
“ L’idée qu’on se fait
de la poésie n’est, selon moi, qu’un prolongement de l’idée
qu’on
se fait de l’homme.
Les
réflexions qui vont suivre se sont cristallisées autour d’un
brouillon retrouvé dans un carnet de travail de 1943, que Jeanne Tissier
m’avait confié en février 1996. Ce texte, qui commence par les
mots : “Ecrire sur la poésie 1933-
*
Juillet 1943
L’issue de la guerre est encore incertaine.
C’est un mois de juillet torride, si l’on en croit une lettre à
Geneviève, qui est en vacances au bord de la mer. Fondane lui
écrit qu’il va se baigner dans
Mais, pour les Juifs, la situation
empire : le 17 juillet la loi 361 retire la nationalité française
aux Juifs naturalisés après le 10 août 1927.
Fondane, lui, termine ce
mois-là la première version du Mal des fantômes dont il envoie le
manuscrit à Léon-Gabriel Gros, critique de poésie aux
Cahiers du Sud . La réaction
de Gros et de Ballard se fera attendre : au bout de six mois Fondane recevra
leur accord pour en publier certains passages dans les Cahiers du Sud.
*
En 1942 avait paru chez Laffont
à Marseille une anthologie poétique due à René
Bertelé : Anthologie de la jeune poésie française, (
éd. Jeune France) où Fondane est peiné de ne pas trouver
son nom[2].
C’est alors que, au début du mois d’août 1943, survient une lettre
de son ami Georges Ribemont-Dessaignes, dont il était sans nouvelles
depuis longtemps. Celui-ci lui demande
d’écrire un article sur la poésie des années 1933 - 43
pour la revue de Henri de Lescoët qui paraît à Nice :Profil
littéraire de
Fondane désire des
éclaircissements au sujet de cet article : qui va collaborer à ce
Cahier ? Publiera-t-on aussi des poèmes? Mais surtout, il ne dissimule
pas sa perplexité : comment peut-il écrire sur une époque
dont il ne ferait partie que comme juge alors qu’il se tient pour acteur? Peut-il être “bon juge”, alors que
l’année 1933 avait débuté avec une plaquette de vers
intitulée Ulysse , que Ribemont-Dessaignes avait lui-même
lancée dans la revue Conmerce. “Tout jugement de cette
décade qui passerait sur moi me
semblera injuste”, écrit-il. Et comment peut-il se rendre justice
à lui-même? L’on entend ici l’écho de la lettre que Fondane écrivit à
René Bertelé, après avoir découvert qu’il
n’était même pas mentionné dans son Panorama. Si
Fondane ne peut cacher son amertume, il
s’en excuse, l’attribuant à la profonde solitude dans laquelle il vit,
“ressentant lourdement l’absence de toute résonance, le vide de tout
effort, l’inutilité du sacrifice.”
Il rappelle toutefois que son Ulysse
avait été le “premier à rompre avec la poétique
d’alors, abordant le long poème, le thème unique, le sujet,
réintroduisant dans le poème un peu de l’homme.” Cette lettre se
termine sur une note prophétique empruntée à Stendhal :
“Nous verrons bien vers 1980 …ou ne
verrons rien du tout.”
Cet échange
épistolaire se poursuivit jusqu’en septembre ; des copies ou des
brouillons sont conservés à
Et enfin : “si le monde entier pour
m’être agréable, voulait me venir au secours et remplir de mon nom
les échos, cela ne vaudrait pas, certainement, une seule action
SPONTANÉE, venue d’on ne sait où, et qu’il me faudra attendre
patiemment.” [6]
En septembre Fondane envoie
l’article. Il craint qu’il ne soit un peu long et un peu “impertinent”. En tous
cas il est très anxieux de l’opinion de son ami et l’enjoint à
donner son avis en toute franchise, l’autorisant même à retrancher
à sa guise. Comme Ribemont-Dessaignes lui a aussi demandé des
poèmes, Fondane lui en envoie.
