagera toutes nos existences.
En
s’identifiant à l’ortie, Fondane choisit l’emblème de
l’humiliation, salvatrice et dégradante à la fois. Herbe
amère de l’exil, une mauvaise herbe tenacement accrochée au sol
pierreux, dont le toucher irritant et la manducation brûlante sont
devenus la tâche quotidienne du poète banni, à jamais
chassé « hors du camp », égaré dans une
Pâque d’exode au fond d’un désert sans fin et sans but. Tout comme
le fut Ulysse, nous rappelle le poète juif en pleine Shoah, chaque homme
est en proie au cauchemar perpétuel du monde, « ce lieu
livré aux orties ».
Sur
la route de l’errance, dans cette fausse paix de l’ordre universel depuis
longtemps brisé, écrit-il, l’ortie rompt les grands pavés
disjoints de la civilisation occidentale. Entre les pavés
fracassés par la guerre, la violence jalouse et la haine
viscérale issue des peuples, pousse et repousse obstinément
l’ortie. L’image du sel, aussi, porte cette double signification :
« sel sauvage » du génie créateur de l’océan
à jamais indomptable, de l’esprit non résigné à la destruction
finale ; mais aussi le sel aride de la stérilité
dernière, le poison gris qui jonche les dunes du désert aux
alentours de Sodome, sur les rives désolées de la mer Morte.
Exposé à ce qu’il nomme, à la suite des prophètes
bibliques, « les désolations du sel », le poète
jeté dans le désert temporel de la vie moderne, implore :
« Ayez, ayez pitié de ces pauvres orties. » On croit entendre
ici l’écho lointain d’une célèbre ballade de
François Villon… Pourtant, Fondane ne dit pas : « Ayez
pitié de ces pauvres hommes », ou « de ces pauvres
juifs » ; il crie merci pour
« ces pauvres orties ». Il se reconnaît d’emblée en
elles.
Je
ne veux pas faire devant vous une leçon de poétique
fondanienne ; il faut cependant que je dise quelques mots à ce
sujet. Ce qui me frappe dans ces chants nocturnes, c’est l’extraordinaire
pouvoir de matérialisation des affects, la figuration sensible
des émotions les plus indicibles, les plus enfouies en
nous-mêmes : celles qui, ailleurs, demeurent largement
inavouées, ou inavouables.
Reprenant,
les termes plus anciens de son Ulysse de 1933, il évoque encore
une fois, dans un monde mis à feu et à sang, « les tendres
et périssables choses si chères » d’ici-bas. Ce sont
justement ces choses-là, si banales, qui symbolisent, dans leur
obscurité et leur modestie naturelle, l’ortie et l’être humain,
piétinés ensemble par
Ainsi,
le Fondane meurtri de ces années d’orties-noires, ne se met à
l’écart ni de l’humanité dégradée par l’engeance de
Caïn, ni à l’abri du monde matériel aveugle et
indifférent, bien qu’il soit sans illusions sur la brutalité innée,
la lâcheté, la faiblesse, la méchanceté permanente
de ce cosmos infernal. Citons-le encore, au début de la
« Préface en prose » :
C’est à vous que je
parle, hommes des antipodes,
Je parle d’homme à
homme
Avec le peu en moi qui
demeure de l’homme.
Parole juive par excellence que
celle-là ! Vous vous
souvenez peut-être de l’étonnante sentence du sage talmudique
Hillel l’Ancien, consignée dans les Pirkéi Avoth (Traité
des Pères) : « Là où il n’y a pas
d’hommes », – (et Dieu sait que le monde actuel en est étrangement
dépourvu !) – « Dans un lieu où il n’y a pas d’hommes,
toi, efforce-toi d’être un homme ! » J’ignore si Fondane
connaissait par cœur les Pirkéi Avoth de son enfance juive
à Jassy. Mais il les reprend comme en écho ; « avec le
peu en moi qui demeure de l’homme », en ces temps de
déshumanisation totalitaire.
