
Fondane a-t-il eu une postérité
critique directe ? La lecture existentielle proposée dans Rimbaud
le Voyou et dans Baudelaire ou l’expérience du gouffre
a-t-elle trouvé un écho dans des lectures postérieures des
deux poètes? Le paysage critique de l’après-guerre ne le
laisserait d’abord pas présager. Après
Étant donnée la manière
très personnelle de Fondane, sa critique ne pouvait pas être
exactement poursuivie par d’autres. Ses méthodes sont peu figées
et elles évoluent au cours de ses lectures. De plus, ses analyses se
mêlent à des intuitions poétiques subjectives. Enfin, son
rôle dans l’évolution de la critique littéraire est
modeste. Il n’en reste pas moins que certaines lectures postérieures de
Baudelaire et de Rimbaud, sans être toujours ses héritières
directes, vont dans la direction que lui-même suivait. Toute lecture
existentielle est personnelle : on en retrouve donc la trace non dans la
critique universitaire, mais dans la critique d’auteur. Sans songer à
être exhaustif, nous pouvons nous pencher sur trois écrivains et
critiques majeurs de l’après-guerre, Maurice Blanchot, Georges Bataille,
et Yves Bonnefoy, pour montrer que leurs lectures de Baudelaire et de Rimbaud,
comme tout leur travail critique, continuent cette recherche du sens et ce
souci de l’existence qui pourtant étaient tombés en
disgrâce. Tous trois, tentés par la philosophie, touchés
par la poésie continuent à leur façon à construire
une lecture existentielle. Leurs critiques partagent un certain nombre de
préoccupations avec celle de Fondane. Nous y trouvons notamment trois
réponses différentes au Baudelaire de Sartre qui, par
l’intermédiaire de thèmes chers à Fondane, prennent le
parti de l’existence et de la poésie
À la manière de Fondane, Blanchot ne
se penche pas sur l’œuvre comme sur un donné, un objet
d’études, mais tente de saisir dans toute sa complexité et son
ambiguïté l’expérience de l’écriture. Pour lui, cette
expérience n’est jamais gratuite, elle met en jeu au contraire les
ressorts les plus profonds de l’existence : le rapport à la mort,
l’inspiration, la solitude… Blanchot a commencé son œuvre du vivant
de Fondane, mais l’essentiel en a été produit après la
guerre. La pensée de Blanchot cherche avec patience à rendre
saisissable cette réalité fuyante, irréductible, mais
essentielle que constitue la création de l’écrivain et ceci dans
la circularité même d’un acte d’écriture. Blanchot ne
s’oppose pas aux philosophes. Il s’approprie en quelque sorte la
négativité hégélienne, en montrant que
l’écriture ne peut s’affirmer que par sa propre négation.
Malgré ces différences, ce qui rapproche d’abord Blanchot et
Fondane, c’est une communauté d’intérêt et un certain
nombre d’auteurs qui les ont fascinés tous deux. Blanchot est
passionné par les auteurs considérés par Chestov et
Fondane comme des auteurs existentiels : Dostoïevski, Kierkegaard,
Rimbaud, Kafka, hantent sa réflexion. C’est un souci semblable, proche
de l’angoisse, qui fait naître l’écriture des deux auteurs dans la
même atmosphère extrême. De sorte qu’on retrouve par exemple
dans l’analyse que Blanchot fait du suicide de Kirilov, dans Les
Possédés, des réflexions proches de celles que Fondane
avait développées sur Rimbaud et sa révolte contre la
mort. Tous deux, à propos du désespoir, songent la même pensée de Kierkegaard,
à "cette maladie où
mourir n’aboutit pas à la mort, où l’on n’espère plus dans
la mort, où celle-ci n’est plus à venir, mais est ce qui ne vient
plus."[3]
L’attention cruciale portée à la notion d’expérience dans
son rapport à l’écriture, ainsi que l’élévation des
questions littéraires au niveau des problèmes les plus graves de
l’être, rapprochent Blanchot et Fondane. Il ne s’agit pas de
réduire les différences ,indéniables, entre les deux auteurs.