Le 15 septembre Fondane est
très inquiet du silence de son correspondant. Il redoute surtout de
l’avoir blessé et le supplie de ne pas le laisser dans l’incertitude. En
effet, un passage de son article concerne l’oeuvre de Ribemont-Dessaignes
lui-même : ce texte lui aurait-il déplu? A ce propos, Fondane mentionne
un malentendu avec Eluard au sujet de Poésie involontaire.[7]
Ribemont-Dessaignes finit par
répondre, lui promettant de lui écrire prochainement en toute
franchise; et Fondane de réclamer les épreuves de l’article.
C’est là que, à notre connaissance, s’arrête cette
correspondance. En tous cas, l’article n’a pas été publié.
Toutefois, après la guerre, dans certains numéros de la revue de
Henri de Lescoët, en 1951 et en
1959, l’on peut lire de courts textes de
Fondane concernant Rimbaud, Breton, Tzara, …S’agirait-il d’extraits de
l’article qui ne fut pas publié?[8]
Tout ce qui nous en reste, c’est ce
brouillon retrouvé dans un carnet de travail de 1943. Ce texte
est assez chaotique : commencé au crayon et poursuivi à l’encre,
avec des ajouts en marge, et au verso, de sorte que l’on ne peut être
certain de l’ordre des paragraphes.
*
“Ecrire sur la poésie 33 –
43…” : ainsi débute ce brouillon. De toute évidence, il s’agit de
réflexions à l’état brut, de notes où Fondane se
parle surtout à lui-même. C’est une parole privée, un
discours intime qui se livre à la page du carnet. Ce texte doit
être décrypté sur un fond de sensation d’échec :
celui du malentendu ressenti autour de la réception de son oeuvre,
l’oubli où est tombé son Ulysse, le manque
d’intérêt pour le Faux traité.
La première question
abordée est celle de la
possibilité même de se poser en juge de la décade 33 – 43 :
peut-on opérer un choix parmi des poètes vivants ? Il
évoque alors, comme dans sa lettre récente à
Léon-Gabriel Gros, les anthologies du siècle passé qu’il
feuillette sur les quais de Paris. Alors que des noms comme Aicard, Richepin ou Sully Prudhomme ont
surnagé, il est rare, écrit-il,
d’y trouver ceux de Régnier, Verhaeren ou Elskamp. En somme, de
la décade précédente, il reste un grand vainqueur : Paul
Eluard, et un oublié : Tristan
Tzara[9].
Tout comme dans sa lettre à Ribemont-Dessaignes, Fondane rappelle que
l’année 1933 débute avec Ulysse, et répète
la prophétie stendhalienne : “Ma poésie ne sera lue que vers
Aussi, plutôt que de
nommer des poètes, nous dit
Fondane parlons de la
poésie : que pensaient de la poésie les poètes de la
dernière décénnie ? Ici, Fondane se retouve sur un terrain
familier où il peut poursuivre sa controverse avec ses adversaires. Car
la grande pensée animant cette poésie, ce fut la honte de la poésie, “la
conscience honteuse” qui hante son Faux traité, “un bouquin que
personne n’a lu”. Que de fois ne l’a-t-il répété :
à ses yeux ce livre paru au lendemain des accords de Munich, passa
totalement inaperçu, escamoté par les hussards de l’Histoire.[10]
Par contre, il lui oppose
“ un bouquin très lu” qui a paru en 1941, et qu’il
reçut avec une dédicace de l’auteur : Les Fleurs de
Tarbes. Et c’est, pour Fondane, l’occasion de se mesurer à la
pensée de Jean Paulhan.
Ouvrons une parenthèse.
Une
première version des Fleurs
de Tarbes, annoncée
dès 1928 dans
Paulhan offrit son livre à Fondane un an après sa
parution. La dédicace,
datée du 6 juillet 1942, cite une phrase des Upanishad : “…l’homme
parvient au salut par cela même qui devait causer sa perte. Tel est le
sens du rituel.” Et d’ajouter : “pour
Benjamin Fondane, son voisin (et son ami) Jean Paulhan”. [11] .
Une lettre de cinq pages, non
datée, de Fondane à
Paulhan, [12]écrite
au verso de formulaires d’assurances “tous risques pour chiens de race”,
commence par les mots : “Cher voisin”. Fondane, semble pasticher le style de
son interlocuteur :
“Votre thème me passionne. Votre façon de le traiter me
déconcerte.”