A
la fin de la « Préface en prose », le poète
évoque, sans peut-être y mêler trop d’ironie, ce que serait
cette paix rêvée d’après la catastrophe actuelle, – la paix
des cimetières régnant dans un après-guerre où les
survivants oublieraient déjà leur propre apocalypse :
« ‘Al ‘cheth she ‘chatanu » (en confessant tout bas le
péché que nous avons commis ainsi…). Car nous perdurons au milieu
des rares revenants de l’Enfer qu’imagine Fondane, ces spectres devenus
oublieux de leurs propres souffrances restées enfouies en
eux-mêmes, souvent même déniées face au grand jour
indifférent d’autrui. Pour échapper peut-être à la
hantise intime d’un monde de fantômes à peine engloutis hier par
la cendre et la poussière, le poète reprend l’image
obsédante de l’ortie. Elle est emblématique de son
identité de poète-visionnaire témoin du mal de ce monde,
mais garante aussi de l’obstination humaine à revivre coûte que
coûte, afin de continuer ou même de recommencer l’aventure atroce
d’ici-bas :
Mais quand vous foulerez ce
bouquet d’orties
qui avait été
moi, dans un autre siècle,
… souvenez-vous seulement
que …
… j’avais eu, moi aussi, …
un visage …
Moi,
Benjamin Fondane, dont les traits fragiles ont
été effacés par la main de fer et le talon d’acier des
meurtriers, je n’étais pas n’importe qui, ou n’importe quoi. Je
n’étais pas une chose quelconque, une marionnette anonyme,
actionnée par le hasard. Je portais mon humanité gravée
dans ma forme personnelle, burinée dans la substance vive de mon
corps ; j’avais eu, moi aussi, un visage. Quand je lis ces vers, datant de
1942, où Fondane, déjà, demande justice, en ces heures
où l’horreur va bientôt parvenir à son comble, je crois
entendre ce que sera, une décennie plus tard, la leçon d’Emmanuel
Levinas insistant sur la dignité divine imprimée dès
l’origine dans la face de chaque personne humaine, et sur la sainteté
intrinsèque du « visage de l’autre ». Le visage d’autrui est
porteur de son irréductible unicité, comme le Dieu d’Israël.
Celui-ci n’est pas seulement Un, mais unique. Il ne saurait être
comparé quantitativement à d’autres innombrables « Panim »
(faciès), ni fondu, selon la vision païenne courante, dans la masse
des autres dieux, des « Elohim a’herim ». Comme nous, ses
créatures, Dieu est indépendant du sanglant marché
mondial, puisqu’il demeure en nous, à la fois témoin des crimes
et accusateur de l’assassin. C’est donc un porte-parole libre, le héraut
non seulement de la noblesse céleste, mais aussi de la justice
d’En-haut : « un visage d’homme, tout simplement… »
Contemplant le tracé de sa propre destinée, dessinée
devant ses yeux de chair comme les lettres de feu gravées jadis sur les
murs royaux de Babylone évoquées dans le livre du prophète
Daniel, Fondane, déjà proche de la fin, écrit ce
merveilleux chœur de l’Exode qui rappelle la souffrance du peuple
juif depuis les temps les plus reculés. Le chœur de l’Exode
– un poème majeur –, rend actuels le souvenir de l’esclavage en Egypte
et celui de la fuite du peuple hébreu libéré dans le
désert. Le poète-philosophe se sent désormais un avec cet
héritage, qu’il revendique en pleine Shoah. Loin de faire dans la
dentelle, de broder par le moyen de ces images orientales une poésie
décorative chargée d’ornements bibliques ou mythiques, Fondane
s’identifie corps et âme au dur récit de l’Ecriture
hébraïque. L’histoire du génocide antique
perpétré par le Pharaon est revécue intégralement
par lui au présent. Il la rejouera dans toute sa cruauté
jusqu’à la mort, – un fils loyal d’Israël tué parmi tous les
autres. C’est aussi pourquoi il reprend, dans un passage de son poème
qui sonne comme l’écho d’un psaume, le leitmotiv initial du
chœur de l’Exode :
Et quelle chanson chanterais sur une terre étrangère ?
Et chanterais-je ici la
chanson de Sion
parmi des hommes
étrangers ?
Quoique
soumise au mépris d’autrui, abandonnée comme une bête,
cette âme reste fidèle jusqu’à la fin au principe de vie.
