
Enquête
sur la guerre et la poésie
(Fontaine,
vol ii, 1940)
«Espérer », «
souhaiter » une
poésie de guerre? Comme s'il n'y avait plus rien à espérer ! Et il faudrait d'abord nous mettre d’accord sur le sens que vous prêtez au
mot: guerre. La prenez-vous pour une fonction biologique?
pour un conflit économique? pour
un accident de la paix? pour une conspiration de malveillants?
Dans le premier cas seul, la poésie serait solidaire de cette sorte d'instinct. Dans les
autres, elle ne serait qu'un accident de l'accident, le reflet dans un individu
d'un drame extérieur - auquel il participe
certes - mais non en tant que
poète. Ça fait appel en lui aux sentiments moraux, politiques, collectifs, etc. La poésie peut
revêtir ces expressions-là, mais c'est
tout, encore n'est-ce que vêtement de prêt; la conscience claire, informée n'est pas
de son ressort. Le meilleur, dans le genre, c'est la Marseillaise, censuré : on
reconnaît la nature de ces poèmes à ce qu'ils empruntent le plus clair de leur efficace, à la musique.
Si les poètes avaient
toujours chanté cette guerre-là, la drôle d'anthologie que
nous aurions ! Songez qu'au Congrès des Ecrivains de l'U.R.S.S. on voulait qu'on chantât jusqu'au Plan Quinquennal !
Mais il est
arrivé aux poètes - j'entends: les
vrais ! – de chanter la guerre: l’Iliade, la Chanson de
Roland ont pris la guerre pour substance.
Oui ! Mais
c'est la guerre… fonction biologique. Notre “moralité” actuelle baisse, avec hypocrisie, ses paupières
devant cette évidence-là. Qu'un
poète ose seulement, d'autorité, revenir
à cet anachronisme; ce sera la stupéfaction unanime. Je me
rappelle l'étonnement indigné d’Aragon devant ce cri d'Apollinaire:
Ah ! que la
guerre est jolie !
ou bien
Le ciel est
étoilé par les obus des boches
et encore
Avez-vous
vu Guy au galop
du temps qu’il était militaire?…
Le cas
d’Apollinaire n’est pas seulement topique- et unique - il est aussi déroutant. Car en
général, on ne fait jamais de la poésie
avec de la matière brute, vivante, actuelle.
Il faut
travailler cette matière, l'accrocher aux centres imaginatifs,
rendre active une espèce de passivité, bref, il faut au
poète du recul. Les guerres napoléoniennes n'ont
été chantées qu'à la troisième
génération, par les petits-fils de ceux qui les avaient faites.
Mettez un morceau de sucre dans un verre d'eau, disait Bergson, il faut encore
attendre qu’il fonde... C'est une des raisons pour lesquelles la vie de
l'adulte est si peu entrée dans la poésie - pourquoi, par contre,
l'enfance... On ne fait de la poésie qu'avec du passé. Il faut beaucoup de l'enfant
dans l'adulte et une étrange faculté de passéiser
(pardonnez le mot) - en quelque sorte instantanément - le présent, pour aboutir
à Apollinaire. Mais c'est là un problème très
délicat. Il reste que le poète peut prendre à la guerre
des motifs, des images, des chocs, mais blessé ou non, il ne retrouvera
que soi-même au centre du tout. Ce ne sera pas là une « poésie de guerre », mais une poésie du moi
bousculé par la guerre. Ce n'est pas la même chose. Comment? un aussi terrible bouleversement que la guerre, laisserait
le poète insensible? En ce cas, notre conscience morale n'y verrait
qu'un monstre! Oui,
c'en est un et les théoriciens marxistes l'ont vu depuis longtemps:
ont-ils assez protesté que le poète chantât les nuages, les
battements de cils, les petites mains de la bien-aimée et, par contre,
demeurât froid devant les révolutions française et russe, les justes revendications de la classe ouvrière, le plan quinquennal, etc. Par malheur - pour la philosophie première - ils ont refusé à leur authentique
intuition le prédicat de la vérité. Au domaine de la
constatation objective, ils ont préféré, comme d'habitude,
celui de la vitupération éthique: le poète n'était
un monstre…que parce qu'il le voulait bien; c'était un sordide égoïste, un laquais de la
classe exploitante - qui avait tout intérêt à
détourner les regards de ses poètes de la misère des
exploités;
aussi lui a-t-elle réservé, en échange, les nuages, les
papillons, les petites mains de l'aimée, etc. En un monde dirigé
par un pur intellect, pas de faculté sui generis possible; la poésie se soumettra au
Devoir Collectif -ou sinon... Le problème, là encore, est aussi délicat que vaste.
Seconde
question. - Je ne saurais prévoir la
forme de ce qui, à mon avis, n'a
pas de forme. Mais cette forme serait-elle possible qu'à plus
forte raison je ne saurais la prévoir. A moins que l'avenir ne soit plus que
du passé. Qu'il n'y eût en lui rien de nouveau.
Il reste la
question des «
droits » et
des « devoirs » vis-à -vis de la guerre. Nous en avons tous,
en tant que citoyens de la fourmilière.
[Trois
lignes censurées]
Nous sommes comptables du monde et nous y
apportons quelque chose; mais c'est au-delà des droits et des devoirs, au-delà
même de la paix et de la guerre.
N'oubliez pas que je parle ici de la seule
attitude du poète — en tant que poète — devant la guerre. Je n'oublie pas que le
poète est aussi un homme; et, en tant qu'homme, il défend des valeurs, des droits, des
libertés, - la
liberté du poète, entre autres - d'écrire ce qui lui chante. Mais alors
même que le poète défend sa propre liberté,
ce n'est pas en tant que poète qu'il la défend. Il n’est plus
dans la poésie: il est devant. C’est un
spectateur intéressé; sa passion est politique.