“Votre clarté garde mieux son secret qu’une bonne obscurité.”
“Je ne me flatte pas qu’en une seule lecture, qui n’en n’était pas
une, j’aie pu pénétrer vos secrets.”
Vers le milieu de sa
lettre, Fondane aborde le sujet
essentiel de sa controverse avec Paulhan. Il affirme, reprenant le thème du Faux
traité : “Je tiens l’écrire et donc le langage
pour des fonctions naturelles qui ont tout à craindre qu’une conscience trop claire s’y projette, avec ses exigences de
pureté, d’originalité, de fuite du lieu commun etc, et voudrais
les arracher aux dialectiques de l’histoire avec leur pure RÉFLEXION qui
dérange le mécanisme spontané de l’expression (…)- alors
que je soupçonne votre pensée de ne pas s’accorder avec la mienne
et de chercher des RÈGLES pour le penser et l’écrire.”
Alors que pour Paulhan il
y a surtout “un drame du langage”,
Fondane est persuadé que le problème essentiel est
ailleurs. Ainsi qu’il le soutient dans son Faux traité, le
langage est une fonction naturelle, l’écriture est une
sécrétion de l’homme, au même titre que le sang, la sueur
ou les larmes. Les Fleurs de Tarbes lui ont révélé
que le malentendu qui le sépare depuis des années de Paulhan est
en partie lié à leur conception différente du langage et
de la rhétorique.[13]
Si encore, ajoute Fondane, ces règles de la rhétorique
n’étaient que “des conventions libres” comme on en trouve dans la
poésie anglaise, il veut bien les accepter, il les souhaite, car il “ ne
déteste pas les économies de l’effort”. Toutefois il refuse d’en
faire des commandements, rappelant que
c’est le XVIIe siècle français qui, le premier,
avait institué une Terreur, qu’il tient pour nuisible.
Fondane fait remarquer à
Paulhan que celui-ci a été “terroriste” lui-même et qu’il
garde une tendresse pour l’adversaire. Au bout de la cinquième page
Fondane s’aperçoit qu’il n’a
même pas effleuré l’essentiel. Aussi lui suggère-t-il de
poursuivre la discussion de vive voix, puisqu’ils sont voisins. “Il est si bon
, par le temps qui court, et pour des naufragés, de causer
‘rhétorique’; on a le sentiment que rien n’est perdu, que rien ne sera
perdu, tant que des hommes pourront
encore prêter de l’importance à ‘ça’! D’autant plus que je
suis, que nous sommes, à la merci du premier évènement
(qu’on prépare, peut-être déjà, quelque part) et qui
peut nous enlever d’un coup à cette distraction innocente.” Paulhan lui répond, sur papier à en-tête de
D’après une lettre
de Fondane du 18 juillet 1942, il semble que les deux hommes se soient
rencontrés, car Fondane fait
allusion à des sujets abordés dans une conversation, et mentionne
la revue Mesures, que Paulhan lui a prêtée.
Cette lettre se termine par une petite
phrase : “je suis tellement aplati par les évènements que j’ai
perdu tout courage”, et l’on comprend qu’il s’agit de la rafle du
Vélodrome d’Hiver du 16 et du 17 juillet 1942.
Dans
sa réponse à Fondane, Paulhan avait développé la
question de la liberté et des entraves en littérature; pour lui,
ce n’est pas Racine, mais Shakespeare qui est “entravé”. Il insiste
aussi sur l’importance du sujet traité dans Les Fleurs de Tarbes
: “que toute conduite de l’esprit tienne à l’opinion que l’on a
formée du langage – et des rapports du langage et de la pensée et
(c’est tout un) de la matière et de l’esprit.” Et, selon lui, le lieu
commun est un fait crucial qu’il
faut observer avec patience pour arriver à résoudre le
problème du langage. L’on sait, par la lettre de janvier 44 à
Boris de Schloezer, que le dialogue avec
Paulhan a tourné court.
*
Fermons la parenthèse au
sujet des Fleurs de Tarbes, et retournons au brouillon de l’article sur
la poésie 33-43. Fondane y résume son désaccord avec
Paulhan :celui-ci croit à une “maladie du langage”, tandis que Fondane
croit à “une maladie de l’esprit”. Il affirme : “ L’idée qu’on se
fait de la poésie est un prolongement de l’idée qu’on se fait de
l’homme.” Ensuite Fondane revient sur la question de la liberté.