Nous n’affirmons pas non plus que Blanchot emprunte directement à
Fondane, mais plutôt que sa pensée poursuit, dans une certaine
mesure, le même but. Blanchot poursuit sa recherche sans s’opposer ni au
surréalisme, ni à l’existentialisme. Ce sont plutôt ces
derniers qui prennent place à l’intérieur de son
questionnement. Il s’agit, en le
comparant à Fondane, de voir de quelle manière, à sa
façon, Blanchot construit également une lecture existentielle.
Ce n’est pas uniquement l’existence qui est au cœur
de l’interrogation de Blanchot, mais aussi l’écriture, ou plutôt,
l’écriture comme expérience existentielle. Au centre de son
discours, il y a la mise en question de l’être par l’écriture.
Ainsi lit-on à propos de Mallarmé : " Qui creuse
le vers, échappe à l’être comme certitude, rencontre
l’absence des dieux, vit dans l’intimité de cette absence, en devient
responsable, en assume le risque, en supporte la faveur[4]. "
Alors que Fondane interroge l’écriture au cœur de l’existence,
c’est plutôt l’existence au cœur de l’écriture qui fascine
Blanchot. Mais si l’accent n’est pas posé de la même façon,
l’orientation de la pensée, la préoccupation centrale, sont
proches. Ceci apparaît nettement dans les articles que Blanchot a
consacrés à Baudelaire et à Rimbaud après la
deuxième guerre mondiale. "L’échec de Baudelaire" est
une réponse au Baudelaire de Sartre. Blanchot salue la justesse
des réflexions du philosophe et confirme que, si Baudelaire a
échoué, c’est à lui seul qu’en incombe la
responsabilité. Qu’il se soit lui-même placé sous le regard
des autres pour subir leurs jugements sans jamais tenter de les remettre en
question, qu’il ait fait preuve en permanence d’une mauvaise foi impudente,
tout cela est juste. Mais que cette attitude soit à l’origine de la sublimité
de sa poésie, voilà qui est vrai également et qui rend les
analyses de Sartre insuffisantes. "Que la parole puisse être
un abîme, voilà qui ouvre à Baudelaire la voie de la création
poétique[5]."
Toute la réflexion de Blanchot se centre sur la réalité du
gouffre. Comme Fondane, il voit dans toutes les attitudes de Baudelaire, dans
son impuissance à travailler, dans son horreur d’exister, la
présence obsédante du gouffre. Il apparaît alors que, pour
Blanchot, ce qui fait la profondeur de son expérience poétique,
c’est une expérience existentielle, au sens où elle a
été définie par Fondane. Nous en trouvons un signe
éloquent : le rapprochement suivant qui rappelle immanquablement la
pensée de Chestov :" 'Le Mauvais Vitrier' annonce Les
Mémoires d’un souterrain." [6]
Dès lors, Blanchot insiste sur la
fécondité du malheur chez Baudelaire :
"Grâce à ce malaise qui le porte à des solutions
également impraticables, également fécondes, travail routinier,
passivité absolue, il en arrive à des mouvements désespérés
dont la signification poétique est très grande […] » Cette
poésie qui elle-même est mauvaise foi, est néanmoins
l’expérience centrale de Baudelaire et épouse le mouvement de sa
vie. "La poésie est un moyen de se mettre en danger sans
courir de risque." [7]
Si bien que, contrairement à Sartre, qui voit dans Fusées et
dans Mon cœur mis à nu le triste spectacle d’un Baudelaire
ressassant et tourné vers le passé, Blanchot affirme que ces
œuvres sont un signe tragique d’une grande importance pour la poésie
à venir. Il est clair que, dans une large mesure, les analyses de
Blanchot sont dans la lignée des réflexions de Fondane dans Baudelaire
et l’expérience du gouffre. Il est clair également qu’elles
s’en éloignent sur certains points. Pour Blanchot le gouffre ne
révèle rien d’extérieur à
Pour confirmer l’affinité de pensée
entre Fondane et Blanchot, nous avons enfin, l’article sur Rimbaud paru
également dans
Comme Fondane, Bataille a rencontré Chestov
en 1924. Celui-ci devait l’initier à Nietzsche et jouer un grand
rôle dans la formation de sa pensée et de sa personnalité.