Une option qu’explicite ce verset mémorable : « Jamais je
ne saurai me résigner. » Si les autres refusent de le
reconnaître pour leur frère humain, le poète irrésigné
leur répond par un double élan d’affection, sans calcul ni
mesure : au lieu d’un cri de vengeance, un mouvement vers plus de
vie : « Tu choisiras la vie, afin que tu vives » (Deut.
30, v. 19), fût-ce même aux approches de la mort.
A
l’encontre de la froide rationalité technologique des tueurs, il fait
appel à la folie du don de soi gratuit. L’alternative au meurtre
collectif se propose comme une oblation de tout son être. Il nous offre,
en guise de réponse, une sorte de contrepoint absurde, terrible, mais
vivant : un hymne de célébration de la fraternité
humaine. Au vu de son poème, on a tendance à se dire d’abord :
« Il ne sait pas ce qu’il écrit là ! » Ou serait-ce un contre-chant, chargé d’une immense
ironie macabre ? Mais non, il ne s’agit nullement d’un sarcasme
formulé in extremis par une âme
désespérée. En plein malheur, au plus sombre de l’exil, il
trouve la force de s’écrier : « Que prenne fin l’exil en la
terre étrangère ! » Concevoir un souhait pareil,
l’articuler en vers alexandrins aux rythmes calmement mesurés en de
telles circonstances, relève d’un miracle de courage et de bonté
devant l’existence atroce. Nous le voyons : la vie et la poésie de
cet homme hors du commun sont une seule et constante affirmation de la
vie : face à la mort, qu’il affronte au mépris de sa
toute-puissance défiée les mains nues, comme Jacob notre
père lutta toute la nuit avec Samaël, le démon
angélique porteur du poison fatal. Dans un de ses plus beaux textes,
alors qu’il est déjà marqué par le mauvais sort, Fondane
consigne ces simples mots : « Demain est lui aussi un jour. »
(Le chant du prisonnier, 1940).
A
mes yeux, l’existence et la poésie exemplaires léguées par
ce pionnier trouvent leur figuration sensible dans un objet qui m’a
fasciné depuis l’enfance. Dans l’office attenant à la cuisine de
ma grand-mère, autrefois en Alsace, ou bien dans la cave, au grenier, en
quelques recoins obscurs de la vieille maison familiale, j’aimais battre l’un
contre l’autre deux morceaux de silex ramassés
dans le jardin. Lorsqu’on frappe ainsi les pierres à feu dans
l’obscurité, soudain jaillit entre elles une lumière
éblouissante. Une gerbe d’étincelles éclaire tout à
coup la nuit domestique, et qui sait ? elle va
peut-être s’élargir en fusant jusqu’au ciel… La pierre à
feu heurtée, comme le poète fait des mots compacts dont surgira
son chant lumineux et aérien, rappelle à l’existence
présente la force potentielle de la
vie qui attend, cachée, muette, au milieu du silence et de
l’opacité du monde. Cette lumière secrète, enfouie dans
les éclats de silex que l’enfant frappe en cadence, exige pourtant son
prix : la destruction soudaine de la pierre à feu. Celle-ci ne se
transforme en flammes folles qu’à condition d’être elle-même
détruite dans l’action prométhéenne de l’âme, comme
le sera aussi le poète livré à sa passion créatrice
tout au long de ses années de vie. L’acte même de la poésie
est une forme de destruction magnifique et rayonnante de l’ancien moi, trop
longtemps figé dans le carcan social du parler quotidien, soudain
transmué en vue d’une nouvelle et impensable naissance : « Demain
est lui aussi un jour », –
(« peut-être », dit le Zohar).
Quand
j’avais huit ou neuf ans, chez nous, bien à l’abri, parfois aussi
dehors, la nuit, à la campagne, dès que je frottais
vigoureusement un morceau de silex contre l’autre, j’imaginais que de cette
manière-là je rendrais enfin visible le ciel sombre tout entier !