“Paulhan pense que le poète n’est libre que s’il se donne des entraves”, écrit Fondane, qui admet l’existence
d’entraves, mais refuse d’admettre que
l’entrave soit la liberté. “ Se croire libre n’est pas être libre;
c’est même la meilleure manière de n’y jamais parvenir. Ne pas
désespérer de la liberté est une chose; croire qu’on est
libre parce que l’on roule le roc sans y penser, en est une autre; mais proclamer
que rouler le roc, c’est la liberté même – cela est encore pire
que le mal lui-même !” Il est vrai
que la poésie est “un art, une façon de faire, un faire”.
Mais l’on ne peut ni se limiter au faire, ni y renoncer, car ce serait renoncer
à la poésie FAITE.
Tentant de cerner “le
mérite de la génération 33-
Cette question du rythme poétique est
chère à Fondane, elle est capitale à ses yeux. Il la
reprend quelques mois plus tard, dans le brouillon de son article sur Bachelard
destiné aux Cahiers du Sud.[14]
Après avoir opposé Bachelard, qui
privilégie l’image et le rêve, à Paulhan qui voit
dans le lieu commun la source du langage littéraire, il interroge :
“Entre Paulhan et Bachelard, quel choisirais-je?” – Ni l’un ni l’autre,
assurément. Car Fondane ne peut non plus rejoindre la position de
Bachelard, pour qui l’image est l’élément essentiel de la
poésie. Or, pour Fondane, “la poésie demeure essentiellement ce
qu’on ne peut pas traduire. – Et ce sont ces éléments
intraduisibles qui sont les éléments poétiques premiers.”
En effet, la métaphore véritable ne peut être
séparée de son rythme ni de ses mots. Et les mots, rappelle Fondane, ont “leur
légèreté, leur poids, leur longueur, leur son, leur
tonicité, leur capacité de résonance et de suggestion.”
D’ailleurs, des notes au bas de la page de ce brouillon nous font comprendre
que Fondane avait l’intention de développer ces réflexions sur la
traduction poétique, sur le rythme et la rime. Déjà dans
une note de 1933 publiée dans les Cahiers du Sud,[15]
où il critique vivement la traduction faite par Roger Vailland de l’Ulysse
de Voronca, l’on peut lire : “l’esprit qui a présidé à cette
traduction me semble des plus navrants : il suppose que le vers moderne n’est
qu’une prose frelatée, et guère des rythmes obscurs, des
similitudes savantes, des obstacles invisibles, bref toute une technique
obscure qui, pour être libre de toute domesticité, imposée,
n’en n’est pas moins assujettie à des nécessités
internes.”
En somme, Fondane reproche à
la génération de 33-43
d’avoir :
En
effet Fondane ajoute qu’il a lui-même défendu ces idées.
Mais il s’agit ici de l’éternel conflit qui anime sa poétique.
D’une part, le poète est conscient de l’impossibilité de jamais
pouvoir mettre un point final à son poème; il éprouve le
besoin de recommencer à l’infini tout ce qu’il écrit. Et cet
inachèvement se thématise dans sa poésie elle même :
“Avais-je le temps de le finir?”
D’autre part, en 1939, sentant approcher la guerre et
songeant à sauver de la destruction certains de ses manuscrits, Fondane
écrit à Georgette Gaucher[16] qu’il ne peut tout de même pas lui
“adresser des kilos de papier provisoire”. Il ne peut supporter l’idée
que paraisse “ une chose pas tout à fait achevée”.
Et dans sa dernière lettre du 20 janvier 1944 à Boris de
Schloezer, il évoque encore la nécéssité de recommencer
sans cesse tous ses livres, rappelant que sur le manuscrit de son Ulysse, il avait écrit : “ édition sans
fin.”[17] Il
ajoute : “heureusement qu’il y a les revues, l’édition et la mort, en
fin de compte, pour mettre un terme
(provisoire) à ces travaux de
Sisyphe.”[18]
C’est à la fin de son Baudelaire
que Fondane s’exprime nettement,
développant sa propre philosophie de la liberté et des entraves
poétiques. Dans cette belle formule de “l’esthétique d’Ulysse”, -
oscillant entre les deux pôles de la “trouvaille” et du “métier
acquis”, - il réunit les
tendances inconciliables qui se combattent en tout poète : tenter de
dépasser les limites du langage poétique, tout en ne refusant pas
cet artefactum qu’est le poème[19].