Si les deux hommes ont été marqués par le penseur russe,
Fondane a poursuivi presque à la lettre son enseignement, tandis que
Bataille s’en est inspiré pour développer une pensée
propre. Dès lors, son étude sur Baudelaire retrouve les
mêmes thèmes et les mêmes exigences que celle de Fondane,
mais les conclusions en sont différentes : c’est la
fécondité du mal en littérature, ou plus précisément
la justification de l’écrivain par la condamnation qui l’intéresse :
" Je crois que l’homme est nécessairement dressé contre
lui-même et qu’il ne peut s’aimer jusqu’au bout s’il n’est l’objet d’une
condamnation." [12]
Mais le mal, pour Bataille, et c’est là que nous retrouvons les
idées de Fondane, va procurer au poète la grande liberté,
le grand engagement de la poésie. Sa conception de la poésie en
est très proche puisqu’il s’agit de réaliser la fusion de l’objet
au sujet : "Nous pouvons définir en effet le
poétique, en ceci analogue du mystique de Cassirer, du primitif
de Lévi-Bruhl, du puéril de Piaget, par un rapport de participation
du sujet à l’objet." [13]
La participation dont parle Bataille n’a certes pas le sens d’une restitution
d’un univers perdu, celui de l’enfance ou des premiers âges.
Malgré tout, il s’agit d’une posture métaphysique dans le sens
où vouloir unir la conscience avec ce qu’elle réfléchit,
c’est désirer l’impossible. Étant donné le choix que
Baudelaire a fait de s’observer toujours soi-même, ayant refusé le
type d’action que lui recommande Sartre, il lui reste à façonner
cette statue de l’impossible qu’il a faite de lui-même. C’est pourquoi,
comme Blanchot et Fondane, Bataille professe une grande admiration pour les
dernières ébauches, les " journaux intimes" de
Baudelaire, qui constituent un sommet de sa création. On découvre
aussi dans le projet de la pièce L’ivrogne, la grande
nouveauté de Baudelaire face au mal, au meurtre, à la
sexualité : il a créé une esthétique de
l’impossible. La valorisation du mal par Bataille rappelle les pages de Baudelaire
et l’expérience du gouffre[14]
où Fondane, dans une autre perspective, affirme que le Bien ayant
été entièrement rationalisé, l’homme qui veut
échapper à la dictature de la raison, et c’est le cas de
Baudelaire, a pour unique recours de cultiver le mal, la laideur. Le mal de
Bataille est différent, il porte la nécessité d’une
auto-condamnation. Néanmoins, on voit chez les deux hommes, une
volonté métaphysique de donner une positivité au
négatif qui influence toute leur lecture. En dernière analyse,
l’assimilation de la poésie à la quête de l’impossible a,
chez Bataille, des résonances existentielles qui ne sont pas
négligeables.
Si l’on ne peut parler que d’une affinité
entre les critiques de Blanchot et de Fondane, d’une communauté
d’intérêt, au sens fort, entre lui et Bataille, dans le cas de
Bonnefoy, on peut réellement parler de continuité. Bonnefoy
affirme clairement sa dette vis-à-vis de Chestov dont il admire la lutte
contre les évidences et contre la raison désincarnée[15].