Rêves d’enfants, songeries de poète ! mais
c’est tout un ! De mes deux mains d’enfant nues, j’allais engendrer le
ciel étoilé lui-même.. Je ne
savais pas consciemment que c’était une vision apocalyptique des
choses ; je me contentais de m’amuser dans le noir, de jouer en cachette
avec la foudre arrachée à la terre du verger de ma
grand-mère. Lorsque d’un seul coup asséné sur
l’éclat de pierre luisant le ciel est rendu visible à l’œil
nu, que va-t-il rester, demain, de la pierre à feu ? La cendre et
la fumée, avec l’odeur à la fois âcre et douce du
brûlé minéral…
Nous
rejoignons ainsi le thème central de l’Exode de Fondane, qui
traverse comme un leitmotiv l’œuvre entière du poète
assassiné. Où s’égare la fumée ? Dans
l’obscurité du monde, à la voûte infinie, un instant
inondée et vaincue par la flamme chtonienne du silex. La flamme jaillie
des morceaux de silex brisé provient certes de la terre
familière. Mais, vue à travers les yeux de l’enfant, la braise
envahit un espace imaginaire sans limites, elle crée pour lui seul un
nouveau ciel. Tel est également le but que vise le poète, en se
servant des mots humbles et pesants de tous les jours. Il accomplit
spontanément ce miracle, ou devrait, à tout le moins, être
conscient du désir de l’accomplir. Avec les paroles usées de tous
les jours, en remuant la lourde boue brune de la vieille langue terrestre, il
peut parfois faire scintiller tout à coup entre ses lèvres un
jeune univers fait de lumière et de beauté.
Ainsi
la parole de Fondane rayonne à pleins feux dans le puits noir premier de
nos âmes ; c’est une parole souvent insupportable de cruauté
et de vérité, comme celle des grands prophètes
d’Israël, qui résonne par exemple dans le livre de Job ou
dans les Lamentations de Jérémie. Engendrée par la
violence aveugle de ce monde, la mélopée sourde de Fondane nous
éclaire, comme je m’éblouissais dans l’obscurité de la
cave silencieuse, croyant illuminer le monde que je pressentais au-delà,
dans l’ailleurs sans fin, tout en battant rythmiquement mes deux pierres
à feu. A demi étouffée par la souffrance, cette
présence nous soulève un instant éternel au-dessus de
nous-mêmes. Un homme trahi, qui savait que son temps de vie personnel
allait être anéanti, a osé faire appel à ce qui,
dans l’être ou le non-être derniers, se situe à la fois
avant et après le Temps. On peut penser que c’est là une position
psychique intenable, adoptée sous l’emprise d’une folie absolue. Mais
cette folie est aussi une foi qui ne reconnaît nulle frontière
humaine, – une confiance qui va au-delà de tous les petits calculs
prudents ou désespérants. Ce pur élan renverse les bornes
mesquines de notre réalité. Fondane ose concevoir une
vérité jaillissante qui prendrait sa source au-delà du
Temps d’aujourd’hui.
Dans
un des poèmes ultimes du Mal des fantômes, recueilli plus
tard, et qui date sans doute de 1943, nous lisons :
Le temps est fini. On
commence
un autre voyage. Mais
là, nous voyageons ensemble
dans un poème dont je
suis le pilote
en un temps, en un temps
où il n’y a plus de temps.
A la fin, le poète de L’Exode
nous révèle sa mission : nous conduire, – comme Virgile
guide de Dante –, vers un temps où il n’y a pas de temps, à
travers l’atrocité née de la durée de notre vie
présente. Telle est – je n’ose dire la leçon –, mais la grande et
sublime musique funèbre de Fondane. J’aimerais, en guise de conclusion,
dire un très bref poème que j’ai écrit à sa
mémoire, un neuvain intitulé « Pierre à
feu » :
La flamme du silex
se recourbe en espace
dans l’air silencieux.
L’éclair laisse un trace :
l’ongle gris de l’encens
écrit sur le couchant
le nom secret de la
fumée –
souffle ultime qu’exhale
la pierre
consumée !
Exposé de Claude
Vigée au colloque : "Benjamin Fondane : Ecrire sous
l'Occupation", au Mémorial de
[1] «Benjamin Fondane, Yves
Bonnefoy et la parole blessée de Baudelaire », dans : Une
poétique du gouffre.Actes du colloque de Cosenza, Rubbettino,2003.