En somme, la liberté poétique,
ainsi que l’a définie Fondane dans le brouillon de 1943, c’est “le droit
et le devoir d’être ce que l’on est.” Et l’on pense à une
affirmation de Robert Desnos à la même époque : “ce n’est
pas la poésie qui doit être libre, c’est le poète.” (Etat
de veille,1943) ou encore : “au-delà de la poésie il y a le
poème, au-delà de la poésie soumise il y a la
poésie imposée, au-delà de la poésie libre il y a
le poète libre.” (Réflexions sur la poésie, 1944).
Si Mallarmé ou Rimbaud ont le droit d’être obscurs, Fondane, lui,
réclame le droit à la clarté et à la
cohérence. A travers cette revendication du “droit à la
cohérence”, j’entends résonner l’écho d’un autre texte de
Fondane de la même année 1943, destiné à une
anthologie poétique qu’avait projetée Francis Dumont pour les
éditions Calmann-Lévy, et qui ne vit jamais le jour. Dumont
publia toutefois en 1959 dans la revue Evidences[20] un
article sur Fondane où il reproduisit la notice de présentation
que Fondane avait rédigée lui-même en mars 1943 à sa
demande, non sans réticence. Au début de cette brève
notice, Fondane cite Jean Cassou au sujet de son Ulysse : “ce qui frappe
dans ces poèmes, c’est leur manque d’incohérence, cette
incohérence à quoi il semble que, si souvent, la poésie
actuelle soit obligée, soumise comme à une donnée. (...)
son lyrisme dépasse l’incohérence et entraîne le
poème vers l’unité du chant.” Suivent quelques phrases où
– fait assez exceptionnel - , l’auteur du Mal des fantômes situe
sa propre poésie :
“L’univers
poétique de Fondane est de nature tragique; point de fuite pour l’homme;
le personnage central en est l’immigrant; le flux des choses en fait la toile
de fond; le choeur y articule toutes les soifs de l’être. Mais cet
univers, par là même que poétique est discours et langage;
il ne croit pas à l’innocence de la dictée automatique. Le
poète professe, en effet, que la nature n’est pas un fruit
délibéré de l’esprit critique, mais celui d’une
inspiration poétique seconde.”
*
Pour conclure : ce qui apparaît nettement,
c’est que Fondane, en 1943, refuse d’être considéré
uniquement comme un “philosophe de la poésie” : il revendique sa place
parmi les poètes, parmi les poètes français. En outre, il
refuse de tenir compte des
“circonstances”, il n’envisage même pas la difficulté à faire
valoir en 1943 l’oeuvre d’un
poète juif. L’obstacle ne semble pas insurmontable à ses yeux,
puisqu’il ne l’évoque même pas.
Rappelons que Jean Lescure n’avait
pas hésité à publier des poèmes de Fondane dans Messages
en 1942. Et, pour le
protéger, il avait présenté cette publication comme si
elle s’était faite à l’insu de l’auteur.( Max Jacob, lui, refusa
de collaborer à Messages, ne désirant pas prendre de risques,
selon le témoignage de Jean Lescure.)[21]
En
mars-avril 1944, “Au temps du poème” parut dans Poésie
44 de Pierre Seghers, et un mois plus tard, “Journées de juin”, sous le pseudonyme
de Isaac Laquedem dans L’Honneur
des Poètes aux Editions de Minuit. Ce sont les seules
publications de poèmes durant ces quatre années de guerre.
Fondane ne cessa de lutter pour sa poésie.