S’il n’a pas lui-même suivi, dans le champ philosophique, le chemin d’une
opposition à la pensée d’Athènes et à l’aveugle
Nécessité, il a fait sien le scandale, d’essence poétique,
ressenti devant la fixation imposée par le concept. La pensée de
Bonnefoy est existentielle,
principalement dans ses premiers essais. Mais il y a plus : les deux poètes qui attirent sans
cesse ses réflexions, ceux pour qui il professe la plus grande
admiration, sont précisément Baudelaire et Rimbaud. On retrouve
donc en lui l’union d’un goût pour le questionnement métaphysique
– c’est ainsi qu’il désigne la tentative du Voyant[16]
– et l’engagement en faveur d’une esthétique poétique
dégagée de tout ce que l’Idée, et la discipline qui en est
fille, peuvent avoir d’entravant. Dès lors, il s’oppose nettement aux
poètes qui s’accrochent maladroitement à leurs espoirs d’une
poésie rationnellement maîtrisée. Comme Fondane, il
s’oppose avec ardeur aux conceptions de Valéry qui " se complaît
dans un monde d’essences où rien ne naît ni ne meurt
[…] ", [17]
et qui préfère se cacher la fécondité et le
sérieux de l’angoisse créatrice. Car, pour Bonnefoy, la
poésie n’a rien d’un jeu ; sérieuse et profonde, elle
accueille les révélations de la mort. Le contraire de cette
poésie illusoire et figée, c’est Baudelaire qui nous le
présente. Et le manifeste de la poésie véritable, c’est le sonnet " À une
passante". Il s’y exprime enfin cet écoulement retrouvé
contre Hegel et Platon par une poésie dont l’objet est de restituer
de toutes ses forces, l’Ici et le
Maintenant. Notons d’ores et
déjà les limites du rapprochement que nous esquissons. Bonnefoy,
comme Blanchot, joue souvent d’une écriture dégagée de
l’argumentation classique. Sa prose est parsemée de métaphores,
de retours, de nuances visant précisément à saisir ce qui
n’est pas saisissable par le concept. Fondane quant à lui, tendu dans sa
volonté de dialogue, utilise plutôt les ressources rhétoriques
de Chestov : l’argumentation serrée, l’interrogation
rhétorique, la répétition. En ceci, Bonnefoy a en partie
dépassé le cercle dans lequel ses deux
prédécesseurs se débattaient, devant combattre la raison
avec les outils de cette même raison. Ses analyses ne prennent donc pas
la forme d’une "guérilla", d’un cri ressassé :
elles se développent librement dans l’image. Chez lui, malgré le
rôle affirmé de la philosophie, c’est toujours le sens
poétique qui prévaut. Mais on entend nettement l’influence du Faux
Traité d’esthétique et de Baudelaire et l’expérience
du gouffre, lorsque Bonnefoy
affirme, au terme d’une étude où il trace le bilan du devenir de
la poésie contemporaine (incarnée par Valéry ou Claudel),
à laquelle il souhaite opposer l’héritage de Baudelaire : "La
poésie a longtemps voulu habiter dans la maison de l’Idée, mais
comme il est dit, elle s’en est enfuie en jetant des cris de douleur."
[18]
C’est en effet en Baudelaire que Bonnefoy
identifie le moment crucial pour l’histoire de la poésie, le moment
où, enfin, la " vérité de parole" [19]
a pu s’incarner. Ce sont précisément Les Fleurs du mal qui
sont le réceptacle de cette vérité. Alors que
Mallarmé a voulu fuir " l’errement ou l’égarement
affectif" et en dernier recours, " l’inspiration" [20] ,
Baudelaire lui a accueilli dans ses vers " l’excès, le
craquement de l’essence" [21] :
c’est précisément ce que Fondane nomme
"l’extrême". Baudelaire a senti la dégradation, le
vieillissement, il a fait sa place au malheur et à la souffrance qui
dès lors l’emporte sur la beauté. Sartre a bien montré que
Baudelaire a choisi sa destinée, mais il n’a pas compris l’objet de son
choix : Baudelaire a choisi la mort, espérant y trouver une force.
Par son choix, Baudelaire a rencontré la joie magnifique de
l’horrible dans " Un voyage à Cythère ",
dans " Une charogne". Mais il y trouve aussi la
désagrégation et la souillure : " Déception
par essence poétique. En ce point peut-être s’est tu
Rimbaud. " On voit à ce type de phrase qu’il serait faux
d’affirmer que Fondane n’a pas trouvé d’oreille pour l’entendre ;
la pensée de Bonnefoy a été indéniablement
fécondée par la sienne. Ce qu’il appelle " la
participation", Bonnefoy le nomme " la
présence " : présence immédiate du monde
à l’esprit qui a les caractéristiques d’une véritable
guérison. Cette présence n’est pas acquise, elle est la
quête difficile et infinie de la poésie authentique. Elle fait
renaître l’existence singulière, celle du cygne baudelairien, seul
et exilé, plein de la mélancolie d’une présence parfaite. Si la création tient la promesse pour
laquelle Baudelaire s’est sacrifié : " Elle ouvrirait au
sentiment religieux, au terme de sa longue errance, la demeure de la
poésie." [22]
Dans toute son analyse, Bonnefoy reste proche de Fondane en faisant de la
poésie une possibilité de salut pour l’existence individuelle, et
un moyen pour saisir « le lieu », c’est-à-dire l’instant d’une
pure appréhension de l’être.
C’est pourquoi on peut voir dans le livre que
Bonnefoy a consacré à Rimbaud une lecture existentielle d’une
grande richesse. Il essaie de suivre, tout au long de l’expérience
littéraire de Rimbaud, l’évolution complexe qui le conduit
à vouloir de diverses façons ressaisir l’être qui toujours
lui échappe. En prenant au sérieux l’expérience du poète,
de cet enfant qui espère trouver l’amour qui toujours lui a fait
défaut, il donne corps à une interprétation qui n’est pas
détachée de l’existence tumultueuse de Rimbaud. À la fin
de l’ouvrage, Bonnefoy reprend les principes existentiels tels qu’ils avaient
été présentés par Fondane, en affirmant que ce qui
caractérise Rimbaud, c’est le refus de la pensée
hégélienne de la nécessité : " Et
n’y a-t-il pas au contraire une liberté neuve, une
éternité praticable, pour un regard décillé par le
refus de tenir pour aménageables et "naturelles" la limitation
et la mort ? Définissant cette seconde pensée, j’ai
résumé, je crois, la recherche d’Arthur Rimbaud." [23]
Le reste de l’ouvrage ne reprend pas les analyses de Fondane concernant
Rimbaud, sur l’insincérité du Voyant, ou sur la deuxième
partie de la vie de Rimbaud qui n’intéresse pas Bonnefoy.
Néanmoins, tout le livre est porté par l’interrogation
existentielle. Chaque période poétique a sa place dans la
recherche tragique par Rimbaud d’une libération. Ainsi Bonnefoy
accorde-t-il une grande importance à chaque moment de l’écriture
poétique si changeante de Rimbaud depuis les poèmes naïfs du
début, jusqu’à la tentative musicale et gnostique des Illuminations,
en passant par la terrible aventure
d’Une Saison en enfer que Bonnefoy analyse avec une
précision impressionnante cherchant à revivre, page à
page, la quête du poète qui conclut " proposant
au-delà des fantasmagories religieuses l’entreprise d’un
réalisme, au sens existentiel que l’on peut donner à ce
mot." [24]
Ainsi, loin de conduire à une lecture unique qui serait la réaffirmation
constante de la révolte du poète face à la
nécessité, on voit que la pensée existentielle permet de
penser jusqu’au détail du texte, ce que Fondane n’a fait qu’esquisser.
Telle qu’elle est reprise par Bonnefoy, elle présente, face à une
lecture purement formelle, la possibilité toujours ouverte d’une
interrogation de la vie et des œuvres des poètes dans le but d’en
éclairer la signification profonde. On voit que la critique, surtout
celle des poètes, ne renonce pas si facilement à la question du
sens caché de la poésie.