Dans une lettre de décembre 1943 à Léon- Gabriel Gros, il
mentionne son Mal des fantômes comme “le chef
d’oeuvre de sa quarante- cinquième année”.[22] Il avait
ajouté dans le brouillon une phrase qui ne figure pas dans la lettre envoyée : “et ma seule
bouée de sauvetage en ce temps où ma vie est tous les jours en
péril.” A Jean Ballard, dans sa dernière lettre de janvier 1944,
il tente de faire comprendre combien le
rejet de sa poésie lui fut douloureux : “combien pénible de passer
pour mégalomane ou pour fou, combien pénible d’avoir à douter de soi.”
Si
Fondane admet que les circonstances s’opposent à la publication de
certaines séquences du Mal des fantômes, il ne s’y
“résigne” qu’à son corps défendant. Et l’on comprend que cette
irrésignation qui était sienne, Fondane s’attendait à la
trouver chez ses amis.
[1]Publiée dans Le
voyageur n’a pas fini de voyager, Paris-Méditerranée, 1996.
[2] Lettre non
datée publiée dans Benjamin Fondane et les Cahiers du Sud,
éditions de
[3] Henri de
Lescoët, poète et traducteur, fonda la revue et les éditions
Profil littéraire de
[4]
Numéro spécial consacré à Fondane en 1978.
[5] Lettre du 25
août 1943, aimablement communiquée par Eric Freedman qui l’a recopiée
à
[6] Ibid.
[7] Cette lettre n’a pas
été retrouvée. Il existe une autre lettre de Fondane
à Eluard : datée d’octobre 1942, elle remercie Eluard de l’envoi
de Poésie et Vérité et lui propose de le rencontrer. (
mentionnée dans L’Intelligence
en guerre, catalogue des
librairies
[8]S’il s’agit effectivement d’extraits de ce même
article, - car ils s’y rattachent par
les thèmes
abordés - , il faudrait en déduire que le texte
définitif, plus élaboré, commençait par une
introduction historique. En effet, Fondane y parle tantôt de “la
révolution copernicienne de Rimbaud”, tantôt de Dada et de Tzara,
et fait une critique de l’écriture automatique; ailleurs il nous livre
des réflexions sur la nature de la poésie. Ces textes ont
été publiés dans : Septembre
mars 1951 , dans Abordages, été 1951, et
dans Profil littéraire de
[9] Dans une lettre de janvier 44 à Boris de Schloezer,
qui l’interroge sur la jeune poésie française, Fondane
répond qu’il “accorde des chances à Pierre Emmanuel malgré
sa fécondité et à Guillevic qui est, de beaucoup le plus
dense.” Il ajoute : “je ne ferai pas de folies pour Aragon, quoique ce soit
là une très forte personnalité.”
[10] Voir e.a. la lettre de juin 1939
à Raymond Queneau publiée dans le Cahier no 6.
[11] Cet
exemplaire se trouve dans le Fonds Gadoffre de
[12] Fonds Paulhan
, Bibliothèque de l’IMEC. Lettre communiquée par Claire Paulhan,
à qui nous exprimons notre gratitude.
[13] Les relations entre
Fondane et Paulhan remontent apparemment au début des années 30.
Nous avons retrouvé une lettre de Fondane à Paulhan à
propos d’un compte rendu de Raymond Schwab au sujet de Rimbaud le
voyou publié dans
[14] Ce texte est
mentionné dans le Cahier no 4 : M.Jutrin, “Fondane lisant
Bachelard en
[15] Cahiers du
Sud , no 154, 1933.
[16] Poétesse
française que Fondane rencontra en 1936 lors de son voyage vers
l’Argentine.Voir Cahier Benjamin Fondane no 1.
[17] En effet , sur le
manuscrit, il a barré les mots : “édition définitive”,
pour les remplacer par : “édition sans fin”.
[18] Lettre
conservée dans le Fonds Boris de Schloezer de
[19] Voir notre article :
“Benjamin Fondane et l’esthétique d’Ulysse”, dans : L’Oeuvre
inachevée, Op.cit, Revue de littérature française et
comparée, Presses Universitaires de Pau, 1999.
[20] “Un inédit de
Benjamin Fondane”, Evidences, no 78, juin-juillet 1959.
[21] Voir dans Europe,
mars 1998, l’entretien de Jean Lescure avec Monique Jutrin : “Un
auteur-clé de notre réflexion.”
[22] Publiée dans Benjamin
Fondane et les Cahiers du Sud, op. cit.