Fondane a donc réellement une
postérité critique. Car les écrivains
d’après-guerre n’ont pas voulu renoncer à lire les poètes
à partir de leur propre existence, à partir de leur vécu. C’est
toute une vision de la poésie et du poète qui est en jeu. Peut-on
réduire le poème à son texte ou aux lois qui ont
contribué à lui donner forme ? Ou bien faut-il essayer de
reconstituer l’expérience cruciale du poète, de comprendre ce
qu’une vie recèle de fécondité et de puissance ?
C’est cette forme de lecture que, dans la lignée de Fondane, Bataille,
Blanchot et Bonnefoy proposent. Comme Fondane, ils cherchent à toucher
leur lecteur, ou mieux, à le troubler. En ce sens, ils utilisent autant
qu’ils la servent, la force bouleversante de poètes tels que Baudelaire,
tels que Rimbaud, afin de faire jaillir des questions qui autrement n’auraient
pas pu voir le jour. Ils entendent rappeler à l’homme, trop souvent
frileux et casanier, que de telles lectures peuvent, et doivent, changer la
vie.
[1] [1]Roland Barthes, " Qu’est-ce que la critique ?", in Essais critiques, Éditions du Seuil, 1964, p. 265
[2] Jean-Paul Sartre, Baudelaire,
Paris, Gallimard, 1947. Une étude comparée du Baudelaire de
Sartre et de Baudelaire, ou l’expérience du gouffre offre des perspectives
passionnantes mais dépasse le cadre de cette étude. Les deux
écrivains ont rédigé leur Baudelaire au même
moment, cité souvent les même textes ; ils ont tous deux
voulu aborder l’œuvre sous l’angle de la vie, mais ils ont abouti à
des conclusions radicalement différentes. On lit dans ces deux Baudelaire
tout l’écart qui existe entre une critique existentialiste et une
critique existentielle.
[3] Maurice Blanchot, LEspace
littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p. 155. Comparer avec Rimbaud
le voyou, Chapitre XXIII.
[4]Maurice Blanchot, op. cit., p. 37.
[5] Maurice Blanchot,
[6] Maurice Blanchot, op. cit., p. 146.
[7] Maurice Blanchot, op. cit., p.
141.
[8] Maurice Blanchot, op. cit., p. 149.
[9] Maurice Blanchot, " Le sommeil
de Rimbaud ", in
[10] Maurice Blanchot, op. cit., p. 159
[11] Georges Bataille,
[12] Georges Bataille
[13] Georges Bataille,
[14] Baudelaire et l'expérience du
gouffre, Chapitre XVII, p. 191.
[15] Voir Yves Bonnefoy, "L’obstination
de Chestov", in L’Improbable et autres essais, Gallimard, 1992,
[Première édition : Mercure de France, 1980], p. 275
et sqq.
[16] Yves Bonnefoy, Rimbaud par
lui-même, Seuil, 1961, p. 46.
[17] Yves Bonnefoy, "Valéry", in LImprobable
et autres essais, op. cit., p. 101.
[18] Yves Bonnefoy, "L’acte et le
lieu de la poésie", in L’Improbable et autres essais, op.
cit., p. 133.
[19] Yves Bonnefoy « "Les Fleurs du
mal ", in L’Improbable et autres essais, op. cit., p.
32.
[20] Yves Bonnefoy, "L’acte et le
lieu de la poésie", in L'Improbable et autres essais, op.
cit., p. 110.
[21] Yves Bonnefoy, "Les Fleurs du
mal", in L’Improbable et autres essais, op. cit., p. 34.
[22] Yves Bonnefoy, "Les Fleurs du
mal", L’Improbable et autres essais, p. 40.
[23] Yves Bonnefoy, Rimbaud par
lui-même, Éditions du Seuil, 1961, p. 171.
[24] Yves Bonnefoy, Rimbaud par
lui-même, op. cit., p. 131.